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Full text of "Le livre : historique, fabrication, achat, classement, usage et entretien"

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University  of  Ottawa 


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littp://www.arcli  ive.org/details/lelivreliistoriqu02cima 


ALBLKT  CIM 

r.ibliotlK'rairc  du  Sons-Spcrétariat  d'État  des  Postes  Pt  des  T/'lrgraphr? 


LE  LIVRE 


HISTORIQUE 

FABUICATION    —    ACHAT    —    CLASSEMENT 

USA CE    ET    ENTRETIEN 


Ne  séparons  pns  l'amour  clrs 
livres  de  l'amour  dfs  l.rtirps. 


Il 


HISTOll 

IQUE 

II 

La  rel 

gion  des  Lettres. 

—  Premières  lectures. 

Diverses  façons  de  lire. 

—  Choix  des  livres. 

liibliomanes  et 

bihliolàtrcs. 

Bihlioclasles  el 

)il)liophol)es. 

Les  femmes  et  les  livres.  — 

Prêt  des  livres. —  Etc. 

PARIS 

ER^ESX^FLAMMARION,    ÉDITEUR 

^  "34,<,TVUE    RACINE,     9.C> 


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LE   LIVRE 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage 

dix  exemplaires  sur  papier  de  Hollande, 

tous  numérotés. 


ALBERT   CIM 

Bibliothécaire  du  Sous-Secrétariat  d'État  des  Postes  et  des  Télégrai)hes 


LE  LIVRE 


HISTORIQUE 

FABRICATION   —   ACHAT  —  CLASSEMENT 

USAGE   ET   ENTRETIEN 


Ne  séparons  pas  l'amour  des 
livres  (le  l'amour  des  Letlres 


II 


HISTORIQUE 

II 

La  rel 

igion  des  Lettres^ 

—  Premières 

e  et  lires.. 

Diverses  façons  de  1 

re. 

—  Choix  des 

livres. 

Bibliomanes 

et 

bibholâtres. 

Biblioclastes 

et 

bibliophobes. 

Les  femmes  et  les  livres 

.  — 

-  l'n;t  des  livres.  —  Etc. 

PARIS 

ERNEST  [FLAMMARION,  [ÉDITEUR 

26,    RUE    RACINE,     26 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  lès  pays 
V  compris  la  Suède  et  la  Norvège, 


z 


TABLE  DES  MATIÈRES 


HISTORIQUE 

III 

Variétés  bibliographioles  et  littéraires. 

I.  La  religion  des  Lettres.  —  Le  grand  diocèse.        1 

IL  Premières  lectures 21 

m.  Diverses  façons  de  lire.  —  L'art  de  parcou- 
rir. —  Extraits,  notes  et  résumés  de  lectures. 
—  Annotations  manuscrites  sur  les  livres  .   .      5'2 

IV.  Dénombrement  des  livres.  —  Beaucoup  de 
livres  ou  peu?  —  Choix  des  livres.  —  Lire 
beaucoup  ou  beaucoup  relire?  —  Relectures.      80 

V.  Livres  de  luxe  et  bouquins 144 

VI.  Livres  anciens  et  livres  nouveaux 1(jl 

VIL  Thérapeutique  bibliographique 170 

VIII.  Le  calendrier  des  livres 17" 

IX.  Les  romans 180 

X.  Les  journaux -195 

XL  Bibliomanes  et  bibliolàtres 21 

XII.  Biblioclastes  et  bibliophobes.  —  Les  femmes 

et  les  livres 265 

XIII.  Du  prêt  des  livres 512 

Index  alimiabétioue 355 


LE    LIVRE 


TOME  II 


HTSTOR[QUE 

m 

VARIÉTÉS  BIBLIOGRAPHIQUES  ET  LITTÉRAIRES 

I 

LA     RELIGION     DES    LETTRES 
LE    GRAND    DIOCÈSE 

Dans  un  discours  qu'il  prononça  au  Sénat,  le 
19  mai  18()8,  lors  de  la  discussion  sur  la  liberté  de 
l'enseignement,  Sainte-Beuve  (1804-1869),  s'adres- 
sant  aux  prélats  sénateurs,  défenseurs  de  «  la  foi 
de  leurs  diocésains  »,  leur  rappela  qu'il  y  avait  un 
autre  diocèse  que  le  leur,  et  un  diocèse  d'une  bien 
autre  étendue  et  d'une  bien  autre  importance,  celui 
de  la  pensée  libre  : 

«  Il  est  aussi  un  grand  diocèse,  Messieurs,  celui-là 
sans  circonscription  fixe,  qui  s'étend  par  toute  la 
France,  par  tout  le  monde,  qui  a  ses  ramifications  et 
ses  enclaves  jusque  dans  les  diocèses  de  messei- 
gneurs  les  prélats  ;  qui  gagne  et  s'augmente  sans 

LE   LlVUt,    T.    M.  1 


2  LE  LIVRE. 

cesse,  insensiblement  et  peu  à  peu.  plutôt  encore 
que  par  violence  et  avec  éclat  ;  qui  comprend  dans 
sa  largeur  et  sa  latitude  des  esprits  émancipés  à 
divers  degrés,  mais  tous  d'accord  sur  ce  point  qu'il 
est  besoin  avant  tout  d'être  affranchi  d'une  autorité 
absolue  et  d'une  soumission  aveugle  ;  un  diocèse 
immense  (ou,  si  vous  aimez  mieux,  une  province 
indéterminée,  illimitée),  qui  compte  par  milliers  des 
déistes,  des  spiritualistes  et  disciples  de  la  religion 
dite  naturelle,  des  panthéistes,  des  positivistes,  des 
réalistes,  des  sceptiques  et  chercheurs  de  toute 
sorte,  des  adeptes  du  sens  commun  et  des  secta- 
teurs de  la  science  pure  :  ce  diocèse  (ce  lieu  que 
vous  nommerez  comme  vous  le  voulez),  il  est  par- 
lout...  '.  » 

Développant  cette  thèse,  M.  Albert  Collignon 
(1839-. . .  •)*  81  publié  plusieurs  ouvrages  {la  Vie  lit- 

\.  Sainte-Becve,  Premiers  Lundis,  t.  IIL  pp.  '281-282. 

2.  Voir  la  lettre  adressée  par  Sainte-Beuve  à  M.  Albert 
CoUignon  le  14  juillet  1867  {Correspondance,  t.  H,  pp.  187-188)  : 
«  ...  Qu'on  en  gémisse  ou  non,  la  foi  s'en  est  allée;  la 
science^  quoi  qu'on  dise,  la  ruine;  il  n'y  a  plus,  pour  les 
esprits  vigoureux  et  sensés,  nourris  de  l'histoire,  armés  de 
la  critique,  studieux  des  sciences  naturelles,  il  n'y  a  plus 
moyen  de  croire  aux  vieilles  histoires  et  aux  vieilles  Bibles. 
Dans  cette  crise,  il  ny  a  qu'une  chose  à  faire  pour  ne  point 
languir  et  croupir  en  décadence  :  passer  vile  et  marcher 
ferme  vers  un  ordre  d'idées  raisonnables,  piobables.  enchaî- 
nées, qui  donne  des  convictions  à  défaut  de  croyances,  et 
qui,  tout  en  laissant  aux  lestes  de  croyances  environnantes 
toute  liberté  et  sécurité,  préjiare  chez  tous  les  esprits 
neufs  et  robustes  lui  point  d'appui   pour  raveiiir.  Il   se  crée 


LA  RELIGION  DES   LETTRES.  3 

téraire^  la  Religion  des  Lettres-,  Notes  et  Réflexions 
d'un  lecteur'^)  en  faveur  du  «  grand  diocèse  »,  et  de 
«  celte  antique  religion  des  Lettres,  la  seule  qui, 
depuis  Homère  jusqu'à  Épicure  et  Lucrèce,  depuis 
Cicéron  jusqu'à  Gœthe,  Littré  et  Sainte-Beuve,  ait 
continuellement  civilisé  les  hommes  sans  jamais  leur 
nuire,  la  seule  qui  n'ait  jamais  fait  naître  parmi  eux 
aucune  guerre,  aucune  persécution....  et  qui  n'ait 
jamais  eu, — avec  Hypatie  et  Sçcrate,  avec  Giordano 
Bruno,  Jean  Huss,  Etienne  Dolet,  —  que  des  mar- 
tyrs' .. 

«  La  religion  des  Lettres,  dit  encore  j\L  Albert 
Gollignon^  a  pour  culte  la  lecture  des  livres.  Ce 
sont  les  livres  qui  nous  éclairent  et  qui  nous  donnent 

lenlement  une  morale  et  une  justice  à  base  nouvelle,  non 
moins  solide  que  par  le  passé,  plus  solide  même,  parce  qu'il 
n'y  entrera  rien  des  craintes  puériles  de  Tenfance.  Cessons 
donc  le  plus  tôt  po.~sible,  liommes  et  femmes,  d'être  des 
enfants  :  ce  sera  difficile  à  bien  des  femmes,  direz-vous.  — 
A  bien  des  hommes  aussi.  Mais,  dans  l'état  de  société  où 
nous  sommes,  le  salut  et  la  virilité  d'une  nation  sont  là  et 
pas  ailleurs.  On  aura  à  opter  entre  le  byzantinisme  et  le 
vrai  progrès.  - 

1.  Paris,  Fischbarher,  1896,  2=  édit. 

2.  Paris,  Fiscbbacber,  1896. 
5.  Paris,  Fiscbbacber.  1896. 

4.  La  Vie  littéraire,  pp.  216  et  45.  Cf.  Volt.\ire,  Diction- 
naire philusophiqtie,  art.  Superstition;  t.  I,  p.  642  (Paris, 
édit.  du  journal  le  Siècle,  1867)  :  «  Je  vous  défie  de  me  mon- 
trer un  seul  philosophe,  depuis  Zoroaslre  jusqu'à  Locke, 
qui  ait  jamais  excité  une  sédition,  etc....  La  superstition  met 
le  monde  entier  en  flammes:  la  philosophie  les  éteint.  ■- 

5.  Or>-  cit..  \).  2")0. 


4  LE  LIVRE. 

les  meilleurs  plaisirs.  En  nous  rendant  sages,  ils 
nous  rendent  heureux;  ils  nous  moralisent  et  nous 
perfectionnent,  ils  nous  consolent  des  hommes  et 
nous  enseignent  à  les  supporter,  à  les  aimer,  à  ne 
jamais  leur  nuire  et  à  leur  faire  du  bien.  » 

«  Le  progrès  remplace  aujourd'hui  dans  les 
esprits  l'attente  décevante  du  royaume  de  Dieu.  Ce 
royaume  de  Dieu,  dans  la  saine  religion  des  Lettres, 
c'est  la  civilisation,  qui  résulte  du  dévouement  de 
tous,  savants,  philosophes,  écrivains,  poètes,  roman- 
ciers, journalistes  et  moralistes,  au  bien  moral,  à 
l'art  et  à  la  vérité'.  » 

«  La  religion  des  Lettres...  n'est  pas  une  nou- 
veauté. Elle  existe  depuis  longtemps  pour  tous  les 
lettrés  qui  connaissent  les  chefs-d'œuvre  de  l'esprit 
humain  et  qui  aiment  à  les  lire-.  » 

«  La  religion  des  Lettres,  voilà  le  lien  divin  qui 
relie  les  esprits  et  les  cœurs.  Par  qui  donc  sommes- 
nous  unis  à  toute  la  série  de  nos  ancêtres,  sinon  par 
ces  mêmes  livres  qui  nous  font  pratiquer  le  culte 
pieux  de  nos  grands  morts,  par  les  ivres  qui  nous 
font  connaître  et  aimer  nos  contemporains,  par  les 
livres  qui  servent  et  serviront  toujours  à  l'échange 
des  sentiments,  des  connaissances  et  des  idées  parmi 
les  hommes^? 

1.  La   Vie  liUéraire,  p.  '21  i. 

2.  Op.  cit.,  p.  528. 
7).  Op.  rit.,  |>.  505. 


LA  RELIGION  DES  LETTRES.  5 

Ailleurs*,  M.  Albert  Collignon  cite  cette  instante 
recommandation  de  Prévost-Paradol  (1829-1870)  : 
«  Restons  fidèle  au  culte  des  Lettres;  vivons  le  plus 
possible  dans  la  fréquentation  des  écrivains  immor- 

î.  Dans  la  Religion  des  Lettres,  p.  103.  Voir  encore  la  pro- 
fession de  foi  de  M.  Camille  Saint-Saëns  (1835- ),  dans  son 

petit  volume  PnMèmes  et  Mystères  (Paris,  Flammarion, 
1894),  dont  voici  un  extrait  des  conclusions  :  (En  fait  d'idéal 
et  d'  '■  au-delà  ••)  ••  Est-ce  que  vous  n'a^ez  pas  la  science? 
Est-ce  que  vous  n'avez  pas  l'art  ?  En  fait  de  mystère, 
qu'y  a-t-il  de  plus  profond  que  la  Nature?  En  fait  d'idéal, 
qu'y  a-t-il  de  plus  élevé  que  l'Art?...  Mais  enfin,  si  loin 
que  soit  ce  jour,  il  viendra,  celui  de  la  fin  de  notre 
espèce!  Le  soleil  s'éteindia;  peut-être  avant  ce  temps  la 
terre  aura-t-elle  résorbé  ses  mers,  son  atmosphère,  et  sera- 
t-elle  devenue  impropre  à  la  vie  ;  après  avoir  progressé 
dans  des  proportions  que  nous  ne  pouvons  imaginer,  l'huma- 
nité régressera,  dégénérera,  disparaîtra.  -  Et  il  ne  resterait 
«  rien  de  nous,  qui  avons  pensé,  de  nous,  qui  avons  aimé, 
"  «jui  avons  souffert!  Ce  n'est  pas  possible.  Nous  sentons 
•  en  nous  quelque  chose  (jui  ne  peut  périr!  »  Soyez  tran- 
quilles, personne  ne  vous  prouvera  le  contraire.  Mais  ce  que 
nous  sentons  en  nous  pourrait  très  bien  n'être  ipie  l'insliiK  l 
de  la  conservation,  transfiguré  par  notre  imagination,  qui  eu 
a  fait  bien  d'autres,  transformant,  par  exemple,  les  brouil- 
laids  et  les  feux  follets  en  fées,  fantômes  et  revenants,  aux- 
quels on  a  cru  pendant  des  siècles....  Mais  alors  où  est  le 
Bit?  Le  but?  Il  n'y  en  a  pas.  Rien,  dans  la  nature,  ne  tend 
h  un  but,  ou  plutôt  chaque  but  est  à  son  tour  un  point  de 
déi»art....  On  s'est  toujours  cassé  le  nez  en  cherchant  les 
causes  finales;  cela  tient  peut-être  tout  simplement  à  ceci, 
qui!  n'y  a  pas  de  causes  finales.  En  tout  cas,  s'il  y  en  a,  il 
en  va  exactement  pour  nous  comme  s'il  n'y  en  avait  point. 
Si  nous  sommes  emprisonnés  dans  le  temps  comme  dans 
l'espace,  tâchons  de  nous  accommoder  de  notre  prison; 
quoi  qu'on  en  dise,  elle  est  assez  vaste  pour  nous.  Péné- 
trnns-nous  de  cette  vérité,,  que  rhumanité  est  un  corps 
dont  nous  sommes  une  molécule,  et  que  le  vuju  de   là  na- 


6  LE  LIVRE.  I 

tels  qui  ont  exprimé  avec  le  plus  de  bonheur  les  ; 

meilleures  pensées  de  l'humanité  ;    plus   nous  les  ; 

connaîtrons,  plus  nous  aimerons  la  justice  et  l'hon-  ' 

neur,  plus  nous  serons  éloignés  de  ce  qui  pourrait  i 

émousser  notre  sens  moral  et  affaiblir  la  dignité  de  ] 

notre  ame.  »  j 

lure  est  que  nous  vivions  pour  les  autres,  qui  sont  nous-        i 
mêmes.    Profitons   de  l'héritage  de   nos  aines;  travaillons        1 
pour  que  ceux  qui  nous  suivront  soient  plus  heureux  que         ■ 
nous,  s'il    est  possible,  et  nous  soient   reconnaissants  de 
l'existence  que    nous  leur  aurons   préparée.  Nous  verrons 
alors  que  la  vie  est  bonne,  et,  le  moment  venu,  nous  nous        i 
endormirons  avec  le  calme  et   la  satisfaction    de  l'ouvrier        ' 
qui  a  Uni  sa  tâche  et  bien  employé  sa   journée.   Les  joies        ; 
<[ue  la  nature  nous  donne,  qu'elle  ne  refuse  même  pas  com-        , 
plètement  aux  plus  déshérités  d'entre  nous,  celles  que  pro-        \ 
cure  la   découverte  des   vérités   nouvelles,  les  jouissances       J 
esthétiques  de  l'art,  le  si)ectacle  des  douleurs  soulagées   et       ' 
les  elTorls  pour  les  supprimer  dans   la  mesure  du  possible, 
tout  cela  peut  suffire  au  bonheur  de  la  vie.  Il  est  à  craindre 
que  tout  le  reste  ne  soit  que  folie  et  chimère.  Des  hommes 
sérieux  et  éclairés,   de  grands  savants,  croient  pourtant  à 
ces  ■■  chimères  »  et  à  ces  <■  folies  ».  Cela  ne  prouve  rien;  la 
logique  ne  gouverne  pas  toujours   les  hommes,  fussent-ils 
éminents,  et  les  contradictions  les  plus  surprenantes  vivent 
à  l'aise  dans  le  milieu  élastique  de  la  conscience.  Kepler,  le 
grand  Kepler,  un  des  fondateurs  de    la   science   moderne, 
l'auteur  des  lois  immortelles  qui   portent  son  nom,  croyait 
à  l'astrologie:  il  écrivait  sérieusement  que  la  conjonction  de 
Jupiter  et  de  Saturne,  dans  le  signe  du  Lion,  j)ouvail  provo- 
quer des  insurrections.  Une  des  forces  les  plus  mystérieuses 
de  la  nature,  l'atavisme,  est  la  source  de  ces  illogismes  et 
la  cause  que  certaines  idées  préconçues  résistent  à  tous  les 
assauts  de  la  raison.  Humiliée  par  la  foi,  déifiée  parla  libre- 
pensée,  la  raison  reste  ce  qu'elle  est  :  le  gouvernail  du  navire, 
rien  de  plus.    Cela  suffit  pour  qu'il  soit  impossible  de  s'en 
passer.  »  (Camille  S.\iNT-S.\iiKS,  op.   cit.,  pp.  74  et  81-89.) 


LA  RELIGION   DES   LETTRES. 


Bien  d'autres  extraits  mériteraient  de  prendre 
place  ici,  dans  ce  chapitre  de  «  la  Religion  des 
Lettres  ». 

D'abord  cette  règle  de  conduite  du  savant  et 
vertueux  Abauzit  (1679-1767)'  :  «  Être  plutôt  que 
paraître,  savoir  plutôt  qu'enseigner,  préférer  une 
vie  égale  et  tranquille  avec  l'estime  des  siens  à 
une  réputation  lointaine,  renoncer  aux  chimères, 
aux  grands  desseins,  pour  cultiver  cette  sorte  de 
mérite  qui  a  sa  récompense  en  soi-même  et  se 
suffit....  » 

Puis  cette  profession  de  foi  de  Voltaire  (1694- 
1778)-  :  «  Au  milieu  de  tous  les  doutes  qu'on  tourne 
depuis  quatre  mille  ans  en  quatre  mille  manières,  le 
plus  sûr  est  de  ne  jamais  rien  faire  contre  sa  con- 
science. Avec  ce  secret,  on  jouit  de  la  vie,  et  on  ne 
craint  rien  à  la  mort.  Il  ny  a  que  des  charlatans  qui 
soient  certains.  Nous  ne  savons  rien  des  premiers 
principes.  Il  est  bien  extravagant  de  définir  Dieu, 
les  anges,  les  esprits,  et  de  savoir  précisément  pour- 
quoi Dieu  a  formé  le  monde,  quand  on  ne  sait  pas 
pourquoi  on  remue  son  bras  à  sa  volonté.  Le  doute 

1.  Ap.  Sainte-Beuve,  Causeries  du  lundi,  t.  X\'.  p.  IÔ8. 

'i.  Correspondance,  leltip  h  Fivdéiic-Guillnuinp.  28  no- 
veinljic  1""0,  t.  VIII,  p.  80Ô.  (P;iris,  édit.  du  journal  U  >ièr(e, 
1870.) 


8  LE  LIVRE. 

n'est  pas  un  étal  bien  agréable,  mais  l'assurance  est 
un  état  ridicule*.  » 

De  Mirabeau  (1749-1791)  :  «  Mais  enfin  que 
penses-tu  ?   me    dira  peut-être    Sophie.  Y  a-t-il    un 

i.  Voltaire  renouvelle  fréquemment  cette  constatation  do 
l'irrémédiable  et  foncière  ignorance  humaine  :  ••  ...  Comment 
donc  pommep-nous  assez  hardis  pour  affirmer  ce  (juc  c'est 
que  l'âme  ?  Fs'ous  savons  certainement  que  nous  existons, 
que  nous  sentons,  que  nous  pensons.  Voulons-nous  faire 
un  pas  au  delà,  nous  tombons  dans  un  abîme  de  ténèbres  : 
et,  dans  cet  abîme,  nous  avons  encore  la  folie  témérité  de 
disputer  si  cette  âme,  dont  nous  n'avons  pas  la  moindre 
idée,  est  faite  avant  nous  ou  avec  nous,  si  elle  est  périssable 
ou  immortelle.  »  Etc.  {Dictionnaire  philosophique,  art.  Ame  ; 
t.  L  pp.  76-77.)  <■  ...  Il  y  a  des  gens  qui  ont  résolu  toutes  ces 
questions.  Sur  quoi  un  homme  d'esprit  et  de  bon  sens  disait 
un  jour  d'un  grave  docteur  :  "  Il  faut  que  cet  homme-là  soit 
«  un  grand  ignorant,  car  il  répond  à  tout  ce  qu'on  lui 
«  demande.  «{Op.  cit.,ari.  Annales;  t.  I,  p.  108.)  «  ...Vous  me 
demandez  comment  le  penser  et  le  vouloir  se  forment  en 
vous.  Je  vous  réponds  que  je  n'en  sais  rien.  .Je  ne  sais  pas 
plus  comment  on  fait  des  idées,  que  je  ne  sais  comment  le 
monde  a  été  fait.  Il  ne  nous  est  donné  que  de  chercher  à 
tâtons  ce  qui  se  passe  dans  notre  incompréhensible  ma- 
chine. »  {Op.  cit.,  art.  Franc  Arbitre;  t.  I,  p.  407.)  «  Les  gens 
de  lettres  qui  ont  rendu  le  plus  de  services...  sont  les  lettrés 
isolés,  les  vrais  savants  renfermés  dans  leur  cabinet,  qui 
n'ont  ni  argumenté  sur  les  bancs  des  universités,  ni  dit  les 
choses  à  moitié  dans  les  académies;  et  ceux-là  ont  presque 
tous  été  persécutés.  Notre  misérable  espèce  est  tellement 
faite,  que  ceux  qui  marchent  dans  le  chemin  battu  jettent 
toujours  des  pierres  à  ceux  qui  enseignent  un  chemin  nou- 
veau. •-  (Op.  cit.,  art.  Lettres,  Gens  de  lettres;  t.  I,  p.  507.) 
«  Après  les  assertions  des  anciens  philoso|>hes,...  que  nous 
reste-t-il?  un  chaos  de  doutes  et  de  chimères.  Je  ne  crois 
pas  qu'il  y  ail  jamais  eu  un  philosophe  à  système  qui  n'ait 
avoué  à  la  (in  de  sa  vie  qu'il  avait  perdu  son  temps.  Il  faut 
avouer  que  les  inventeurs  des  arts  mécani(iues  ont  été  bien 


LA  RELIGION  DES   LETTRES.  9 

Dieu?  n'y  en  a-t-il  pas?  Se  mêle-1-il  des  affaires  de 
ce  monde?  ne  s'en  mêle-t-il  pas?  Ici,  je  te  répondrai 
naïvement  ce  que  je  t'ai  répondu  et  ce  que  je  té 
répondrai  bien  souvent  :  Je  n'en  sais  rien;  ce  sont 
quatre  grands  mots,  crois-moi'.  Je  n'en  sais  rien,  et 
peu  m'importe,  parce  que  je  suis  assuré  qu'il  m'est 
impossible  d'en  savoir  plus  que  j'en  sais,  et  que  ma 
bonne  foi,  mes  sentiments,  mes  intentions,  ne  sau- 
raient déplaire  à  l'être  infiniment  juste,  s'il  en  est  un. 
Je  -ne  sais  ni  s'il  existe,  ni  comment  il  existe;  mais 
je  sais  que  le  bien  moral,  utile  et  même  nécessaire  à 
l'homme,  indispensable  à  l'organisation  et  au  main- 
lien  de  la  société,  est  obligatoire  pour  tout  être 
raisonnable....  Je  sais  que,  s'il  est  un  Dieu,  l'homme 
juste  et  bon  lui  sera  agréable.  Je  sais  que,  s'il  n'en 
est  pas,  l'homme  juste  et  bon  sera  souvent  le  plus 
heureux  et  le  moins  agité,  et  qu'alors  même  qu'il 
sera  persécuté  et  malheureux,  le  témoignage  de  sa 

plus  utiles  aux  hommes  que  les  inventeurs  des  syllogismes  : 
celui  qui  imagina  la  navette  l'emporte  furieusement  sur 
celui  qui  imagina  les  idées  innées.  ■■  {Op.  cit.,  art.  Philoso- 
phie; t.  I,  p.  577.) 

1.  «  ...  Si  je  comprends  bien,  vous  non  plus  vous  ne 
croyez  pas  à  un  au-delà?...  —  Excusez-moi,  monsieur,  je 
n'ai  pas  d'oi)inion  là-dessus.  C'est  comme  si  vous  me  deman- 
diez s'il  y  a  des  trulTes  au  pied  de  cet  arbre  :  il  est  possiljle 
(pi'il  y  en  ait,  il  est  possible  (pi'il  n'y  en  ait  pas.  La  seule 
dilTérence  est  que  nous  pourrions  creuser  pour  nous  en 
assurer,  tandis  que  nous  aurions  beau  creuser  ce  pro- 
l)lème....  »  (Léon  Barracand  [1844-....],  VAdoratioti,  p.  172; 
Paris,  Lemerre,  1893.) 


10  LE  LIVRE. 

conscience  adoucira  ses  maux,  que  des  remords  en- 
venimeraient, comme  ils  empoisonnent  sans  doute 
Ta  prétendue  félicité  des  méchants'.  »  Elc.  «  On  dit 
communément  que,  si  la  divinité  n'est  pas,  il  n'y  a 
que  le  méchant  qui  raisonne,  le  bon  est  un  insensé. 
Mais  pourquoi,  si  le  bon  est  le  plus  paisible,  le  moins 
agité,  le  mieux  garanti*?  » 

\.  Mirabeau,  Lettres  d'umour,  pp.  293-294.  (Paris,  Garnier, 
•1874.) 

2.  Id.,  Lettres  de  carhet,  chap.  ii,  p.  54.  (Hambourg,  sans 
nom  (ledit.,  1782.)  Ailleurs  {Lettres  d'amour,  pp.  29Î-292), 
Mirabeau  dit  encore  :  ■■  ...Tu  vas  en  juger  par  ma  profes- 
sion de  foi,  que  tu  m'as  déjà  demandée  deux  fois  et  que 
que  je  n'ai  jamais  eu  le  temps  de  te  faire,  parce  que  toutes 
ces  discussions,  immenses  à  faire,  difficiles  à  résumer, 
n'apprennent,  après  tout,  qu'un  gros  rien,  si  l'on  veut  être 
de  bonne  foi.  Un  ancien  philosophe,  interrogé  par  un  roi 
sur  l'essence  de  la  divinité,  demanda  du  temps  pour  y 
répondre.  Le  délai  expiré,  il  en  demanda  un  autre.  Enfin, 
pressé  de  s'expliquer,  Simonide  dit  à  Hiéron  :  «  Plus  j'e.xa- 
«  mine  cette  matière  et  plus  je  la  trouve  au-dessus  de  mon 
«  intelligence  ■•.  Je  crois  «jue  Simonide  a  bien  dit.  —  Veux- 
tu  de  grands  et  de  beaux  mots  ?  Racine  te  dira,  en  parlant  de 
Dieu  : 

L'Éternel  est  son  noni,  le  monde  csl  son  ouvrage. 
Et  voilà  un  admirable  vers,  mais  une  mauvaise  définition. 
\'eux-tu  quelque  chose  de  plus  grand  et  de  moins  vague? 
Lis  cette  inscription  que  Plutarque  dit  avoir  été  gravée  sur 
le  temple  de  Sais  :  ••  Je  suis  tout  ce  qui  a  été,  qui  est,  et  ce 
'•  qui  sera;  et  nul  d'entre  les  mortels  n'a  encore  levé  mon 
>.  voile...  ».  En  effet,  on  ne  peut  faire  un  aveu  plus  sublime 
d'une  invincible  ignorance.  Je  t'entends  bien  d'ici,  toi  qui 
marches  pas  à  pas.  et  ne  crois  point  sur  parole.  11  faudrait, 
dis-tu  sans  doute,  prouver  qu'il  y  a  un  Dieu,  avant  d'expli- 
quer ce  que  c'est  que  Dieu.  Peut-être  l'un  n'esl-il  guère  plus 
facile  que  l'autre;  car  te  démontrer  l'existence  de  Dieu,  en 
faisant  attention  à  la  nature  de  l'être  infiniment  j)arfait  et  à 


LA  RELIGION  DES  LETTRES.  11 

De  Goethe  (1749-1852)'  :  «  S'occuper  des  idées  sur 
limmortalité  [de  l'âme],  cela  convient...  aux  femmes 
qui  n'ont  rien  à  faire.  Mais  un  homme  d'un  esprit 
solide,  qui  pense  à  être  déjà  ici-bas  quelque  chose 
de  sérieux,  et  qui,  par  conséquent,  a  chaque  jour 
à  travailler,  à  lutter,  à  agir,  cet  homme  laisse  tran- 
quille le  monde  futur,  et  s'occupe  à  être  actif  et 
utile  dans  celui-ci.  » 

Et  cette  autre  belle  profession  de  foi  du  critique 
Charles  Labitte  (1816-1845)-  :  «  II  y  a  un  mot  de 
Bossuet  ou  de  Fénelon"^  qui  dit  :  «  L'homme  s'agite 

pcs  allributs,  c'est-à-dire  par  une  démonslralion  diiecle,  i>ar 
des  raisonnements  tirés  de  la  nature  même  du  sujet,  c'est 
supposer  l'idée  de  l'infini,  qui  est  inconcevable:  c'est  mettre 
en  fait  ce  qui  est  en  question,  et  ces  sortes  de  preuves 
sont  tout  au  moins  insuffisantes.  —  Démontrer  l'existence 
de  Dieu  par  celle  du  monde  et  de  l'univers,  c'est-à-dire 
indirectement,  c'est  une  tâche  bien  difficile;  car  les  lois 
simples  qui  dérivent  de  la  forme  imprimée  à  la  matière 
nécessitent  bien  un  premier  mouvement;  mais  ce  premier 
mouvement  sera-t-il  Dieu:'  Il  faut  convenir  que  celte  pre- 
mière cause  est  très  inconnue,  très  obscure,  et.  par  consé- 
quent, de  nulle  application,  de  nulle  utilité  dans  les  choses 
liumaines.  »  Etc....  "  Dieu,  qui  ne  se  mêle  de  rien  ostensi- 
blement; Dieu,  «lui  —  selon  l'expres&ion  de  Jacob  Boeume 
(157.J-1624),  —  est  le  silence  éternel  >-  (George  Sand,  ht 
Comtesse  de  Rudulsladt,  chap.  xix,  t.  1,  \).  '286:  Paris.  Michel 
Lévy,  1867),  Dieu  ne  se  manifeste  à  nous  que  par  le  culte 
que  nous  lui  rendons. 

1.  Conversations  recueillies  par  Eckermann,  Irad.  Déieiot, 
t.  I,  i)p.  10.'5-104. 

2.  Ap.  S.\inte-Beuve,  Portraits  littéraires,  t.  III,  p.  588. 

3.  Le  mot  est  de  Fénelon  et  non  de  Bossuet.  «  L'homme 
s'agite,  mais  Dieu  le  mène.  »  (Fénelon,  Sermon  pour  la  fête  de 
l'Epiphanie,  Œuvres  cfiuisies,  t.  IV,  p.  23  ;  Paris.  Hachette,  1862.) 


12  LE   LIVRE. 

«  et  Dieu  le  mène  ».  Tout  le  secret  de  la  vie  est  là: 
il  faut  s'étourdir  par  l'action.  De  jour  en  jour,  d'ail- 
leurs, j'ai  moins  la   peur  d'être  détrompé,    et  ma 
philosophie  se  fait  toute  seule.  Je  me  suis  aperçu 
que  le  bonheur,  comme  il  faut  l'entendre,  n'est  autre 
chose,  quand  on  n'en  est  plus  aux  idylles,  que   le 
parti  pris  de  s'attendre  à  tout  et  de  croire  tout  pos- 
sible. La  vie  n'est  qu'une  auberge  où  il  faut  toujours 
avoir  sa  malle  prête.  Cette   théorie,    qui  est  triste 
au  fond,  n'altère  en  rien  ma  bonne  humeur.  Elle  me 
donne  le  droit  de  nepluscroirequ'àtrèspeude  choses, 
de  me  fier  aux  idées  plutôt  qu'aux  hommes,  de  rire  des 
sots,  de  mépriser  les  fripons  de  toute  nuance,  de  me 
réfugier  plus  que  jamais  dans  Tidéale  sphère  du  vrai, 
du  beau,  du  bien,  et  d'avoir  à  cœur  encore  les  bon- 
nes, les  vieilles,  les  excellentes  amitiés  de  quelques 
fidèles.  La  beauté  dans  l'art,  la  moralité  en  politique, 
l'idéalisme  en  philosophie,  l'affection  au  foyer,...  il 
n'y  a  rien  après.  Je  ne  donnerais  pas  une  panse  d'à 
de  tout  le  reste.  » 

Le  philosophe  Théodore  Jouffroy  (1796-1842), 
l'auteur  de  cette  étude  analytique  si  fouillée,  si  pro- 
fonde, intitulée  :  Comment  les  dogmes  finissent^  a 
écrit  une  page  très  émouvante  et  demeurée  célèbre 
sous  le  nom  de  «  la  Nuit  de  Jouffroy  »,  que  le  spi- 
ritualiste    Edme  Caro   déclare   avec  raison  «  égale 

1.  Dans    les  Mélamjes  philusuphiques,  j»p.  1-1!).  (Paris,  Ha- 
chclle,  1800.) 


LA  RELIGION  DES  LETTRES.  13 

aux  plus  belles  pages  qu'aient  produites  en  ce 
genre  les  lettres  françaises  depuis  Pascal'  ».  En 
voici  le  début  : 

«  Je  n'oublierai  jamais  la  soirée  de  décembre  où 
le  voile  qui  me  dérobait  à  moi-même  ma  propre  in- 
crédulité fut  déchiré.  .Jentends  encore  mes  pas  dans 
cette  chambre  étroite  et  nue,  où,  longtemps  après 
rheure  du  sommeil,  j'avais  coutume  de  me  prome- 
ner; je  vois  encore  cette  lune  à  demi  voilée  par  les 
nuages,  qui  en  éclairait  par  intervalles  les  froids 
carreaux.  Les  heures  de  la  nuit  s'écoulaient  et  je 
ne  m'en  apercevais  pas  ;  je  suivais  avec  anxiété  ma 
pensée,  qui,  de  couche  en  couche,  descendait  vers 
le  fond  de  ma  conscience,  et,  dissipant  l'une  après 
l'autre  toutes  les  illusions  qui  m'en  avaient  jusque- 
là  dérobé  la  vue,  m'en  rendait  de  moment  en  mo- 
ment les  détours  plus  visibles. 

«  En  vain  je  m'attachais  à  ces  croyances  der- 
nières, comme  un  naufragé  aux  débris  de  son  na- 
vire; en  vain,  épouvanté  du  vide  inconnu  dans  lequel 
j'allais  flotter,  je  me  rejetais  pour  la  dernière  fois 
avec  elles  vers  mon  enfance,  ma  famille,  mon  pays, 
tout  ce  qui  m'était  cher  et  sacré  ^  :  l'inflexible  cou- 
rant de  ma  pensée  était  plus  fort  :  parents,  famille, 

1.  Ap.  Larousse,  Grand  Dictionnaire,  art.  Doute,  le  Douteet 
-'•s  victimes...,  l.  Vl  p-  1165.  col.  ô. 

•1.  Cf.  abbé  CiALiANi,  lettre  du  21  septembre  1776  à 
Mme  d'Épinay  {Lettres,  t.  II,  p.  245;  Paris.  Charpentier. 
1881)   :  .  L'incrédulité  est  le  plus  grand  efîort   que  resjMit 


U  LE   LIVRE. 

souvenirs,  croyances,  il  m'obligeait  à  tout  laisser; 
l'examen  se  poursuivait  plus  obstiné  et  plus  sévère, 
à  mesure  qu'il  approchait  du  terme,  et  il  ne  s'arrêta 
que  quand  il  l'eut  atteint.  Je  sus  alors  qu'au  fond 
de  moi-même  il  n'y  avait  plus  rien  debout. 

«  Ce  moment  fut  affreux,  et  quand,  vers  le  malin, 
je  me  jetai  épuisé  sur  mon  lit,  il  me  sembla  sentir 
ma  première  vie,  si  riante  et  si  pleine,  s'éteindre, 
et,  derrière  moi,  s'en  ouvrir  une  autre,  sombre  et 
dépeuplée,  où  désormais  j'allais  vivre  seul,  seul  avec 
ma  fatale  pensée,  qui  venait  de  m'y  exiler  et  que 
j'étais  tenté  de  maudire...'.  » 

(le  l'homme  puisse  faire  contre  son  propre  instinct  et  son 
goût.  Il  s'agit  de  se  priver  à  jamais  de  tous  les  plaisirs  de 
l'iniagiiiation,  de  tout  le  goût  du  merveilleux;  »  etc. 

1.  Th.  JouFFROY,  De  l'organisation  des  sciences  philoso- 
phiques, Nouveaux  Mélanyes  philosophiques,  pp.  8.>84.  (Paris 
Hachette.  1882.)  On  ne  lira  pas  non  plus  sans  intérêt  les 
extraits  suivants  du  même  psychologue,  relatifs  à  l'émanci- 
pation de  la  pensée  :  «  Y  a-t-il  quelque  chose  de  plus  ridi- 
cule que  d'en  vouloir  aux  philosophes  du  xviii*  siècle 
d'avoir  pensé  ce  qu'ils  ont  pensé:'  C'est  comme  si  l'on  se 
fâchait  contre  la  toupie  (jui  tourne  sur  le  fouet  de  l'enfant  : 
ce  n'est  pas  la  toupie  qui  est  coupable,  c'est  l'enfant.  Ouand 
le  peuple  en  France  a  su  lire,  pouvait-il  ne  pas  lire?  pou- 
vait-il lire  sans  comprendre,  et  comprendre  sans  croire  ou 
douter?  Croire  certaines  choses,  douter  de  certaines  autres, 
n'est-ce  point  avoir  une  opinion?  Et  a-t-on  jamais  vu  qu'une 
opinion,  riilicule  ou  sublime,  bonne  ou  mauvaise,  manquât 
de  représentants?...  »  Etc.  (In..  De  la  Sorbonne  et  des  phih)- 
sophfS,  Mclantjes  philosojihiques,  p.  51.)  Et  i)lus  loin  (j).  0-2)  : 
•'  Est-ce  à  dire  que  rien  n'est  absolument  vrai  ni  absolu- 
ment faux,  (jue  les  opinions  sont  comme  les  modes,  belles 
quand    on  les   prend,    laides  quand   on  les    quitte  ?  Nous 


LA  RELIGION  DES  LETTRES.  15 

(lomme  Proldhon  (1809-1865)',  JoutYroy  se  trouva 
ainsi  amené  et  astreint  à  cette  constatation  :  «  Je 
ne  ci'ois  plus,  je  sais  ou  l'ignore,  »  aveu  qui  semble 
être  le  formulaire  ou  symbole  de  leur  siècle  et 
encore  plus  du  nôtre. 

L'historien  des  Orifjines  du  Christianisme,  Ernest 
Renan  (182r)-1892),  est,  sans  conteste,  un  des  pen- 
seurs et  des  maîtres  qui  ont  le  mieux  pratiqué  la 
religion  des  lettres,  le  mieux  célébré  ce  culte  de  la 
justice,  de  la  raison  et  de  la  vérité.  Voici  quelques- 
unes  de  ses  déclarations  :  «...  Je  veux,  dis-je,  qu'on 
mette  sur  ma  tombe  :  veritatem  dilexi.  Oui,  j'ai 
aime  la  vérité;  je  l'ai  cherchée:  je  l'ai  suivie  où  elle 
m"a  appelé,  sans  regarder  aux  durs  sacrifices  qu'elle 
m'imposait.  J'ai  déchiré  les  liens  les  plus  chers  pour 
lui  obéir.  Je  suis  sûr  d'avoir  bien  fait.  Je  m'expli- 
que. Nul  n'est  certain  de  posséder  le  mot  de 
l'énigme  de  l'univers,  et  linfini  qui  nous  enserre 
échappe  à  tous  les  cadres,  à  toutes  les  formules  que 
nous  voudrions  lui  imposer.  Mais  il  y  a  une  chose 
qu'on  peut  affirmer,  c'est  la  sincérité  du  cœur,  c'est 

sommes  loin  do  le  penser.  Nous  estimons  qu'il  est  absolu- 
ment vrai  que  deux  et  deux  font  quatre,  et  absolument  faux 
que  deux  et  deux  font  cinq;  mais  nous  pensons  aussi  que 
jamais  siècle  n'a  cru  ni  ne  croira  que  deux  et  deux  font 
cinq:  nous  pensons  que  jamais  le  faux  ne  peut  devenir 
l'opinion  d'une  époque....  Ce  n'est  point  de  la  vérité  à  l'er- 
reur et  de  l'erreur  à  la  vérité  fjue  voyage  l'esprit  humain, 
mais  d'une  vérité  à  une  autre,  ou.  pour  mieux  dire,  d'une 
face  de  la  vérité  à  une  autre  face...  • 

I.  A}t.  S.\inte-Belve,  P.-J.  Proudhon,  p.  l'2ô. 


16  LE   LIVRE. 

le  dévouement  au  vrai  et  le  sentiment  des  sacrifices 
qu'on  a  faits  pour  lui.  Ce  témoignage,  je  le  porterai 
haut  et  ferme  sur  ma  lète  au  jugement  dernier'.  » 

«  Plût  à  Dieu,  sï'crie  ailleurs  Renan  ^,  que  j'eusse 
fait  comprendre  à  quelques  belles  âmes  qu'il  y  a 
dans  le  culte  pur  des  facultés  humaines  et  des 
objets  divins  quelles  atteignent  une  religion  tout 
aussi  suave,  tout  aussi  riche  en  délices,  que  les 
cultes  les  plus  vénérables!  J'ai  goûté  dans  mon 
enfance  et  dans  ma  première  jeunesse  les  plus  pures 
joies  du  croyant,  et,  je  le  dis  du  fond  de  mon  âme, 
ces  joies  n'étaient  rien,  comparées  à  celles  que  j'ai 
senties  dans  la  pure  contemplation  du  beau  et  la 
recherche  passionnée  du  vrai.  Je  souhaite  à  tous 
mes  frères  restés  dans  l'orthodoxie  une  paix  com- 
parable à  celle  où  je  vis  depuis  que  ma  lutte  a  pris 
fin  et  que  la  tempête  apaisée  ma  laissé  au  milieu  de 
ce  grand  océan  pacifique,  mer  sans  vagues  et  sans 
rivages,  où  l'on  n'a  d'autre  étoile  que  la  rai.son,  ni 
d'autre  boussole  que  son  cœur.  » 

Et  la  péroraison  de  la  Prière  sur  l'Acropole  : 
«...  Un  immense  fleuve  d'oubli  nous  entraîne  dans 
un  gouffre  sans  nom.  0  abîme,  tu  es  le  Dieu  unique. 
Les  larmes  de  tous  les  peuples  sont  de  vraies  larmes; 
les  rêves  de  tous  les  sages  renferment  une  part  de 

i.  Discours  prononcé  à  Tréguier  le  2  août  1884  :  Discours 
et  Conférences,  p.  216. 
2.  L'Avenir  de  la  science,  \t.  Ô18. 


LA  RELIGION  DES   LETTRES.  17 

vérité.  Tout  n'est  ici-bas  que  symbole  et  que  songe. 
Les  dieux  passent  comme  les  hommes,  et  il  ne  serait 
pas  bon  qu'ils  fussent  éternels.  La  loi  qu'on  a  eue 
ne  doit  jamais  être  une  chaîne.  On  est  quitte  envers 
elle  quand  on  l'a  soigneusement  roulée  dans  le 
linceul  de  pourpre  où  dorment  les  dieux  morts'.  » 

«...  La  vie  n'a  de  prix  que  par  le  dévouement  à  la 
vérité  et  au  bien-.  » 

Et  enfin  cette  solennelle  attestation  et  ces  actions 
de  grâces  :  «  ...  C'est  Renan  sain  d'esprit  et  de  cœur, 
comme  je  le  suis  aujourd'hui,  ce  n'est  pas  Renan  à 
moitié  détruit  par  la  mort  et  n'étant  plus  lui-même, 
comme  je  le  serai  si  je  me  décompose  lentement, 
que  je  veux  qu'on  croie  et  qu'on  écoute.  Je  renie 
les  blasphèmes  que  les  défaillances  de  la  dernière 
heure  pourraient  me  faire  prononcer  contre  l'Éternel. 
L'existence  qui  m'a  été  donnée  sans  que  je  l'eusse 
demandée  a  été  pour  moi  un  bienfait.  Si  elle  m'était 
offerte,  je  l'accepterais  de  nouveau  avec  reconnais- 
sance.... A  moins  que  mes  dernières  années  ne  me 
réservent  des  peines  bien  cruelles,  je  n'aurai,  en 
disant  adieu  à  la  vie,  qu'à  remercier  la  cause  de 
tout  bien  de  la  charmante  promenade  qu'il  m'a  été 
donné  d'accomplir  à  travers  la  réalités  » 

Quant  à  cette  «   faillite  »  qu'on  reproche  parfois 

L  Ernest  Renan,  Souvcnir^i  fl'enfance  et  de  jeunesfie,  p.   72. 

2.  Id.,  op.  cit.,  p.  1.36. 

5.  Id.,  op.  cit.,  pp.  377-578. 

Lt   LIVRE.    —  ï.    II.  îJ 


18  LE   LIVRE. 

singulièrement  à  la  science,  —  comme  si  la  science 
avait  pris  envers  nous  des  engagements  et  pouvait 
«  faire  faillite  »,  —  voici  la  réponse  formulée  à  ce 
sujet  par  l'érudit  et  judicieux  Gaston  Pams  (1859- 
1905)'  : 

«  ...  Cette  science  pourtant,  dont  Pasteur  fut  le 
prêtre  et  le  prophète,  cette  science  à  qui  l'on  doit 
tant  de  merveilles,  on  l'accuse  de  n'avoir  pas  tenu 

1.  Dans  son  discours  de  réception  à  l'Académie  française, 
le  28  janvier  18!)7.  Citons  encore  ces  extraits  de  deux  articles 
de  M.  H.  Harduin,  rédacteur  au  journal  le  Matin,  qui  se 
rapportent  à  notre  sujet  :  ■•  J"ai  eu  à  me  défendre,  l'autre 
jour,  contre  les  reproches  à  moi  adressés  par  une  dame  bien 
pensante.  <■  Passe  pour  la  politique,  m'a  dit  la  dame,  mais 
■■  vous  ne  respectez  pas  souvent  des  croyances  qui  sont 
cependant  respectables.  —  Madame,  ai-je  répondu  avec 
une  douceur  qui  n'excluait  pas  la  fermeté,  il  n'y  a  pas  de 
croyances  respectables.  —  Vous  dites?  fît  la  dame  stu- 
péfaite. —  Je  dis  qu'il  n'y  a  pas  de  croyances  respec- 
tables :  il  n'y  a  que  des  croyances....  Lorsque  saint 
Pierre  et  saint  Paul  vinrent  à  Rome,  ils  se  trouvèrent  en 
présence  de  croyances  considérées  alors,  elles  aussi, 
comme  infiniment  dignes  de  respect  par  ceux  qui  les 
professaient.  Les  Romains  y  étaient  depuis  longtemps 
attachés,  de  même  que  vous  l'êtes  aux  vôtres,  el  Néron 
remi)lit  son  devoir  en  les  défendant  énergiquement  contre 
la  ])ropagande  des  nouveaux  venus.  Ce  n'était  pas,  en  effet, 
pour  autre  chose  que  pour  conserver  l'ordre  de  choses 
existant  qu'il  était  empereur;  tous  les  empereurs  et  tous 
les  monarques  étant,  à  ce  point  de  vue,  logés  à  la  même 
enseigne.  Si  lesdils  Pierre  et  Paul  avaient  été  retenus  par 
■  la  considération  qu'il  existe  des  croyances  dites  respec- 
tables, vous  ne  seriez  pas  chrétienne,  ni  moi  chrétien.  » 
(Le  Malin,  14  juillet  1902.)  Et  cette  comparaison  des  religions 
et  de  la  science  :  -  Ce  <iui  constitue  la  supériorité  de  la 
science  sur  les  religions,  c'est  que,  pour  elle,  le  dogme,  le 


LA  RELIGION   DES  LETTRES.  19 

des  promesses  dont  les  unes  ont  été  faites  par  des 
représentants  quelle  désavoue,  dont  les  autres  ne 
pourront  se  réaliser  qu'avec  le  temps.  On  lui  re- 
proche surtout  de  ne  pas  être  en  état  de  fournir  à 
l'humanité  la  direction  morale  dont  elle  a  besoin. 
La  science  pourrait  répondre  qu'elle  n'étend  pas  si 
loin  son  empire,  et  que  d'autres  forces,  qu'elle  ne 
nie  pas,  sont  appelées  à  faire  dans  l'ordre  du  senti- 
ment et  de  l'action  ce  qu'elle  fait  dans  l'ordre  de  la 
connaissance.  Mais  elle  peut,  et  à  bon  droit,  comme 

dogme  intangible  n'existe  jjas.  Elle  admet  le  fait  nouveau; 
les  religions  ne  l'admettent  pas.  Ce    fait  inconnu,  elle  est 
toujours  prête  à  l'examiner,   à  le  discuter;  les  religions  le 
condamnent,  parce  qu'il  dérange  ce  qui  est  établi.  Exemple  : 
un  homme  se  lève,  Galilée,  et  dit  :  •<  La  teire  tourne,  elle 
«  tourne  autour  du  soleil  ».  Aussitôt,  les  chefs  religieux   se 
dressent  devant  lui  :  «  La  terre  ne  tourne  pas,  car  si  elle 
«  tournait,  elle  ne  serait  plus  le  centre  du  monde,  ce  qui  a 
<'  toujours    été    enseigné,  ce  que  nous  savons   par  révéla- 
•  tion,  ce   qui,  conséquemment,  est  vrai.   »  Et  Galilée  est 
condamné.  Mais  voici  qu'un  savant  présente  un  corps  nou- 
veau,  le  radium.  Toutes   les   notions  enseignées,  admises 
sur  les  propriétés   de    la    malière    paraissent    devoir    être 
bouleversées.   Immédiatement,  la  science  s'émeut.  Un    fait 
nouveau?  Voyons  le  fait  nouveau.   Il  va  peut-être  démolir 
de  fond  en  comble  le  dogme  scientifique.  Tant  mieux!  S'il 
fait    succéder    la  vérité   à   l'erreur,   la   science    brûlera   ce 
qu'elle  avait  adoré,  elle  adorera  ce  qu'elle  brûlait.  Et  voilà 
jiourquoi  ce  n'est  pas  la  science  qui  fait  faillite,  mais  les 
religions,  les   unes  après  les  autres,   disparaissant  en  bloc 
pour  ne  plus  revenir,    alors    que  la   science  renaît  perpé- 
tuellement de   ses  cendres.   (Le  Matin,   28  décembre  1003. 
..  Saint  Augustin  riait  de  ceux  qui  croyaient  aux  antipodes  : 
aujourd'hui,  on  rit  de  saint  Augustin,  qui  n'y  croyait  pas.  >■ 
(P.-J.  M.viiTiN,  VEsprit  de  tout  le  inonde,  p.  256.) 


20  LE  LIVRE. 

l'affirmait  Pasteur,  prétendre  à  sa  large  part  dans 
celte  direction  morale  elle-même.  S'il  n'est  malheu- 
reusement pas  certain  qu'en  montrant  dans  l'instinct 
social  la  Araie  base  de  la  morale,  elle  assure  à  cet 
instinct  la  prédominance  sur  les  instincts  égoïstes, 
il  est  certain  qu'en  rapprochant  les  hommes,  en  sa- 
pant les  barrières  qui  les  séparent  encore,  elle  rend 
plus  facile  et  montre  plus  prochaine  la  civilisation 
du  monde  entier  ;  en  augmentant  le  bien-être  et  la 
sécurité,  en  atténuant  l'âpreté  de  la  lutte  pour 
l'existence,  elle  ne  contribue  pas  seulement  au  bon- 
heur des  hommes  :  par  cela  même  qu'elle  tend  à 
rendre  plus  légère  la  servitude  des  besoins  maté- 
riels, elle  tend  à  donner  plus  de  douceur  aux  cœurs, 
plus  d'essor  aux  âmes,  plus  de  dignité  aux  conscien- 
ces. En  déracinant,  partout  où  elle  s'implante,  les 
préjugés,  causes  de  tant  de  haines,  et  les  supersti- 
tions, sources  de  tant  de  crimes,  elle  défriche  le 
champ  où  pourra  germer  et  fleurir  la  senaence  que 
trop  dépines  étoufîent,  que  trop  de  rocailles  stéri- 
lisent.... Toutefois,  disons-le  Oien  haut,  ce  n'est  pas 
là  qu'est  son  grand  bienfait  moral  :  il  est  dans  la 
disposition  d'esprit  qu'elle  piescrità  ses  adeptes:  il 
est  dans  son  objet  même,  la  recherche  de  la  vérité. 
Tout  ce  qui  se  dit  et  se  fait  contre  elle  se  dit  et  se 
fait,  qu'on  le  sache  ou  non,  contre  la  recherche  de 
la  vérité.  » 


II 

PREMIÈRES     LECTURES 

On  connaîl  la  forco,  la  vilalilé,  la  persislante  in- 
fluence (les  impressions  reçues  durant  l'enfance  et 
au  seuil  de  la  jeunesse.  Au  point  de  vue  qui  nous 
occupe,  au  point  de  vue  des  livres  et  de  la  lecture, 
l'existence  entière  peut  se  ressentir  de  ces  premières 
fréquentations  intellectuelles  et  de  ces  premières 
manifestations  du  goût'.  Aussi  nous  a-t-il  paru  in- 
téressant de  relever  quelques-uns  de  ces  témoi- 
g-nages. 

1.  Cf.  t.  I,  p.  '244,  ce  que  dit  Lamartine  de  la  jn-édilection 
de  Bossuet  pour  Horace  :  «  ...  I^eul-ètre  aussi  celte  inexpli- 
cable prédilection  pour  le  moins  divin  de  tous  les  poètes 
tenait-elle  à  ce  que  la  poésie  avait  apparu  à  Bossuet  enfant 
pour  la  première  fois  dans  les  pages  de  ce  poète.  Cette 
ravissante  ai)parition  s'était  prolongée  et  changée  en  recon- 
nais^^ance  dans  son  âme....  -  (Lamartine,  Leclurea  pour  toua. 
Vie  de  Bossuet,  pp.  420-4'21;  Paris,  Hachette,  1860.)  Notons 
aussi,  pour  mémoire,  un  article  fantaisiste  de  Jules  Vallès, 

—  influence  exercée  sur  les  jeunes  esprits  par  Rnhinson  Cm- 
soé,  les  contes  de  fées,  les  histoires  d'aventures,  par  Waller 
ScotL  lord  Byron.  Alfred  de  Musset,  Murger,  Balzac,  etc., 

—  intitulé  les  Victitnes  du  livre,  dans  le  volume  les  Réfrac- 
(aires,  pp.  i.j9-lSi.  (Paris,  Charpentier,  1881.) 


■n  LE  LIVRE. 

Tout  d'abord,  comment  lit-on  à  treize,  quatorze  ou 
qainze  ans,  voire  à  dix-huit,  vingt  ou  vingt-cinq? 
Comment,  à  ces  âges,  apprécie-t-on  un  livre,  et  quel 
fruit  peut-on,  d'ordinaire,  retirer  de  ses  lectures? 

«  Quand  on  est  jeune,  a  très  justement  écrit  le 
bibliographe  Alfred  de  Martonne  (1820-....)',  on  n'a 
nul  souci  de  la  forme  du  livre  :  qu'il  soit  beau  ou 
laid,  bien  ou  mal  relié,  peu  importe.  On  se  moque 
des  éditions  rares,  des  textes  curieux,  des  livres  de 
prix.  On  ne  s'occupe  que  de  l'idée  et  surtout  du 
sentiment.  On  n'a  cure  que  de  ce  qui  plaît  au  cœur, 
et  touche  et  émeut.  Foin  de  l'esprit  et  des  belles 
dorures  !  Il  n'y  a  pas  de  bibliophile  de  vingt  ans. 
Quand  on  est  jeune,  on  ne  sait  pas  relire  un  livre. 
A  peine  sait-on  le  lire.  On  le  dévore,  et,  pour 
bien  juger  un  livre,  il  faut  le  relire  et  à  différentes 
époques  de  sa  vie.  Il  y  a,  comme  cela,  des  livres 
qui  sont  un  thermomètre  de  l'esprit  ou  plutôt  du 
cœur.  » 

«  Il  n'y  a  pas  de  bibliophile  de  vingt  ans  »  :  voilà, 
en  effet,  une  vérité  quasi  absolue,  une  sorte 
d'axiome.  A  vingt  ans,  le  sentiment  prime  le  raison- 
nement, prime  tout.  On  a  hâte  de  tout  voir,  de  tout 
connaître,  de  tout  lire,  de  tout  feuilleter  plutôt  ; 
ceux-là  sont  rares  qui,  à  cet  âge  heureux,  relisent 
sans  y  être  contraints,   soit  par  un  besoin  du  cœur, 

\.  Ap.  Fertiault,  les  Amoureux  du  livre,  p.  252. 


PREMIÈRES  LECTURES.  23 

soit  par  manque  de  livres  nouveaux,  de  livres  non 
encore  lus  ou  parcourus'. 

Nous  verrons  du  reste  plus  loin,  en  parlant  des 
livres  anciens  et  des  livres  nouveaux  -,  que  les  jeunes 
lecteurs  n'aiment  guère  remonter  au  delà  de  leur  épo- 
que et  se  plaisent  surtout  avec  leurs  contemporains. 

L'évêque  d'Avranches  Huet  (16r)0-17i21),  «  l'homme 
qui  a  peut-être  le  plus  lu^  »,  éprouva,  dès  sa  petite 
enfance,  cette  ardente  passion  qu'il  manifesta  toute 
sa  vie  pour  les  livres  et  pour  la  lecture.  «  L'amour 
de  l'étude  prévint  en  lui,  écrit  son  biographe,  l'abbé 
d'Olivet  \  ne  disons  pas  tout  à  fait  la  raison,  puis- 
que nous  ignorons  quand  elle  commence,  mais  au 
moins  l'usage  de  la  parole.  «  A  peine,  dit-iP,  avais-je 
«  quitté  la  mamelle,  que  je  portais  envie  à  ceux  que 
«  je  voyais  lire.  » 

Voici  quelques-uns  des  curieux  détails  que  l'évê- 
que  Huet  nous  donne,  dans  ses  Mémoires,  sur  ses 
premières  lectures  et  son  irrésistible  penchant  pour 
les  livres  et  les  Lettres  : 


1.  Rappelons  ici  le  mot  du  critique  d'art  Ernest  Chesneau 
(la  Chimère,  p.  9)  :  •■  On  ne  commence  à  savoir  lire  qu'après 
la  sortie  du  collège  ■>,  déjà  cité  dans  notre  tome  I,  page  IflO, 
notes,  où  se  trouve  aussi  une  anecdote  de  Tallemant  des 
Réaux,  relative  à  notre  sujet. 

2.  Chap.  VI,  p.  162. 

5.  CI",  supra,  t.  I,  p.  150. 

4.  ItHoge  historique  de  Huet,  en  tète  des  Mémoires  de  Daniel 
Huet,  trad.  Charles  Nisard,  p.  ru.  (Paris,  Hachette,  1855.) 

5.  Cf.  irifni,  p.  26. 


2^  LE  LIVRE. 

«  ...  Devenu  plus  grand,  quoique  encore  très 
enfant,  je  fus  mis  aux  Jésuites  du  collège  de  Mont- 
Royal,  à  Caen.  J'y  étudiai  cinq  ans  les  Belles-Lettres 
et  trois  ans  la  philosophie.  Mais  si,  peut-être  char- 
més de  mon  goût  pour  les  Belles-Lettres,  les  Pères 
ne  m'eussent  vivement  poussé,  encouragé,  soutenu, 
tout  ce  qu'il  pouvait  y  avoir  de  bon  en  moi  eût  été 
détruit  par  les.  mauvais  exemples  que  j'avais  à  la 
maison.  Car,  comme  ma  passion  pour  les  Lettres 
excitait  l'envie  de  mes  cousins,  ils  ne  négligeaient 
rien  de  ce  qu'ils  croyaient  pouvoir  troubler  mes 
études.  Ils  me  volaient  mes  livres,  déchiraient  mes 
cahiers,  les  trempaient  dans  l'eau  ou  les  frottaient 
de  suif  afin  qu'il  me  fût  impossible  d'y  écrire.  Ils 
fermaient  les  portes  de  notre  chambre,  de  peur  que, 
tandis  qu'ils  joueraient,  je  ne  m'y  cachasse  avec  un 
livre,  ainsi  qu'ils  m'avaient  surpris  plusieurs  fois 
à  la  campagne,  pendant  les  vacances  d'automne. 
Regardant  comme  un  crime  de  toucher  seulement  à 
un  livre,  ils  exigeaient  qu'on  passât  les  journées 
entières  à  jouer,  à  chasser,  ou  à  se  promener.  Pour 
moi,  porté  vers  des  plaisirs  d'un  autre  genre,  je 
m'esquivais  au  lever  du  soleil,  et  comme  ils  dor- 
maient encore  ;  puis,  m'enfonçant  dans  les  bois,  je 
m'arrêtais  à  l'endroit  le  plus  sombre  et  le  plus  com- 
mode pour  lire  et  étudier,  à  l'abri  de  leurs  regards. 
De  leur  côté,  après  m'avoir  longtemps  cherché,  tra- 
qué, cerné,  ils  m'expulsaient  de  mon  gîte,  soit  en 


PREMIERES  LECTURES.  25 

me  jetant  des  pierres  ou  des  mottes  de  terre  mouil- 
lée, soit  en  me  lançant  de  l'eau  avec  un  tube  à 
travers  les  branches.  Mais  autant  leur  envie  et  leur 
méchanceté  opposaient  d'obstacles  à  mes  efTorts, 
autant  ces  mêmes  efîorts  se  développaient,  se  sou- 
tenaient par  le  désir  infini  d'apprendre,  que  la 
nalun^  m'avait  inspiré.  Tel  est  même  l'empire  que 
cette  passion  a  exercé  sur  moi  dès  ma  naissance, 
que,  si  prêt  d'ailleurs  à  céder  à  d'autres  la  gloire 
dans  les  Lettres,  je  ne  le  cède  à  personne  en  amour 
constant,  incroyable  pour  elles  ;  j'ai  le  droit,  je 
pense,  et  je  le  déclare  franchement,  de  revendiquer 
ce  genre  de  mérite  :  il  est  un  des  principaux  bien- 
laits  que  Dieu  ma  si  libéralement  répartis  ;  c'est 
i^r'âce  à  mon  assiduité  à  l'étude,  à  mes  nobles  soucis, 
«{ue  je  n'ai  point  eu  de  peine  à  me  préserver  des 
excès  de  l'adolescence  et  des  vices  de  la  jeunesse, 
quoique  j'y  aie  été  depuis  trop  souvent  entraîné 
par  les  courants  d'une  nature  impétueuse  et  par  la 
fougue  d'un  caractère  rebelle  et  singulièrement 
éveillé. 

«  De  ce  goût  imperturbable  pour  les  Lettres  et 
de  l'étude  continuelle  des  choses  qui  en  sont  l'objet, 
je  conclus  que,  parmi  une  foule  d'autres  avantages 
qu(»  j'y  ai  acquis,  je  dois  faire  état  principalement 
de  celui-ci,  à  savoir  :  que  je  n'ai  jamais  senti  ce 
dégoût  de  la  vie  ni  cet  ennui  des  hommes  et  des 
choses,    dont,   en    général,   on   a    coutume  de   se 


26  LE  LIVRE. 

plaindre  plus  que  de  raison,  et  que  la  plus  grande 
de  toutes  mes  pertes  ayant  toujours  été  le  temps, 
j'ai  toujours  aussi  taché  de  la  réparer  à  force  de 
diligence  et  d'opiniâtreté  dans  le  travail  '.  Je  me 
souviens  que,  ayant  à  peine  quitté  la  mamelle,  et 
ne  sachant  pas  même  encore  mes  lettres,  s'il  m'arri- 
vait  d'entendre  quelqu'un  lire  un  conte,  je  portais 
une  envie  extrême  à  cette  personne-là,  me  figurant 
mille  plaisirs,  du  moment  que  je  pourrais  de  moi- 
même,  et  sans  l'aide  d'autrui,  lire  et  m'amuser 
comme   elle.    Plus   tard,    ayant  su    le   faire,   mais 


1.  Voici  ce  que  nou«  dit  encore  Huet  (op.  cit..  p.  175)  sur 
les  moyens  qu'il  employait  pour  consacrer  le  plus  de  temps 
possil)le  à  la  lecture  :  ■■  ....J'espérais  néanmoins  parer  à  ces 
inconvénients,  à  force  de  diligence  et  d'économie  de  temps  ; 
aussi  pris-je  la  résolution  de  ne  pas  laisser  perdre  une 
minute,  pas  même  celles  qui  sont  perdues  pour  tout  le 
monde,  comme  le  temps  qu'on  passe  en  voyage,  au  lit, 
avant  de  s'endormir  et  lorsqu'on  vient  de  s'éveiller,  en 
shal)illant  et  en  se  déshabillant.  Des  enfants  me  servaient 
alors  de  lecteurs,  et,  parmi  mes  domestiques,  je  ne  souf- 
frais pas  qu'un  seul  fût  illettré.  Souvent  encore,  une  fois 
ma  leçon  donnée  au  Dauphin,  jaccourais  à  Paris  le  soir  et 
même  la  nuit  close:  puis,  après  avoir  employé  une  grande 
partie  de  la  nuit  à  feuilleter  les  livres  de  ma  bibliothèque,  à 
faire  des  recherches  et  des  extraits,  je  revenais  à  mon 
poste.  Ce  travail  dura  dix  ans.  Cependant  il  me  fallait  con- 
former ma  vie  à  la  vie  agitée  de  la  cour,  changer  de  rési- 
dence à  chaque  instant,  courir  les  routes  et  n'être  jamais 
dans  la  même  place.  Que  le  lecteur,  s'il  est  ami  des  Lettres 
et  de  l'étude,  se  figure  combien  il  est  facile  pour  l'esprit, 
au  milieu  de  ces  allées  et  venues  continuelles  et  de  ces 
agitations  du  jour  et  de  la  nuit,  de  s'appliquer  aux  médita- 
tions qui  sont  le  fruit  de  la  tranquillité!  - 


PREMIÈRES  LECTURES.  27 

n'ayanl  point  encore  appris  à  écrire,  si  je  voyais 
quelqu'un  ouvrir  et  lire  une  lettre,  je  pensais  com- 
bien il  me  serait  agréable  de  communiquer  et  de 
causer  de  même  avec  un  camarade*.  » 

Et  plus  loin-  : 

«  Mon  but  principal  était  d'acheter  des  livres.... 
Jaccourus  donc  bien  vite  à  Paris  et  plus  vite  encore 
chez  les  libraires.  Mais  Targ'ent  que  j'avais  destiné 
à  m'approvisionner  dans  leurs  boutiques  fut  bientôt 
épuisé....  Tout  l'argent  que  j'avais  pu  ramasser,  en 
le  dérobant  à  mes  autres  plaisirs,  les  libraires  de  la 
rue  Saint-Jacques  me  l'enlevaient  jusqu'au  dernier 
sou.  D'où  il  advint  que,  durant  toute  cette  époque 
de  ma  jeunesse,  mon  escarcelle,  presque  toujours 
vide,  ne  logeait  que  des  araignées.  Au  contraire, 
ma  bibliothèque  était  si  bien  remplie,  qu'elle  n'avait 
pas  son  égale  dans  tout  le  pays,  ni  pour  le  choix,  ni 
pour  le  nombre  des  livres.  Ce  choix  consistait  dans 
les  écrivains  de  l'antiquité,  qu'avant  tout  j'avais 
voulu  posséder.  D'ailleurs,  je  n'attachais  pas  la 
moindre  importance  à  la  reliure,  qu'elle  fût  en  par- 
chemin ou  en  maroquin;  je  laissais  ce  luxe  aux 
publicains  et  aux  banquiers.  Plus  tard,  quand  je 
pus  me  rendre  la  justice  de  n'avoir  point  amassé 
tant  de  livres  par  une  vaine  ostentation,  mais  uni- 
quement pour  en  faire  usage,  je  me  souciai  peu  de 

1.  HiET,  op.  cit.,  i»p.  9-10. 

2.  Op.  rit.,  p.  7,1. 


28  LE  LIVRE. 

les  entretenir  propres.  Si  je  trouvais,  en  les  lisant, 
quelque  chose  qui  valût  la  peine  d'être  noté, 
soit  pour  la  correction  du  texte,  soit  pour  l'éclair- 
cissement  des  passages,  je  le  notais  à  la  marge. 
Une  pensée  toutefois  m'obsédait  :  ce  travail  de 
tant  d'années,  me  disais-je,  cette  masse  de  vo- 
lumes rassemblés  à  si  grands  frais  pour  le  plai- 
sir ou  l'aliment  de  mon  esprit,  seront  dispersés  un 
jour  ',  ou  retourneront  dans  les  boutiques  des 
libraires,  ou  tomberont  dans  les  mains  des  sots. 
Cette  idée  m'épouvantait,  et,  pour  empêcher  qu'elle 


1.  Les  mésaventures  arrivées  à  la  bibliotlièque  de  Jacques 
de  Tlîou  avaient  fortement  donné  à  réflécliir  à  Huet  .  Voici 
ce  qu'il  écrit  à  ce  propos  [op.  rit.,  pp.  2'A-2~ih)  :  «  J'étais  en 
bons  termes  avec  de  Thou  depuis  quelques  années.  Il  vint 
chez  moi,  l'air  triste  et  se  plaignant  fort  de  la  difficnlté  des 
temps.  Bref,  il  me  demanda  si  je  croyais  pouvoir  persuader 
au  roi  d'acheter  sa  bibliothèque  pour  le  Dauphin.  «  Elle 
'■  n'est  pas,  me  dit-il.  absolument  indigne  de  cette  haute  des- 
"  lination,  soit  à  cause  du  choix  des  livres,  soit  à  cause  de 
«  leur  nombre  et  de  leur  beauté.  «  Je  lui  promis  que  la  pro- 
position en  serait  faite  au  roi  et  à  Colbert.  Ce  qui  eut  lieu, 
mais  sans  succès.  Le  roi  répondit  qu'il  avait  une  biblio- 
thèque assez  considérable,  dont  le  Dauphin  pouvait  faire 
usage.  De  Thou,  frustré  de  son  espoir,  chercha  d'autres 
acheteurs;  mais  il  les  trouva  froids  ou  marchandeurs,  et  sa 
bibliothèque  resta  invendue  jusqu'à  sa  mort.  Alors  (je  le 
dis  à  la  honte  de  la  littérature)  elle  fut  offerte  par  les  héri- 
tiers à  si  bas  prix,  que  les  ouvrages  qui  la  composaient  et 
dont  la  reliure  seule,  ainsi  que  de  Thou  me  l'avait  affirmé, 
avait  coûté  cent  mille  livres,  ne  furent  pas  même  vendus  le 
tiers  de  cette  somme.  J'en  achetai  quelques-uns  <jui  font 
aujourd'hui  l'ornement  principal  de  ma  bibliothèque  Je 
n'en  déi)lore   pas  moins  la    dispersion  d'un   si   magnifique 


PREMIERES  LECTURES.  29 

ne  s^e  réalisât,  je  pris  une  mesure  dont  il  sera  parlé 
dans  la  suite  '.  » 

trésor  littéraire  et  linsuffisance  des  précautions  qu'avait 
prises  Jacques  de  Thou  pour  la  conserver.  Jappris  par  là 
quel  serait,  à  coup  sûr.  le  sort  de  ma  bibliolliè([ue,  si  je  ne 
me  mettais  aussitôt  en  mesure  de  le  prévenir  (1691).  Cette 
pensée  étant  l'objet  de  ma  préoccupation  constante,  il  me 
parut  que  le  meilleur  moyen  de  la  conserver  à  toujours  dans 
son  intégrité  était  de  la  donner  à  (jueique  solide  établisse- 
ment religieux  où  les  Lettres  fussent  particulièrement  culti- 
vées, d'abord  afin  d'en  pouvoir  jouir  ma  vie  durant,  ensuite 
afin  qu'après  ma  mort  elle  ne  soit  ni  divisée  ni  confondue 
avec  d'autres,  ni  échangée  en  partie,  ni  transportée  ailleurs 
([ue  là  où  elle  était,  sous  prétexte  den  rendre  l'accès  plus 
facile  à  ceux  qui  lisent  et  qui  étudient,  ou  pour  tout  autre 
motif.  Sil  en  était  autrement,  la  donation  serait  nulle,  et 
mes  héritiers  ou  leurs  descendants  rentreraient  dans  leurs 
droits.  Et,  pour  perpétuer  la  mémoire  de  ces  conditions,  je 
les  fis  graver  en  lettres  capitales  sur  une  tablette  de  marbre, 
qui,  placée  dans  un  endroit  élevé  et  bien  apparent  de  la 
bibliothèque,  attirait  immédiatement  les  regards.  Elles 
furent  acceptées  par  les  Jésuites  de  la  maison  professe  de 
Paris,  à  qui.  je  la  donnai,  et  par  le  révérend  père  général. 
L'acte  en  fut  passé  devant  notaire.  » 

1.  Cette  mesure,  comme  on  vient  de  le  voir  dans  la  note 
précédente,  et  comme  il  a  été  dit  dans  notre  tome  I,  page  155. 
consista  à  léguer  cette  vaste  bibliolhèciue  aux  Jésuites  de 
la  rue  Saint-Antoine,  où  demeuiait  et  où  est  mort  Huet,  et 
où  se  trouvait  la  maison  professe  de  cet  ordre.  Huet,  qui 
tenait  avant  tout  à  ce  <iue  ses  livres  ne  fussent  pas  disper- 
sés, avait  introduit  dans  son  testament  une  clause  por- 
tant <iue,  dans  le  cas  où  la  Société  de  Jésus  «  cesserait 
d'exister  en  France,  ses  héritiers  à  lui  pourraient  réclamer 
cette  partie  de  la  succession  ..  Ai)rès  la  suppression  des 
Jésuites  (1762-171)4),  «  le  legs  fut  déclaré  nul  juridiquement, 
et  la  bibliothèque  fit  retour  aux  héritiers  du  prélat  par  un 
arrêt  du  Conseil  de  juillet  1763.  Elle  a  passé  depuis  en  masse 
dans  la  Bibliothèque  du  Roi  ■-.  (S.\inte-Belve,  Causeries  du 
lundi,  t.  II,  p.  108,  n.l.) 


30  LE  LIVRE. 

Ne  quittons  pas  Tévêque  Huet  sans  rappeler  l'in- 
fluence  qu'eurent,  sur  son  caractère  et  sa  santé,  sa 
vie  studieuse  et  sédentaire,  son  absorbante  et  exclu- 
sive passion  pour  les  livres  et  la  lecture  *. 

«  ...  Puisque  j'ai  commencé  de  donner  l'histoire 
de  mes  études,  j'ajouterai  ceci,  que  je  suis  plein  de 
reconnaissance  pour  la  grâce  singulière  que  j'ai 
reçue  de  Dieu,  ayant  été  formé  par  lui  de  telle  sorte, 
que,  non  seulement  pendant  que  j'étais  jeune  et 
vigoureux,  mais  encore  depuis  que  je  suis  aflaibli 
par  l'âge,  je  n'ai  jamais  senti  la  moindre  fatigue  de 
mes  lectures  continuelles,  de  mon  existence  séden- 
taire, et  du  prolongement  de  mes  veilles.  Jamais  je 
ne  succombai  à  l'ennui;  jamais  la  pâleur  de  l'oisi- 
veté ne  flétrit  mon  visage  ;  je  quittais  mes  livres 
toujours  frais  et  dispos,  même  après  six  ou  sept 
heures  de  contention  d'esprit.  Souvent  même  alors 
j'étais  gai  et  chantais  à  moi  et  aux  Muses,  contraire- 
ment à  la  plupart  qui  quittent  le  travail  tristes  et 
épuisés.  Il  me  paraît  donc  que  la  race  des  médecins 
ne  fait  pas  preuve  d'un  grand  jugement,  lorsqu'elle 
pose  en  principe  général  que  les  forces  du  corps 
s'affaiblissent  dans  l'inaction,  se  nourrissent  et  se 
fortifient  par  le  mouvement.  Combien  ai-je  connu 
d'hommes  de  lettres  qui  arrivèrent  avec  une  santé 
ferme  jusqu'à  la  dernière  vieillesse!  Je  voyais  sou- 

1.  Cf.  supni,  l.  I,  i)p.  150-151,  ce  que  dit  à  ce  sujet  l'abbé 
d'Olivet. 


PREMIÈRES  LECTURES.  31 

vent,  étant  jeune,  le  docte  Jacques  Sirmond,  alors 
presque  centenaire,  mais  dont  le  corps  était  sain, 
quoiqu'il  ne  lui  donnât  point  dexercice.  Je  le  trou- 
vais, pour  ainsi  dire,  couché  parmi  ses  livres,  rare- 
ment sorti,  et  ne  prenant  de  relâche  (si  l'on  peut 
employer  ce  mot  dans  le  cas  dont  il  s'agit)  que  ce 
qu'en  exigeaient  ses  entretiens  avec  ses  amis  sur  des 
matières  sérieuses  et  de  littérature.  Combien  ai-je 
vu  de  vieillards  décrépits,  mais  en  bonne  santé, 
suivre  le  barreau,  ou  passer  leurs  jours  dans  la 
pieuse,  uniforme  et  constante  tranquillité  du  cloître  ! 
Combien  d'artisans  dont  la  vie  est  recluse  !  Au  con- 
traire, que  de  laboureurs,  de  chasseurs,  de  voya- 
geurs, d'hommes  de  cheval,  de  maîtres  d'armes,  de 
maîtres  de  danse  et  autres,  dont  les  professions 
exigent  du  mouvement,  qui,  fatigués,  usés  avant  le 
temps  par  un  exercice  continuel,  livrent  à  la  vieil- 
lesse un  corps  infirme  et  impotent  *  !  » 

Au  début  de  ses  Confessions  ^,  Jean-Jacques 
Rousseau  (1712-1778)  évoque  en  ces  termes  les  inef- 
façables souvenirs  de  ses  premières  lectures,  faites 
à  Genève,  en  compagnie  de  son  père  :  «  Je  ne  sais 
comment  j'appris  à  lire;  je  ne  me  souviens  que  de 
mes  premières  lectures  et  de  leur  effet  sur  moi  : 
c'est  le  temps   d'où  je  date   sans   interruption   la 

1.  IIlet,  op.  cit.,  pp.  '25-26. 

2.  Partie  I,  livre  I.  (Tome  \,  pp.  .jIo-ôIG.  Pari.'*,  Hachette, 
1804,  8  vol.  iii-IO.) 


32  LE  LIVRE. 

conscience  de  moi-même.  Ma  mère  avail  laissé  des 
romans;  nous  nous  mîmes  à  les  lire  après  souper, 
mon  père  et  moi.  Il  n'était  question  d'abord  que  de 
m'exercer  à  la  lecture  par  des  livres  amusants;  mais 
bientôt  lintérêt  devint  si  vif,  que  nous  lisions  tour 
à  tour  sans  relâche,  et  passions  les  nuits  à  cette 
occupation.  Nous  ne  pouvions  jamais  quitter  qu'à 
la  fin  du  volume.  Quelquefois  mon  père,  entendant 
le  matin  les  hirondelles,  disait,  tout  honteux  :  «  Al- 
«  Ions  nous  coucher;  je  suis  plus  enfant  que  toi  »... 
Plutarque  surtout  devint  ma  lecture  favorite.  Le 
plaisir  que  je  prenais  à  le  relire  sans  cesse  me  guérit 
un  peu  des  romans  ;  »  etc. 

Dès  son  bas  âge,  Mme  Roland  (1754-1 795)  témoigna 
le  goût  le  plus  vif  pour  la  lecture.  Ainsi  que  son 
maître  Rousseau,  elle  ne  sait  non  plus  comment 
elle  apprit  à  lire  : 

«  Vive  sans  être  bruyante,  et  naturellement  re- 
cueillie, je  ne  demandais  qu'à  m'occuper,  écrit-elle 
dans  ses  Mémoires^  et  saisissais  avec  promptitude 
les  idées  qui  m'étaient  présentées.  Cette  disposition 
fut  mise  tellement  à  profit  que  je  ne  me  suis  jamais 
souvenue  d'avoir  appris  à  lire  ;  j'ai  ouï  dire  que 
c'était  chose  faite  à  quatre  ans,  et  que  la  peine  de 
m'enseigner  s'était,  pour  ainsi  dire,  terminée  à  cette 
époque,  parce  que,  dès  lors,  il  n'avait  plus  été  besoin 

1.  Tome  III,  pp.  11-12,  et  23-2'.».  (Paris,  Bibliothèque  natio- 
nale, 1«C'J.) 


PREMIÈRES  LECTURES.  33 

que  de  ne  pas  me  laisser  manquer  de  livres.  Quels 
que  fussent  ceux  qu'on  me  donnait  ou  dont  je 
pouvais  m'emparer,  ils  m'absorbaient  tout  entière, 
et  l'on  ne  pouvait  plus  me  distraire  que  par  des 
bouquets.  La  vue  d'une  fleur  caresse  mon  imagina- 
tion et  flatte  mes  sens  à  un  point  inexprimable;  elle 
réveille  avec  volupté  le  sentiment  de  l'existence. 
Sous  le  tranquille  abri  du  toit  paternel,  j'étais  heu- 
reuse dès  l'enfance  avec  des  fleurs  et  des  livres  : 
dans  l'étroite  enceinte  d'une  prison,  au  milieu  des 
fers  imposés  par  la  tyrannie  la  plus  révoltante, 
j'oublie  l'injustice  des  hommes,  leurs  sottises  et  mes 
maux,  avec  des  livres  et  des  fleurs'.... 

«  Avec  les  livres  élémentaires  dont  on  avait  soin 
de  me  fournir,  j'épuisai  bientôt  ceux  de  la  petite 
bibliothèque  de  la  maison.  Je  dévorais  tout,  et  je 
recommençais  les  mêmes  lorsque  j'en  manquais  de 
nouveaux.  Je  me  souviens  de  deux  in-folio  de  Vies 
des  Saintu,  d'une  Bible  de  même  format  en  vieux  lan- 
gage, d'une  ancienne  traduction  des  Guerres  civiles 
d'Appien,  d'un  Théâtre  de  la  Turquie  en  mauvais 
style,  que  j'ai  relus  bien  des  fois.  Je  trouvai  ainsi 
Ir  Roman  comique  de  Scarron  et  quelques  recueils 
de  prétendus  bons  mots,  que  je  ne  relus  pas  deux 

1.  Cf.  supra,  l.  I,  pp.  12  et  141,  le  portrait  de  •  Ihomme 
heureux»,  tracé  par  Cicéron:  S*  horlum  in  biblioUieca  habes, 
décrit  nihil  :  «  Pour  peu  que  nous  ayons  un  jardin  à  côté  de 
notre  Itibliothèque,  —  c'est-à-dire  des  fleurs  et  des  livres,  — 
il  ne  manquera  rien  à  notre  bonheur.  » 

i.K  i.ivuk..  —  T.  II.  5 


34  LE  LIVRE. 

fois  ;  los  Mémoires  du  brave  de  Pontis,  qui  m'amu- 
saient, et  ceux  de  Mlle  de  Montpensier,  dont  j'ai- 
mais assez  la  fierté,  et  quelques  autres  vieilleries, 
dont  je  vois  encore  la  forme,  le  contenu  et  les 
taches.  La  rage  d'apprendre  me  possédait  tellement, 
qu'ayant  déterré  un  Traité  de  l'Art  héraldique,  je 
me  mis  à  l'étudier  ;  il  y  avait  des  planches  coloriées 
qui  me  divertissaient,  et  j'aimais  à  savoir  comme  on 
appelait  toutes  ces  petites  figures  :  bientôt  j'éton- 
nai mon  père  de  ma  science  en  lui  faisant  des  obser- 
vations sur  un  cachet  composé  contre  les  règles  de 
l'art;  je  devins  son  oracle  en  cette  matière,  et  je  ne 
le  trompais  point.  Un  petit  Traité  des  Contrats  me 
tomba  sous  la  main  ;  je  tentai  aussi  de  l'apprendre, 
car  je  ne  lisais  rien  que  je  n'eusse  l'ambition  de  le 
retenir;  mais  il  m'ennuya,  je  ne  conduisis  pas  le 
volume  au  quatrième  chapitre. 

«  La  Bible  m'attachait,  et  je  revenais  souvent  à 
elle.  Dans  nos  vieilles  traductions,  elle  s'exprime 
aussi  crûment  que  les  médecins  ;  j'ai  été  frappée  de 
certaines  tournures  naïves  qui  ne  me  sont  jamais 
sorties  de  l'esprit.  Cela  me  mettait  sur  la  voie 
d'instructions  que  l'on  ne  donne  guère  aux  petites 
fdles  ;  mais  elles  se  présentaient  sous  un  jour  qui 
n'avait  rien  de  séduisant,  et  j'avais  trop  à  penser 
pour  m'arrêter  à  une  chose  toute  matérielle  qui  ne 
me  semblait  pas  aimable.  Seulement  je  me  prenais 
à  rire  quand  ma  grand'maman  me  parlait  de  petits 


PREMIERES  LECTURES.  35 

enfants  trouvés  sous  des  feuilles  de  choux,  et  je 
disais  que  mon  Ave  Maria  m'apprenait  qu'ils  sor- 
taient d'ailleurs,  sans  m'inquiéter  comment  ils  y 
étaient  venus. 

«  J'avais  découvert,  en  furetant  par  la  maison, 
une  source  de  lectures  que  je  ménageai  assez  long- 
temps. Mon  père  tenait  ce  qu'on  appelait  son  atelier 
tout  près  du  lieu  que  j'habitais  durant  le  jour; 
c'était  une  pièce  agréable,  qu'on  nommerait  un  salon 
et  que  ma  modeste  mère  appelait  la  salle,  propre- 
ment meublée,  ornée  de  glaces  et  de  quelques  ta- 
bleaux, dans  laquelle  je  recevais  mes  leçons.  Son 
enfoncement,  d'un  côté  de  la  cheminée,  avait  permis 
de  pratiquer  un  retranchement  qu'on  avait  éclairé 
par  une  petite  fenêtre  ;  là,  était  un  lit  si  resserré 
dans  l'espace  que  j'y  montais  toujours  par  le  pied, 
une  chaise,  une  petite  table  et  quelques  tablettes  ; 
c'était  mon  asile.  Au  côté  opposé,  une  grande 
chambre,  dans  laquelle  mon  père  avait  fait  placer 
son  établi,  beaucoup  d'objets  de  sculpture  et  ceux 
de  son  art,  formait  son  atelier.  .Je  m'y  glissais  le 
soir  ou  bien  aux  heures  de  la  journée  où  il  n'y  avait 
personne;  j'y  avais  remarqué  une  cachette  où  l'un 
des  jeunes  gens  mettait  des  livres.  J'en  prenais  un 
à  mesure  ;  j'allais  le  dévorer  dans  mon  petit  cauinet, 
ayant  grand  soin  de  le  remettre  aux  heures  conve- 
nables, sans  en  rien  dire  à  personne.  C'était,  en 
général,  de  bons  ouvrages.  Je  m'aperçus  un  jour 


36  LE  LIVRE. 

que  ma  mère  avait  fait  la  même  découverte  que  moi; 
je  reconnus  dans  ses  mains  un  volume  qui  avait 
passé  dans  les  miennes  ;  alors  je  ne  me  gênai  plus, 
et,  sans  mentir,  mais  sans  parler  du  passé,  j'eus  l'air 
d'avoir  suivi  sa  trace.  Le  jeune  homme  qu'on  appe- 
lait Coursou,  auquel  il  joignit  le  de  par  la  suite  en  se 
fourrant  à  Versailles  instituteur  des  pages,  ne  res- 
semblait point  à  ses  camarades  ;  il  avait  de  la  poli- 
tesse, un  tact  décent,  et  cherchait  de  l'instruction. 
Il  n'avait  jamais  rien  dit  non  plus  de  la  disparition 
momentanée  de  quelques  volumes  :  il  semblait  qu'il 
y  eût  entre  nous  trois  une  convention  tacite. 

«  Je  lus  ainsi  beaucoup  de  voyages  que  j'aimais 
passionnément,  entre  autres  ceux  de  Renard,  qui 
furent  les  premiers  ;  quelques  théâtres  des  auteurs 
du  second  ordre,  et  le  Plutarque  de  Dacier.  .Je 
goûtai  ce  dernier  ouvrage  plus  qu'aucune  chose  que 
j'eusse  encore  vue,  même  d'histoires  tendres  qui  me 
touchaient  pourtant  beaucoup,  comme  celle  des 
époux  malheureux  de  La  Bédoyère,  que  j'ai  présente, 
quoique  je  ne  Taie  pas  relue  depuis  cet  âge.  Mais 
Plutarque  semblait  être  la  véritable  pâture  qui  me 
convînt.  Je  n'oublierai  jamais  le  carême  de  1705 
(j'avais  alors  neuf  ans),  où  je  l'emportais  à  l'égHse 
en  guise  de  Semaine  sainte.  C'est  de  ce  moment  que 
datent  les  impressions  et  les  idées  qui  me  rendaient 
républicaine,  sans  que  je  songeasse  à  le  devenir'. 

1.  Nous  avons  vu,  dan;5  noire  tome  I,  l'affection  parlicu- 


PREMIERES  LECTURES.  37 

«  Télémaque  et  la  Jérusalem  délivrée  vinrent  un 
peu  troubler  ces  traces  majestueuses.  Le  tendre 
Fénelon  émut  mon  cœur,  et  le  Tasse  alluma  mon 
imagination.  Quelquefois  je  lisais  haut,  à  la  de- 
mande de  ma  mère  :  ce  que  je  n'aimais  pas  ;  cela 
me  sortait  du  recueillement  qui  faisait  mes  délices, 
et  m'obligeait  à  ne  pas  aller  si  vite;  mais  j'aurais 
plutôt  avalé  ma  langue  que  de  lire  ainsi  l'épisode  de 
l'île  de  Galypso,  et  nombre  de  passages  du  Tasse. 
Ma  respiration  s'élevait,  je  sentais  un  feu  subit  cou- 
vrir mon  visage,  et  ma  voix  altérée  eût  trahi  mes 
agitations.  J'étais  Eucharis  pour  Télémaque,  et  Her- 
minie  pour  Tancrède;  cependant,  toute  transformée 
en  elles,  je  ne  songeais  pas  encore  à  être  moi-même 
quelque  chose  pour  personne;  je  ne  faisais  point  de 
retour  sur  moi,  je  ne  cherchais  rien  autour  de  moi; 

Hère  et  l'enthousiasme  témoignés  en  faveur  de  Plutarque 
par  Henri  IV,  par  Montaigne,  Vauvenargues,  Alfieri,  etc. 
Donnons  encore  ici  quel([ues  topiques  appréciations  du 
grand  historien  et  moraliste  de  l'antiquité.  "  Plutarque,  c'est 
vraiment  V Encyclopédie  des  anciens.  »  (Grimm,  ap.  Sainte- 
Beuve,  Causeries  du  lundi,  t.  VII,  p.  514.)  «  Plutarfiue,  le 
^^'alter  Scott  de  l'antiquité.  »  (Micmelet,  BUAe  de  l'Huma- 
nité, p.  180.)  "  Plutarque  est  le  plus  curieux  des  répertoires. 
C'est  une  de  ces  ruches  de  réserve  où  presque  tout  le  miel 
de  l'antiquité  a  été  déposé.  Ce  qui  a  paru  de  plus  grand 
dans  l'esprit  humain  s'y  montre  à  nos  yeux,  et  ce  que  les 
hommes  ont  lait  de  meilleur  nous  y  sert  d'exemple.  La 
sagesse  antique  est  là  tout  entière.  Plutarque  a  été  le  bré- 
viaire de  toules  les  grandes  âmes  du  xvi"  siècle,  le  siècle 
qui  en  a  le  plus  compté.  •  (Bardoux,  le  Magasiti  pittoresque, 
février  1887,  p.  42.) 


38  LE  LIVRE. 

j'étais  elles  et  je  ne  voyais  que  les  objets  qui  exis- 
taient pour  elles;  c'était  un  rêve  sans  réveil.... 

«  Ces  ouvrages  dont  je  viens  de  parler  firent  place 
à  d'autres,  et  les  impressions  s'adoucirent;  quelques 
écrits  de  ^  oltaire  me  servirent  de  distraction.  Un 
jour  que  je  lisais  Candide,  ma  mère  s'étant  levée 
d'une  table  où  elle  jouait  au  piquet,  la  dame  qui  fai- 
sait sa  partie  m'appela  du  coin  de  la  chambre  où  j'é- 
tais et  me  pria  de  lui  montrer  le  livre  que  je  tenais. 
Elle  s'adresse  à  ma  mère  qui  rentrait  dans  l'apparte- 
ment, et  lui  témoigne  son  étonnement  de  la  lecture 
que  je  faisais;  ma  mère,  sans  lui  répondre,  me  dit 
purement  et  simplement  de  reporter  le  livre  où  je 
l'avais  pris.  Je  regardai  de  bien  mauvais  œil  cette  pe- 
tite dame,  à  figure  revèche,  grosse  à  pleine  ceinture, 
grimaçant  avec  importance,  et  depuis  oncques  je  n'ai 
jamais  souri  à  Mme  Charbonné.  Mais  ma  bonne 
mère  ne  changea  rien  à  son  allure  fort  singulière, 
et  me  laissa  lire  ce  que  je  trouvais,  sans  avoir  l'air 
d'y  regarder,  quoiqu'en  sachant  fort  bien  ce  que 
c'était.  Au  reste,  jamais  livre  contre  les  mœurs  ne 
s'est  trouvé  sous  ma  main  ;  aujourd'hui  même  je  ne 
sais  que  les  noms  de  deux  ou  trois,  et  le  goût  que 
j'ai  acquis  ne  m'a  point  exposée  à  la  moindre  tenta- 
tion de  me  les  procurer. 

«  Mon  père  se  plaisait  à  me  faire  de  temps  en 
temps  le  cadeau  de  quelques  livres,  puisque  je  les  pré- 
férais à  tout;  mais,  comme  il  se  piquait  de  seconder 


PREMIÈRES  LECTURES.  39 

mes  goûts  sérieux,  il  me  faisait  des  choix  fort  plai- 
sants, quant  aux  convenances;  par  exemple,  il  me 
donna  le  traité  de  Fénelon  sur  l'éducation  des  filles, 
et  l'ouvrage  de  Locke  sur  celle  des  enfants;  de  ma- 
nière qu'on  donnait  à  l'élève  ce  qui  est  destiné  à  di- 
riger les  instituteurs.  Je  crois  pourtant  que  cela 
réussissait  très  bien,  et  que  le  hasard  m'a  servi 
mieux  peut-être  que  n'auraient  fait  les  combinaisons 
ordinaires.  » 

Le  poète  des  Mois,  .Jean-Antoine  Roucher  (1745- 
I79i),  dit,  de  son  côté,  en  s'adressant  à  son  père'  : 
«  Je  n'oublierai  jamais  ces  jours  de  mon  enfance,  où, 
me  menant  avec  vous  dans  des  promenades  solitaires, 
vous  m'entreteniez  du  génie  précoce  de  Pascal  et  du 
Tasse,  et  me  faisiez  lire  la  vie  de  ces  deux  grands 
hommes- Grâces  à  vous,  mon  cœur  palpitait  déjà  au 
nom  de  la  gloire.  Je  n'oublierai  jamais  qu'à  ces  pre- 
mières lectures,  vous  fîtes  bientôt  succéder  celles  de 
Télémaque  et  de  la  Jérusalem  délivrée.  Quel  charme 
je  trouvais  à  ces  deux  ouvrages!  » 

Benjamin  Franklin  (1706-1790),  dans  ses  Mémoi- 
res, nous  parle  ainsi  de  ses  premiers  livres  :  «  Dès 
mon  enfance  j'étais  passionné  pour  la  lecture,  et 
j'employais  à  acheter  des  livres  tout  l'argent  qui  me 
venait  dans  les  mains.  J'étais  très  amateur  de  voya- 
ges.   Ma   première  acquisition   fut   les    Œuvres  de 

\.  Les  Mois,  poème  on  douze  chants.  Dédicace,  t.  I,  sans 
pagination.  (Paris,  Quiliian,  1770.^ 


40  LE  LIVRE. 

Bunyan  on  petits  volumes  séparés.  Je  les  revendis 
ensuite  pour  être  à  même  d'acheter  les  Collections 
historiques  de  Burton.  C'étaient  de  petits  livres  de 
colporteurs,  à  fort  bon  marché,  formant  en  tout  qua- 
rante volumes.  La  petite  bibliothèque  de  mon  père 
était  presque  toute  composée  d'ouvrages  de  polé- 
mique religieuse.  Je  les  lus  presque  tous.  J'ai  sou- 
vent regretté  que,  à  une  époque  où  j'étais  dévoré 
d'une  telle  soif  de  m'instruire,  il  ne  me  fût  pas  tombé 
sous  la  main  des  livres  mieux  appropriés  à  mes 
goûts,  puisqu'il  était  décidé  que  je  ne  serais  pas 
théologien.  Parmi  ces  livres  étaient  les  Vies  de  Plu- 
tarque  :  je  les  lus  avec  avidité....  Cette  passion 
livresque  détermina  enfin  mon  père  à  faire  de  moi 
un  imprimeur*....  » 

Sur  Stendhal  (Henri  Beyle,  1783-1842),  M.  Albert 
Collignon  nous  conte  les  détails  suivants-  :  <  Son 
père,  qui  allait  souvent  seul  à  la  campagne,  avait  sa 
bibliothèque  dans  son  domaine  de  Claix,  à  deux 
lieues  de  Grenoble.  Cette  bibliothèque  était  toujours 
fermée.  Mais  Henri  ayant  découvert  le  lieu  où  il  met- 
lait  la  clef,  l'ouvrit  quelquefois,  et  trouva  moyen  de 
s'emparer  de  la  Nouvelle  Héloïse  et  de  Grandisson: 
il  lisait  ces  deux  romans,  les  yeux  pleins  de  larmes, 


L  Benjamin  Franklin.  Autobwijrapliie,  Irad.  Éd.  Laboii- 
laye,  pp.  0-10.  Taris,  IlacheUe,  1887.) 

2.  VArl  et  la  Vie  de  Steiullint,  pp.  5.Vr>0.-(  Paris,  dermer- 
Baillière,  1868.) 


PREMIÈRES  LECTURES.  ^1 

dans  un  galetas,  où  il  se  livrait  en  toute  sécurité  à 
ce  plaisir  délicieux. 

«  Dès  l'âge  de  dix  ans,  il  avait  en  germe  cette  pas- 
sion de  lecture  qui  devint  plus  tard  si  ardente.  Tous 
ses  biographes  s'accordent  à  lui  reconnaître  ce  pré- 
coce et  secret  penchant  pour  les  livres.  Il  les  aimait 
d'autant  plus  qu'il  fallait  les  lire  en  cachette  et  qu'il 
avait  bien  de  la  peine  à  les  découvrir.  Dès  qu'il  put 
sortir  seul,  un  de  ses  premiers  actes  d'indépendance 
fut  d'en  acquérir  pour  lui-même,  en  toute  propriété. 
Un  louis  d'or  de  vingt-quatre  livres,  lentement  amas- 
sées, était  toute  sa  fortune  d'enfant.  Il  l'échangea 
contre  les  œuvres  complètes  de  Florian,  et  il  faut 
lire  dans  les  souvenirs  de  son  jeune  camarade, 
M.  R.  Colomb,  le  récit  des  sensations  délicieuses  que 
leur  firent  éprouver  la  lecture  d'Estelle,  Galatée, 
Gonzalve,  Numal  etc.  » 

Dans  ses  Confidences^  Lamartine  (1790-1861))  parle 
en  termes  aussi  émus  qu'émouvants  de  ses  premières 
lectures  :  «...  Mon  père  tient  un  livre  dans  la  main. 
Il  lit  à  haute  voix.  .J'entends  encore  d'ici  le  son  mâle, 
plein,  nerveux  et  cependant  flexible  de  cette  voix  qui 
roule  en  larges  et  sonores  périodes,  quelquefois  in- 
terrompues par  les  coups  du  vent  contre  les  fenêtres. 
Ma  mère,  la  tète  un  peu  penchée,  écoute  en  rêvant. 
Moi,  le  visage  tourné  vers  mon  père  et  le  bras  ap- 

1.  Livre  III,  iv,  pp.  .12-5"»;  livre  IV,  vu,  p.  '.■>;  livre  VI,  v 
pp.  112-lir).  (Paris,  Michel  Lévy.  i85,j.) 


42    .  LE  LIVRE. 

puyé  sur  un  de  ses  genoux,  je  bois  chaque  parole, 
je  devance  chaque  récit,  je  dévore  le  livre  dont  les 
pages  se  déroulent  trop  lentement  au  gré  de  mon 
impatiente  imagination.  Or  quel  est  ce  livre,  ce  pre- 
mier livre  dont  la  lecture,  entendue  ainsi  à  l'entrée 
de  la  vie,  m'apprend  réellement  ce  que  c'est  qu'un 
livre,  et  m'ouvre,  pour  ainsi  dire,  le  monde  de  l'émo- 
tion, de  l'amour  et  de  la  rêverie? 

«  Ce  livre,  c'était  la  Jérusalem  délivrée,  la  Jérusa- 
lem délivrée  traduite  par  Lebrun....  Ainsi  le  Tasse, 
lu  par  mon  père,  écouté  par  ma  mère  avec  des 
larmes  dans  les  yeux,  c'est  le  premier  poète  qui  ait 
touché  les  fibres  de  mon  imagination  et  de  mon  cœur. 
Aussi  fait-il  partie  pour  moi  de  la  famille  universelle 
et  immortelle  que  chacun  de  nous  se  choisit  dans 
tous  les  pays  et  dans  tous  les  siècles,  pour  s'en  faire 
la  parenté  de  son  âme  et  la  société  de  ses  pensées'. 

a  J'ai  gardé  précieusement  les  deux  volumes  ;  je 
les  ai  sauvés  de  toutes  les  vicissitudes  que  les  chan- 
gements de  résidence,  les  morts,  les  successions,  les 
partages  apportent  dans  les  bibliothèques  de  famille. 
De  temps  en  temps,  à  Milly,  dans  la  même  chambre. 


L  C'est  ce  que  Sénèque  a  dit.  dans  son  traité  Z)e  la  Brièveté 
de  la  Vie,  xv  (cf.  supra,  1. 1,  p.  15)  :  ■■  Nul  n'a  eu  le  privilège 
de  se  choisir  ses  aïeux,  dit-on  tous  les  jours;  c'est  le  sort 
(jui  les  donne.  On  se  trompe  :  riiomnie  jteut  désigner  à  qui 
il  devra  sa  naissance.  Il  va  des  familles  de  nobles  génies  : 
à  laquelle  veux-tu  appartenir?  Choisis,  et  non  seulement  son 
nom.  mais  ses  richesses  seront  les  tiennes.  » 


PREMIERES  LECTURES.  43 

quand  j'y  reviens  seul,  je  les  rouvre  pieusement  ;  je 
relis  quelques-unes  de  ces  mêmes  strophes  à  demi- 
voix,  en  essayant  de  me  teindre  à  moi-même  la  voix 
de  mon  père,  et  en  m'imag-inant  que  ma  mère  est  là 
encore  avec  mes  sœurs,  qui  écoute  et  qui  ferme  les 
yeux.  Je  retrouve  la  même  émotion  dans  les  vers  du 
Tasse,  les  mêmes  bruits  du  vent  dans  les  arbres,  les 
mêmes  pétillements  des  ceps  dans  le  foyer;  mais  la 
voix  de  mon  père  n'y  est  plus,  mais  ma  mère  a  laissé 
le  canapé  vide,  mais  les  deux  berceaux  se  sont  chan- 
gés en  deux  tombeaux  qui  verdissent  sur  des  collines 
étrangères!  Et  tout  cela  finit  toujours  pour  moi  par 
quelques  larmes  dont  je  mouille  le  livre  en  le  refer- 
mant.... 

«(  Le  goût  de  la  lecture  m'avait  pris  de  bonne 
heure.  On  avait  peine  à  me  trouver  assez  de  livres 
appropriés  à  mon  âge  pour  alimenter  ma  curiosité. 
Ces  livres  d'enfants  ne  me  suffisaient  déjà  plus  ;  je  re- 
gardais avec  envie  les  volumes  rangés  sur  quelques 
planches  dans  un  petit  cabinet  du  salon.  Mais  ma 
mère  modérait  chez  moi  cette  impatience  de  con- 
naître ;  elle  ne  me  livrait  que  peu  à  peu  les  livres, 
et  avec  intelligence.  La  Bible  abrégée  et  épurée,  les 
Fabh'<  de  La  Fontaine,  qui  me  paraissaient  à  la  fois 
puériles,  fausses  et  cruelles,  et  que  je  ne  pus  jamais 
apprendre  par  cœur*,  les  ouvrages  de  Mme  de  Genlis, 

1.  Sur  ia  sévérilé  de  Lamartine  à  l'égard  de  La  Fonlainej 
cf.  supra,  t.  I,  pp.  244-2i6. 


44  LE   LIVRE. 

ceux  de  Berquin,  des  morceaux  de  Fénelon  et  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre,  qui  me  ravissaient  dès  ce 
temps-là,  la  Jérusalem  délivrée,  Rohinson,  quelques 
tragédies  de  Voltaire,  surtout  Mérope,  lue  par  mon 
père  à  la  veillée  :  c'est  là  que  je  puisais,  comme  la 
plante  dans  le  sol,  les  premiers  sucs  nourriciers  de 
ma  jeune  intelligence.... 

«...  Outre  ces  livres  instructifs  vers  la  lecture  des- 
quels mon  père  dirigeait  sans  alïectation  ma  curio- 
sité, j'en  avais  d'autres  que  je  lisais  seul.  Je  n'avais 
pas  tardé  à  découvrir  1  existence  des  cabinets  de  lec- 
ture à  Mâcon  où  on  louait  des  livres  aux  habitants 
des  campagnes  voisines.  Ces  livres,  que  j'allais  cher- 
cher le  dimanche,  étaient  devenus  pour  moi  la 
source  inépuisable  do  solitaires  délectations.  J'avais 
entendu  les  titres  de  ces  ouvrages  retentir  au  col- 
lège, dans  les  entretiens  des  jeunes  gens  plus  avan- 
cés en  âge  et  en  instruction  que  moi.  Je  me  faisais 
un  véritable  Éden  imaginaire  de  ce  monde  des  idées, 
des  poèmes  et  des  romans  qui  nous  étaient  interdits 
par  la  juste  sévérité  de  nos  études. 

«  Le  moment  où  cet  Éden  me  fut  ouvert,  où  j'en- 
trai pour  la  première  fois  dans  une  bibliothèque  cir- 
culante, où  je  pus  à  mon  gré  étendre  la  main  sur 
tous  ces  fruits  mûrs,  verts  ou  corrompus  de  l'arbre 
de  science,  me  donna  le  vertige.  Je  me  crus  introduit 
dans  le  trésor  de  l'esprit  humain.... 

«  ...  Je  dévorais   toutes   les  poésies  et   tous   les 


PREMIÈRES   LECTURES.  45 

romans  dans  lesquels  l'amour  s'élève  à  la  hauteur 
dun  sentiment,  au  pathétique  de  la  passion,  à 
l'idéal  d'un  culte  éthéré.  Mme  de  Staël,  Mme  Cottin, 
Mme  Flahaut,  Richardson,  l'abbé  Prévost,  les 
romans  allemands  d'Auguste  Lafontaine,  ce  Gessner 
prosaïque  de  la  bourgeoisie,  fournirent,  pendant  des 
mois  entiers,  de  délicieuses  scènes  toutes  faites  au 
drame  intérieur  de  mon  imagination  de  seize  ans.... 
Je  vivais  de  ces  mille  vies  qui  passaient,  qui  Ijril- 
laient  et  qui  s'évanouissaient  successivement  devant 
moi,  en  tournant  les  innombrables  pages  de  ces 
volumes  plus  enivrants  que  les  feuilles  de  pavots.... 

<  Mais  ce  qui  me  passionnait  par-dessus  tout. 
c'étaient  les  poètes,  ces  poètes  qu'on  nous  avait, 
avec  raison,  interdits  pendant  nos  mâles  études, 
comme  des  enchantements  dangereux  qui  dégoûtent 
du  réel  en  versant  à  pleins  flots  la  coupe  des  illu- 
sions sur  les  lèvres  des  enfants. 

«  Parmi  ces  poètes,  ceux  que  je  feuilletais  de  pré- 
férence n'étaient  pas  alors  les  anciens,  dont  nous 
avions,  trop  jeunes,  arrosé  les  pages  classiques  de 
nos  sueurs  et  de  nos  larmes  d'écolier.  Il  s'en  exha- 
lait, ({uand  je  rouvrais  leurs  pages,  je  ne  sais  quelle 
odeur  de  prison,  d'ennui  et  de  contrainte,  qui  me  les 
faisait  refermer,  comme  le  captif  délivré  qui  n'aime 
pas  à  revoir  ses  chaînes;  mais  c'étaient  ceux  qui  ne 
s'inscrivent  pas  dans  le  catalogue  des  livres  d'étude, 
les   poètes  modernes,   italiens,  anglais,  allemands. 


46  LE  LIVRE.  ■ 

français,  dont  la  chair  et  le  sang  sont  notre  sang  et  i 
notre  chair  à  nous-mêmes,  qui  sentent,  qui  pensent,  ; 
qui  aiment,  qui  chantent,  comme  nous  pensons,  i 
comme  nous  chantons,  comme  nous  aimons,  nous  j 
hommes  des  nouveaux  jours  :  le  Tasse,  Dante,  Pé- 
trarque, Shakespeare,  jNlilton,  Chateaubriand,  qui 
chantait  alors  comme  eux,  Ossian  surtout....  » 

Nous  avons  vu'  que  Henri  Heine  (1797-1856), 
aimait  Don  Quichotte  «  jusqu'aux  larmes  ».  C'était 
le  premier  livre  qu'il  avait  lu  après  avoir  appris 
à  prononcer  assez  couramment  ses  lettres,  dès 
l'éveil  de  son  intelligence.  «  Je  me  souviens  très 
exactement,  écrit-il^  du  jour  où  je  quittai  la  maison 
à  la  dérobée  et  m'enfuis  au  jardin  de  la  cour  pour 
lire  Don  (Juichotte  sans  être  dérangé.  C'était  un  beau 
jour  du  mois  de  mai;  le  rossignol  chantait  douce- 
ment les  louanges  du  printemps,  qui  l'écoutait  tran- 
quille et  souriant  aux  premiers  feux  du  matin....  Je 
m'assis  sur  un  banc  de  pierre  couvert  de  mousse, 
dans  Vallée  des  Soi/pirs,  et  je  réjouis  mon  petit  cœur 
des  grandes  aventures  du  hardi  chevalier....  Et  je 
n'oublierai  jamais  le  jour  où  je  lus  le  tragique  duel 
dans  lequel  mon  chevalier  devait  lomber  si  triste- 
ment. C'était  par  une  sombre  journée;  de  vilains 
nuages  couraient  dans  le  ciel  gris,  les  feuilles  jaunies 

1.  ToineL  page  '281. 

'2.  Reiscbihler,  np.  Louis  Dlcros.  Henri  Heine  et  son  temps, 
p.  i").  (Paris,  Didol.  1886.')  Cf.  aussi  le  Magasin  pittorest/ne, 
février  1887,  p.  0"). 


PREMIÈRES  LECTURES.  47 

tombaient  des  arbres,  les  rossignols  ne  chantaient 
plus  depuis  longtemps,  —  et  mon  cœur  se  brisa 
lorsque  je  lus  comment  le  noble  chevalier  gisait  à 
terre,  tout  étourdi  et  meurtri,  et  comment,  sans  re- 
lever sa  visière,  et  comme  s'il  parlait  du  fond  de  la 
tombe,  il  dit  au  vainqueur,  d'une  voix  faible  et 
épuisée  :  «  Dulcinée  est  la  plus  belle  dame  du  monde, 
«  et  moi  le  plus  malheureux  chevalier  de  la  terre; 
«  mais  il  est  contraire  à  l'honneur  que,  par  faiblesse, 
«  je  consente  à  nier  cette  vérité  :  frappe  donc  avec 
«  ta  lance,  chevalier!   » 

Et  le  vainqueur,  ce  fier  et  superbe  paladin  dont 
l'écu  porte  l'éblouissante  image  de  l'aslre  de  Diane, 
ce  chevalier  de  la  Blanche-Lune  qui  fait  mordre  la 
poussière  à  Rossinante  et  à  son  noble  et  héroïque 
maître,  n'est,  en  réalité,  qu'un  petit  bachelier  de 
village*....  «  Je  ne  connaissais  pas  encore  l'ironie  que 
Dieu  a  mise  dans  le  monde,  »  ajoute  Heine,  qui  s'est 
bien  rattrapé  depuis  et  amplement  dédommagé  de 
cette  ignorance  première. 

Silvio  Pellico  (1789-1854),  le  prisonnier  du  Spiel- 
berg,  évoque  ainsi,  dans  un  de  ses  poèmes-,  le  sou- 
venir de  SCS  jeunes  années  et  de  ses  premières  lec- 
tures : 

îCervantks,  Don  Oi""c/*o</c,  seconde  parlie,  chap.  lxiv 
et  Lxv,  liad.  Louis  Viardot;  t.  II,  pp.  450  et  siiiv. 

'2.  Silvio  Pellico,  Poésies.  Appendice  à  «  Mes  Priions  ■>  : 
(tuvres  de  Silvio  PcUiro,  Irad.  Antoine  de  Latour.  pp.  5(1."- 
504.  (Paris,  Charpentier,  i8Gi.) 


48  LE  LIVRE. 

«  Où  est  ma  jeunesse?  que  sont  devenues  les 
heureuses  années  de  Famour  sur  les  bords  du 
Rhône?  où  est  le  temps  où  je  revenais  aux  doux 
pénates  de  la  famille,  et  ma  fenêtre  ouverte  au 
souffle  tempéré  du  vent  des  Alpes?  où  sont  ces  glo- 
rieux poètes  qui,  à  Milan,  me  couronnaient  du  lau- 
rier des  Muses?  où  est  la  gloire,  où  sont  les  applau- 
dissements qui  accueillaient  mon  nom  sur  la  scène? 
et  maintenant  où  sont  mes  dix  années  dans  les  fers? 

«  De  retour  dans  ma  patrie,  après  avoir  été  ense- 
veli vivant  dans  une  nuit  si  profonde,  je  me  replon- 
geai dans  la  douceur  de  ces  tendres  affections,  que 
le  malheur  n'avait  pu  interrompre:  je  payai  d'abord 
le  tribut  de  mes  prières  et  de  mes  larmes  aux  êtres 
si  chers  que  le  trépas  m'avait  ravis,  puis  je  retour- 
nai aux  œuvres  immortelles  qui  jadis  avaient  été  le 
charme  et  l'amour  de  mes  veilles. 

«  Et  souvent  ma  main  tremblante  se  pose  sur  ces 
livres  poudreux,  et  je  crois,  en  les  ouvrant,  renaître 
aux  jours  studieux  de  ma  jeunesse,  et  alors  mes 
larmes  coulent.  Je  retrouve  les  marques  laissées  par 
moi  dans  ces  livres,  à  la  page  où  je  m'arrêtai  sur  une 
pensée  profonde,  à  celle  où  j'ajoutai  aux  sublimes 
idées  d'un  auteur  préféré  le  commentaire  de  l'erreur 
ou  celui  de  la  vérité. 

«  Maintenant  c'est  avec  d'autres  impressions  que 
je  vous  regarde,  ô  livres  autrefois  tant  aimés!  Je  suis 
encore  un  poète,  mais  je  ne  saurais  plus  me  pros- 


PREMIÈRES  LECTURES.  49 

terner  en  idolâtre  même  devant  un  Homèi'e;  si  je 
soupire  encore  en  feuilletant  les  poèmes  des  maîtres, 
ce  n'est  plus  la  magie  de  leurs  grandes  pensées  qui 
m'enchante.  Plus  d'un  livre  m'est  cher,  et  cependant 
en  lui  c'est  lui  rarement  que  je  cherche  :  je  me 
cherche  moi-même.  » 

Dans  ses  Lettres   d'un  Voijafjeur\   George   Sand 
(1804-1870)  a,  elle  aussi,  consacré  une  très  poétique 
page  au  souvenir  de  ses  lectures  d'enfance  :  «  Un 
livre  a  toujours  été  pour  moi  un  ami,  un  conseil, 
un  consolateur  éloquent  et  calme....   Oh!  quel  est 
celui  d'entre  nous  qui  ne  se  rappelle  avec  amour 
les  premiers  ouvrages  qu'il  a  dévorés  ou  savourés  ! 
La   couverture   d'un   bouquin  poudreux,  que   vous 
retrouvez  sur  les  rayons  d'une  armoire  oubliée,  ne 
vous  a-l-elle  jamais  retracé   les  gracieux  tableaux 
de   vos  jeunes  années?   N'avez-vous   pas   cru   voir 
surgir   devant  vous  la   grande  prairie  baignée  des 
rouges  clartés  du  soir,  lorsque  vous  le  lûtes  pour 
la  première  fois,  le  vieil  ormeau  et  la  haie  qui  vous 
abritèrent,  et  le  fossé  dont  le  revers  vous  servit  de 
lit  de  repos  et  de  table  de  travail,  tandis  que  la  grive 
chantait  la   retraite  à    ses   compagnes,   et   que   le 
pipeau   du   vacher   se   perdait  dans  l'éloignement? 
Oh!  que  la  nuit  tombait  vite  sur  ces  pages  divines! 
que    le    crépuscule    faisait    cruellement    flotter   les 
caractères  sur  la  feuille  pâlissante!   C'en   est  fait, 
1.  Pages  205-200.  (Paris,  Mi.hol  LôvyMSO"..) 

I.F.    I.IVRK.    T.    II.  4 


50  LE  LIVRE. 

les  agneaux  bêlent,  les  brebis  sont  arrivées  à  l'étable, 
le  grillon  prend  possession  des  chaumes  de  la 
plaine.  Les  formes  des  arbres  s'effacent  dans  le 
vague  de  l'air,  comme  tout  à  l'heure  les  caractères 
sur  le  livre.  11  faut  partir;  le  chemin  est  pierreux, 
l'écluse  est  étroite  et  glissante,  la  côte  est  rude; 
vous  êtes  couvert  de  sueur,  mais  vous  aurez  beau 
faire,  vous  arriverez  trop  tard,  le  souper  sera  com- 
mencé. C'est  en  vain  que  le  vieux  domestique  qui 
vous  aime  aura  retardé  le  coup  de  cloche  autant 
que  possible;  vous  aurez  l'humiliation  d'entrer  le 
dernier,  et  la  grand'mère,  inexorable  sur  l'étiquette, 
même  au  fond  de  ses  terres,  vous  fera,  d'une  voix 
douce  et  triste,  un  reproche  bien  léger,  bien  tendre, 
qui  vous  sera  plus  sensible  qu'un  châtiment  sévère. 
Mais  quand  elle  vous  demandera,  le  soir,  la  confes- 
sion de  votre  journée,  et  que  vous  aurez  avoué,  en 
rougissant,  que  vous  vous  êtes  oublié  à  lire  dans  un 
pré,  et  que  vous  aurez  été  sommé  de  montrer  le 
livre,  après  quelque  hésitation  et  une  grande  crainte 
de  le  voir  confisqué  sans  l'avoir  fini,  vous  tirerez  en 
tremblant  de  votre  poche,  quoi?  Estelle  et  Némorin, 
ou  Robinson  Crusoél  Oh!  alors  la  grand'mère  sourit. 
Rassurez- vous,  votre  trésor  vous  sera  rendu  ;  mais 
il  ne  faudra  pas  désormais  oublier  l'heure  du  souper. 
Heureux  temps  !  ô  ma  Vallée  noire  !  ô  Corinne  !  ô 
Bernardin  de  Saint-Pierre!  ô  l Iliade  l  ôMillevoye! 
ô  Atala  !  ô  les  saules   de  la  rivière  !   ô  ma  jeunesse 


PREMIÈRES  LECTURES.  51 

écoulée!  ô  mon  vieux  chien  qui  n'oubliait  pas  Fheure 
du  souper,  et  qui  répondait  au  son  lointain  de  la 
cloche  par  un  douloureux  hurlement  de  regret  et  de 
gourmandise  !  » 

Citons  encore  ces  éloquentes  et  évocatrices  rémi- 
niscences de  Charles  Delon  (1839-1900),  dans  son 
Histoire  d'un  livret  :  «  0  mes  promenades  errantes, 
mes  libres  lectures  à  travers  bois!  0  mes  chers 
livres,  mes  amis  et  mes  compagnons!  Le  bon  plai- 
sir, si  vous  saviez,  les  douces  heures!  Ce  sont  là 
mes  meilleurs  souvenirs  de  ce  temps  (de  mon  en- 
fance). Et  comme  je  me  les  rappelle!  Il  me  semble 
({ue  je  vois  encore  l'étroit  sentier  le  long  des  blés, 
les  chemins  creux  remplis  d'ombre  fraîche  ;  l'arbre 
au  pied  duquel  j'étais  quand  je  lus  telle  phrase  qui 
me  frappa,  me  fit  comprendre  tant  de  choses  que  je 
n'avais  jamais  comprises  ;  la  pierre  moussue  où 
j'étais  assis  quand  je  lisais  cette  page  qui  m'en- 
chanta tellement  que  je  la  relus  cinq  fois  de  suite, 
et  que  je  la  sais  encore  tout  entière  par  cœur  aujour- 
d'hui.... » 

1.  Page  10.  (Paiiri,  Hachette,  1898;  0'  édit.) 


III 


DIVERSES     FAÇONS     DE     LIRE 

L'ART    DE    PARCOURIR 

EXTRAITS,     NOTES     ET     RÉSUMÉS 

DE    LECTURES 

ANNOTATIONS   MANUSCRITES 

SUR    LES    LIVRES 

Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  ici  de  la  lecture 
à  haute  voix  :  cet  art,  que  le  médecin  romain  Celse 
(P'  siècle  av.  J.-C.)  classait  parmi  les  exercices  salu- 
taires à  la  santé  ',  et  qui  est  d'une  incontestable  impor- 
tance pour  notre  sujet  même,  pour  la  compréhension 
et  le  «  savourement  »  des  livres,  est  tout  spécial,  et 
les  règles  qu'il  comporte  relèvent  d'un  autre  genre 
d'études*.  Nous  nous  bornerons  à  rappeler  que  les 
sons  de  la  voix  aident  puissamment  à  graver  les  pen- 
sées dans  la  mémoire,  et  que  «  rien  ne  nous  éclaire 
plus  que  l'étude  à  haute  voix,  sur  les  défaillances 
du  style,...  sur  la  fausseté  des  sentiments  expri- 
més^ ».  Notons  aussi  que  «  la  parole  est  un  encou- 

1.  r.f.  LiTTRÉ.  Médcinne  et  Médecins,  p.  I.")9. 

2.  Sur  ces  règles  et  ce<  principes,  on  peut  notamment  con- 
sulter les  deux  agréables  petits  volumes  d'Ernest  Lecouvk, 
l'Art  de  la  lecture  et  la  Lecture  en  action.  Paris.   Helzel,  s.  d.) 

ô.  Ernest  Legouvé,  la  Lecture  en  action,  p.  1-26. 


DIVERSES  FAÇONS  DE  LIRE.  53 

rarement*  »,  et  que,  selon  la  remarque  de  Doudan, 
a  elle  donne  aux  pensées,  outre  la  précision,  l'auto- 

1.  Comme  preuve  tle  <■  l'encouragement    -    donné   par  la 
parole,   citons    l'exemple   du    poète    et   philosophe    anglais 
Pope  (1688-1 74i),  qui  «   ne  composait   jamais   rien   d'intéres- 
sant sans  être  oblige  de  déclamer  longtemps   à  haute  voix, 
et  de  s'agiter  en  tous  sens  |)our  exciter  sa  verve  •>.  (Xavier 
DE   Maistre,   Expé'lilinn   noclnme    (tulour    de    ma    rltaniOre, 
chap.  VII,  1).  118;  Paris,  Bernardin  Déchet,  1864.)   Et  Xavier 
de  Maistre  ajoute  :  «  Jessayai  à  l'instant  de  l'imiter  (Pope). 
Je  pris  les  poésies,  d'Ossian  et  je  les  récitai   tout  haut,  eji 
me  promenant  à  grands  pas  pour  me    monter  à    l'enthou- 
siasme. Je  vis,  en  effet,  que  cette  méthode  exaltait  insensi- 
blement  mon    imagination,    et   me    donnait    un    sentiment 
secret  de  capacité  poétique,  dont  j'aurais  certainement  pro- 
filé pour  composer...  ••,etc.  «  Relire,  chaque  matin,  même  au 
liesoin   se   réciter   à   haute   voix   certaines    pages   favorites 
d'auteurs  classiques....  Chaque  malin,  pendant  une  ou  deux 
demi-heures,  il  faut  commercer  avec  les  modèles,  afin  de 
se  tenir  l'oreille  et  la  main  constamment  habituées  au  son 
l>ur  et  au  i)ur  tour  de  la  langue  française  •>  :  tel  est  le  con- 
seil donné  •<  à  un  journaliste  ■■  par  J.-J.  Weiss  [V Intermédiaire 
des  chercheurs  et  curieux,  30  sejitembre  1897,  col.  422  et  425). 
Comme  exemple  de   <•  mise  en  train  >>  de  certains  écrivains, 
citons  encore  :  le  poète  nu  B.\rtas  (I544-ir)90),  qui,  «  pour 
faire  sa  fameuse   description  du  cheval,  galopait  et  gamba- 
«lait  des  heures  entières   dans  sa   chambre,    contrefaisant 
ainsi   son   objet  »  (Sainte-Beuve,  Portraits  littéraires,   t.  II. 
p.  4!)4);  l'ornithologiste  Guéneau  de  MoNTDÉLiArsD  (1720-178.')), 
qui   avait   ••   l'habitude    singulière    de    commencer  presiiue 
toutes  SCS  journées  par  un  madrigal  ou  par  une  chanson  ». 
habitude  qu'il  conserva  jusfju'à  ses  derniers  instants  (Notice 
sur  Guéneau  de  MonlhéVmvd,  Morceaux  choisis  de  Buff'on...  et 
de  Guéneau  de  Monthéliard,  p.  504;  Paris,  Dezobry,  1848).  Et 
n'est-ce  pas  ce  pince-sans-rire  de  Stendhal  (1785-1842)   qui 
recommandait  d'avoir  soin,  chaque  matin,  avant  de  prendre 
la  plume  et  pour  se  mettre  en   goût  de  bon   style,  de  lire 
quelques  articles  du  Code?  —  M.  Gustave  Moup.avit  (Napo- 
léon   bibliophile,   Revue  biblio-iconographique,    février  1904, 


54  LE  LIVRE. 

rilé.  Ceux  qui  font  un  travail  pénible,  les  bûcherons 
et  les  boulangers,  s'excitent  eux-mêmes  par  la  voix*.  » 

Quant  à  «  se  faire  lire  »,  le  même  maître  es  livres 
et  es  lettres  ne  recommande  pas  ce  mode  de  lecture, 
qu'il  préfère  laisser  aux  malades  et  aux  aveugles  : 
«  Rien,  observe-t-iP,  ne  ressemble  moins  à  lire  que 
se  faire  lire;  on  dirait  un  air  dont  l'accompagnement 
ne  va  pas;  chacun  a  sa  manière  d'accompagner  in- 
térieurement ce  qu'il  lit.  » 

Atteint  de  maux  d'yeux,  et  se  trouvant  dans  la 
nécessité  de  recourir  à  des  lecteurs,  alors  qu'il  était 
en  garnison  à  Reims,  en  1759,  Vauvenargues  (1715- 
1747)  écrit^  :  «  J'ai  pris  deux  hommes  pour  me  faire 
la  lecture,  un  le  matin,  et  un  autre  le  soir.  Ils  défi- 
gurent ce  qu'ils  lisent;  je  leur  donnai,  l'autre  jour, 
les  Oraisons  funèbres  de  Rossuet,  dont  l'éloquence 
est  divine,  et  ils  coupaient,  par  le  milieu,  les  plus 
belles  périodes;  je  faisais  du  mauvais  sang  (sic), 
mais  il  me  fallait  prendre  patience;  cela  vaut  encore 
mieux  que  rien  '.  » 

p.  09)  nous  apprend  que  Napoléon  «  aimait  à  lire  à  liauto 
voix  »,  surtout  des  tragédies,  celles  notamment  dont  il  savait 
de  grandes  tirades  par  cœur,  Cinna,  le  Cid,  la  Mort  de  César. 
i.  DouDAN,  ap.  Albert  Collignon,  Noies  et  réflexions  d'un 
lecteur,  p.  16. 

2.  DouDAN,  Lettre!.,  t.  IV,  p.  204. 

3.  Lettre  au  marquis  de  Mirabeau,  29  août  1759  :  Vauve- 
nargues, Œiivref.  posthwiies  et  œuvres  inédites,  Correspon- 
dance, p.  148.  (Paris,  Furne,  1857.) 

4.  Cf.  une  citation,  que  nous  donnons  plus  loin  (p.  li";, 
emi)runléc  à  M.  Gustave  Mouravit  {le  Livre  et  la  Petite  Bi- 


DIVERSES  FAÇONS  DE  LIRE.  55 

Sainte-Beuve,  grand  lettré  et  fervent  liseur,  lui 
aussi,  ne  dédaignait  cependant  pas  de  recourir,  pour 
ses  lectures,  à  ses  secrétaires  :  «  J'ai  reçu  la  Cocarde 
blanche^  écrivait-il  en  juin  1868  à  Louis  Ulbach'.  Je 
la  lirai  ou  me  la  ferai  lire  selon  mon  habitude.... 
Cette  manière  de  lire  est  un  peu  lente,  mais  elle  est 
aussi  agréable  que  sûre.  » 

Dans  maints  couvents  et  collèges,  il  était  —  et  il 
est  sans  doute  encore  —  d'usage  de  charger  un  des 

bliothèque  cVamnteur,  p.  162),  et  dont  le  début  concerne  le 
point  en  question  ici,  la  lecture  à  haute  voix  :  «  Qu'un  lec- 
teur malhabile  entreprenne  de  vous  lire  une  belle  œuvre  : 
si  ses  hésitations,  ses  intonations  fausses,  la  rudesse  de  son 
organe,  la  gaucherie  de  son  interprétation,  brisent  constam- 
ment vos  efforts  pour  être  attentif,  et  émoussent  en  vous, 
si  l'on  peut  dire,  le  sentiment  de  la  lecture,  le  plaisir  que 
vous  vous  étiez  promis  ne  deviendra-t-il  pas  un  supplice? 
et  quel  prolit  rapporterez-vous  de  ce  labeur?  ■• 

1.  Correspondance,  t.  II,  p.  ô^l.  Dans  l'appendice  du 
tome  \\  des  Nouveaux  Lundis,  p.  437  ("  Mes  Secrétaires  »), 
Sainte-Beuve  explique  les  motifs  qui  l'ont  contraint  à  recou- 
rir à  d'autres  yeux  (jue  les  siens  :  ■■  ...  Dans  la  modeste  con- 
dition où  je  vis,  c'était  déjà  un  grand  luxe  que  d'en  avoir 
un  (secrétaire),  et  je  n'y  ai  été  amené  d'assez  bonne  heure 
que  par  une  faiblesse  de  vue  et  comme  une  tendresse 
d'organes  qui  se  lassait  aisément  et  m'obligeait  à  user  d'au- 
trui.  Il  y  a  plus  de  vingt-cinq  ans  déjà  que,  considérant 
que  les  soirées  sont  longues,  que  la  plus  grande  difficulté 
pour  l'homme  qui  vit  seul  est  de  savoir  passer  ses  soirées, 
je  me  suis  dit  qu'il  n'y  avait  pas  de  manière  plus  douce  et 
plus  sûre  pour  cela  ([ue  l'habitude  et  la  compagnie  d'un  bon 
livre.  Mais  comme  mes  yeux  se  refusaient  à  toute  lecture 
de  longue  haleine,  surtout  à  ces  dernières  heures  de  la 
journée,  j'ai  dû  songer  à  me  procurei-  de  bons  lecteurs,  et 
j'en  ai  trouvé....  >• 


56  LE  LIVRE. 

assistants  de  faire,  durant  les  repas  et  à  tour  de  rôle, 
une  lecture  à  haute  voix.  Nous  avons  vu'  que  Char- 
lemagne  aimait  à  se  faire  lire,  pendant  son  dîner,  le 
livre  de  saint  Augustin,  lo  Cité  de  Dieu,  et  que  saint 
Louis,  au  contraire,  préférait  à  la  lecture  à  table 
ou  en  sortant  de  table  «  une  bonne  causerie  »  -.  Vol- 
taire, lui,  ne  partageait  pas  cette  préférence  :  «  Je 
me  fais  lire...  les  Serinons  de  Massillon  à  mes 
repas^....  J'aime  à  me  faire  lire  à  table:  les  anciens 
en  usaient  ainsi,  et  je  suis  très  ancien,  »  écrit-il  à 
d'ArgentaH. 

Sur  les  lectures  faites  à  haute  voix  et  en  public, 
le  cardinal  Mauhy  (1746-1817)^  donne  ces  sages  con- 
seils :  «  Tous  les  juges  du  bon  goût  ont  observé  que, 
dans  les  lectures  ordinaires  de  société,  il  faut,  pour 
en  soutenir  Tattrait,  choisir  plutôt  des  ouvrages 
intéressants  que  des  livres  d'instruction.  La  vérité 
satisfait  en  tout  genre  l'esprit  d'un  lecteur  isolé. 
Mais,  dès  qu'on  est  réuni,  on  veut  être  ému;  et  l'on 
sent  le  besoin  d'un  intérêt  progressif  quand  on  en- 

1.  Supra,  t.  I,  p.  -lis. 

2.  Supr»,  t.  I,  ]).  91. 

5.  Lctti'O  à  d'Argental,  20  iiuii  1709  :  Voltaire,  Œuvres 
eotnplèlea,  t.  VIII,  p.  722.  (Paris,  édil.  du  journal  le  Siècle, 
1870.) 

4.  Lollre  du  7  juillet  1769;  t.  VIII,  p.  729.  (Première  lellre  : 
deux  lellresi  de  Voltaire  au  comte  d'Argental  jwrlent  celle 
même  date.) 

5.  Essai  sur  l'éloquence  de  la  chaire,  xxxv,  i)p.  162-165. 
(Paris.  Didol.  1877.) 


DIVERSES  FAÇONS  DE  LIRE.  57 

tend  lire,  pour  concentrer  et  fixer  son  attention,  qui 
n'est  jamais  et  ne  peut  être  qu'une  préférence  spon- 
tanée qu'on  accorde  aux  idées  d'autrui  sur  les 
siennes  propres.  Des  écrits,  d'ailleurs  excellents, 
mais  froids  et  surtout  abstraits,  cessent  de  plaire, 
quand  ils  subissent  la  redoutable  épreuve  d'une  lec- 
ture à  haute  voix  dans  un  cercle.  Un  auteur  para- 
doxal, systématique,  et  même,  selon  le  langage  de 
Montaigne,  un  peu  prorc)<sif  pour  la  conversation,  y 
réussit  mieux  que  tant  de  idéaux  traités  inanimés, 
qui  ne  lui  fournissent  aucun  aliment.  » 

Doudan,  pour  revenir  encore  à  lui,  avait  pris  l'ha- 
bitude de  commencer  les  romans  par  la  fin  :  «  Je 
vais  droit  au  dénouement,  disait-il,  puis  je  reviens 
sur  mes  pas.  Je  n'aime  pas  lire  ces  livres  à  surprises 
le  dos  tourné,  comme  un  condamné  qu'on  mène  sur 
une  charrette  à  l'échafaud'.   » 

Quant  aux  recueils  de  maximes  et  de  pensées,  il 
est  à  la  fois  plus  agréable  et  plus  profitable  de  les 
lire,  non  d'une  seule  traite,  mais  par  fragments,  à 
petites  doses,  de  môme  qu'on  n'avale  pas  d'un  seul 
coup  toute  une  boîte  de  pastilles,  mais  qu'on  les 
croque  et  savoure  une  à  une-.  «  La  seule  manière 
de  lire  un  livre  de  pensées  sans  s'ennuyer,  écrit  à  ce 

1.  Doudan,  Lettres,  l.  I,  ]).  xxxiii. 

2.  Celte  très  judicieuse  et  jolie  comparaison  est  de  Jules 
Llvallois  {V Année  d'un  ermite,  p.  "w)  :  ■•  ...  Ses  Pensées  (de 
.loul)erl)  me  foni  l'e(Tet  d'exquises  pastilles;  j'en  croque  deux 
ou  trois  quand  j'ai  lu  trop  de  romans  modernes  ». 


58  LE   LIVRE. 

propos  le  prince  de  Ligne  (1755-1814)*,  c'estde  l'ou- 
vrir à  tout  hasard,  et,  après  avoir  trouvé  ainsi  sou- 
vent ce  qui  intéresse,  le  fermer  au  bout  d'une  ou  de 
deux  pages,  et  de  méditer.  Si  on  lit  tout  de  suite, 
on  croit,  comme  après  avoir  passé  en  revue  un  por 
tefeuille  d'estampes,  qu'on  n'en  a  vu  qu'une.  » 


Faut-il  lire  vite  ou  lentement?  d'affilée  et  assidû- 
ment, ou  peu  à  peu,  à  petites  doses?  Cela  dépend  évi- 
demment et  du  lecteur  —  de  ses  qualités  visuelles-, 
de  sa  puissance  d'attention,  du  loisir  dont  il  dis- 
pose, etc.,  —  et  de  ce  qu'il  lit,  du  genre  et  de  l'im- 
portance ou  de  l'attrait  du  livre  qu'il  tient  en  main. 
Un  ouvrage  de  philosophie  ne  se  lit  pas  comme  un 
roman.  Un  livre  est  ennuyeux,  il  ne  nous  plaît  pas. 
on  se  contente  de  le  parcourir;  en  le  parcourant, 
«  on  trouve  quelquefois  telle  page  qui  vous  fait  reve- 
nir avec  plaisir  sur  les  commencements:  mais  ne 
parcourt  pas  qui  veut:  les  personnes  méthodiques 

1.  A  p.  Fep.tiallTj  /es  Amoureux  du  livre,  p.  247. 

2.  Nous  parlerons  jjIus  tard  «les  rapports  de  la  vue  avec 
les  caractères  typographiques  et  avec  la  lecture.  Disons 
seulement  ici  que,  le  meilleur  moyen  de  reposer  les  yeux 
étant  de  regarder  au  loin,  il  est  bon,  lorsqu'on  se  sent  la 
vue  fatiguée,  d'interrompre  peu  ou  prou  sa  lecture  et  fie 
l)romener  les  regards  au  dehors,  dans  la  rue,  la  campagne 
ou  le  ciel. 


LART  DE  PARCOURIR.  59 

ont  de  la  peine  à  s'y  faire.  Il  est  vrai  qu'on  peut 
apprendre  à  parcourir  méthodiquement*  ». 

Pour  tous  ceux  qui  vivent  dans  les  livres,  dans  les 
imprimés  et  les  manuscrits,  et  y  opèrent  de  fré- 
quentes recherches,  «  l'art  de  parcourir  »  est  indis- 
pensable. 

Le  savant  bibliothécaire  florentin  Magliabecchi 
(1635-1714)  «  avait  une  manière  particulière  de  lire 
ou  plutôt  de  dévorer  les  livres;  quand  un  ouvrage 
nouveau  lui  tombait  sous  la  main,  il  examinait  le 
titre,  puis  la  dernière  page,  parcourait  les  préfaces, 
dédicaces,  tables-,  jetait  un  coup  d'œil  sur  chacune 

1.  DouDAX,  loc.  cit..    l.  III,  p.  Ô45.  Cf.  supra,  t.  I,  p.  19.5. 

'i.  A  propos  des  préfaces  et  des  tables  des  matières,  et 
de  leur  importance  au  point  de  vue  de  la  connaissance  du 
contenu  des  livres,  voici  quelques  considérations,  où  la  fan- 
taisie et  le  badinage  s'entremêlent  au  sérieux  et  à  la  vérité, 
empruntées  à  Théoyihile  Gautier  (les  Jeunes-France,  pré- 
face, pp.  I  et  suiv.  ;  Paris,  Charpentier,  I880i  :  —  -Je  ne 
sais  si  vous  avez  la  fatuité  de  ne  pas  lire  les  préfaces,  mais 
j'aime  à  supposer  le  contraire,  pour  l'honneur  de  votre 
es[)rit  et  de  votre  jugement...  Moi,  pour  mon  compte,  et  je 
prétends  vous  convertir  à  mon  système,  je  ne  lis  que  les 
préfaces  et  les  tables,  les  dictionnaires  et  les  catalogues. 
C'est  une  précieuse  économie  de  temps  et  de  fatigue  :  tout 
est  là,  les  mots  et  les  idées.  La  préface,  c'est  le  germe  :  la 
table,  c'est  le  fruit  :  je  saute,  comme  inutiles,  tous  les  feuil- 
lets intermédiaires.  Qu'y  verrais-je?  des  phrases  et  des 
formes;  que  m'importe!...  11  en  est  des  livres  comme  des 
femmes  :  les  uns  ont  des  préfaces,  les  autres  n'en  ont  pas; 
les  unes  se  rendent  tout  de  suite,  les  autres  font  une  longue 
résistance;  mais  tout  finit  toujours  de  même...  i)ar  la  fin. 
Cela  est  triste  et  banal  ;  cependant  que  diriez-vous  d'une 
femme  qui  irait  se  jeter  tout  d'abord  à  votre  tète?...  La  pré- 


60  LE  LIVRE. 

des  divisions  principales,  et  avait  alors  assez  vu  pour 

être  en  état  de  rendre  compte  non  seulement  de  ce 

face,  c'est  la  pudeur  du  livre,  c'est  sa  rougeur,  ce  sont  les 
demi-aveux,  les  soupirs  étouffés,  les  coquettes  agaceries, 
c'est  tout  le  charme....  O  lecteurs  du  siècle!  ardélions  inoc- 
cupés qui  vivez  en  courant  et  prenez  à  peine  le  temps  de 
inoui'ir,  plaignez-vous  donc  desi)réiaces  qui  contiennent  un 
volume  en  quelques  pages,  et  ([ui  vous  épargnent  la  i)cinc 
de  parcourir  une  longue  enfdadc  de  chapitres  pour  arriver  à 
l'idée  de  l'auteur.  La  préface  de  l'auteur,  c'est  le  post-sciip- 
tum  d'une  lettre  de  femme,  sa  pensée  la  plus  chère  :  vous 
pouvez  ne  pas  lire  le  reste....  Je  vous  le  proleste  ici,  afin 
<iue  vous  le  sachiez,  je  hais  de  tout  mon  cœur  ce  qui  res- 
semble, de  près  ou  de  loin,  à  un  livre  :  je  ne  conçois  pas  à 
quoi  cela  sert.  Les  gros  Plutarque  in-folio,  témoin  celui  de 
Chrysale,  ont  une  utilité  évidente  :  ils  servent  à«metlre  en 
presse,  à  défaut  de  rabats,  puiscju'on  n'en  j)orte  plus,  les 
gravures  chiffonnées  et  qui  ont  pris  un  mauvais  pli;  on  peut 
encore  les  employer  à  exhausser  les  petits  enfants  qui  ne 
sont  pas  de  taille  à  manger  h  table.  Quant  à  nos  in-octavo, 
je  veux  que  le  diable  m'emporte  si  l'on  peut  en  tirer  parti  et 
si  je  conçois  pourquoi  on  les  fait.  Il  a  pourtant  été  un 
temps  où  je  ne  pensais  pas  ainsi.  Je  vénérais  le  livre  comme 
un  dieu;  je  croyais  implicitement  à  tout  ce  qui  était  im- 
primé; je  croyais  à  tout,  aux  épilaphes  des  cimetières,  aux 
éloges  des  gazettes,  à  la  vertu  des  femmes.  O  temps  d'inno- 
cence et  de  candeur!  Je  m'amusais  comme  une  portière  à 
lire  les  Mystères  cVUdolpIie,  le  Château  des  Pyrénées,  ou  tout 
autre  roman  d'Anne  Radcliffe;  j'avais  du  plaisir  à  avoir 
peur,  et  je  pensais,  avec  Gray,  que  le  paradis,  c'était  un 
roman  devant  un  bon  feu*....  Le  seul  plaisir  qu'un  livre  me 
procure  encore,  c'est  le  frisson  du  couteau  d'ivoire  dans  ses 
pages  non  coupées;  c'est  une  virginité  comme   une  autre, 

*  Tliéopliile  Gaulicr  pousse  ici  la  fantaisie  jusqu'à  dénaliirer  le  mot 
(le  Gray  (et  son  nom  aussi  :  il  écril  Greyi,  qui  estimait  que  «  rester 
nonclialamnient  étendu  sur  un  sofa  et  lire  des  romans  nouveaux  don 
nait  une  assez  l)onne  idée  des  joies  du  paradis  ».  (Walter  Scott, 
Notice  sur  I.c  Sage,  ap.  Sainte-Beuve,  Cnuseries  du  lundi,  (orne  der- 
nier (sans  numéro).  Table,  p.  28.)  Cf.  in/'ra,  chap.  i.\,  les  Romans, 
p.  I'.i2. 


LART   DE   PARCOURIR.  61 

que  le  livre  contenait,  mais  encore  des  sources  où 
l'auteur  avait  puisé'  ». 

«  Les  vieux  routiers  de  l'art  de  lire,  remarque 
M.  Paul  Stapfei!  (18iO-....)^,  savent  seuls  tourner  les 
feuillets  d'un  livre  quelconque  avec  une  frémissante 
impatience,  parcourir  du  regard  le  champ  entier 
d'une  page,  ne  point  muser  ni  sommeiller  ni  se 
perdre  dans  le  fatras,  aller  droit  à  la  perle,  et,  d'un 
coup  d'œil  sûr,  fondre  sur  la  petite  proie  brillante 
qui  se  cache  en  un  coin.  » 

On  citait,  il  y  a  une  vingtaine  d'années,  un  de  ces 
«  vieux  routiers  »,  un  ministres  qui  avait  le  talent, 
en  feuilletant  les  journaux  et  en  y  promenant  son 
regard,  de  toujours  rencontrer  tout  ce  qui  pouvait 
l'intéresser,  de  ne  rien  laisser  échapper  qui  le  tou- 
chât, et  de  ne  pas  s'arrêter  à  autre  chose,  de  ne  pas 
perdre  un  brin  de  temps. 

S'il  est  des  écrivains  qui  se  formalisent  de  cette 
rapide  et  irrévérencieuse  façon  de  prendre  connais- 
sance de  leurs  œuvres,  on  en  trouve  aussi  qui  se 
montrent  pliis  raisonnables  et  comprennent  mieux 
les    choses.    Agrippa    d'AumoNÉ    (l^ol-lOôO),     par 

et  cela  est  toujours  agréable  à  prendre.  Le  bruit  des 
feuilles  tombant  l'une  sur  l'autre  invite  immanquablement 
nu  sommeil,  et  le  sommeil  est,  après  la  mort,  la  meilleure 
chose  de  la  vie.  » 

1.  MicnAUD.  BioQrapItie  universelle,  art.  Magliabecchi. 

2.  .1/).  Feiîtiallt,  les  Amoureux  du  livre,  p.  2fl2. 
ô.  M.  Jules  D 


62  LE  LIVRE. 

exemple,  au  début  de  son  Hktoire  universelle',  con- 
state, sans  s'émouvoir,  que  certains  de  ses  lecteurs, 
peu  charmés  de  tel  ou  tel  passage  de  son  récit, 
«  s'en  dégoûtent  et  donnent  du  pouce  au  feuillet  ». 

Il  en  est,  d'ailleurs,  qui  lisent  uniquement  comme 
lisait  GuEz  de  Balzac  (1597-1654)^,  «  pour  trouver  de 
belles  sentences  et  de  belles  expressions  à  recueillir 
et  à  enchâsser  ». 

C'était  la  méthode  de  Delille  (1758-1813),  qui  se 
gênait  si  peu  pour  plagier  et  piller  ses  confrères, 
poêles  ou  prosateurs,  anciens  ou  modernes.  Il  disait 
quelquefois,  après  une  lecture  :  «  Allons,  il  n'y  a 
rien  là  de  bon  à  prendre  ».  La  prose  surtout  était 
pour  lui  de  bonne  prise.  Un  jour  qu'il  venait  de  ré- 
citer à  Parseval-Grandmaison  des  vers  dont  l'idée 
était  empruntée  à  Bernardin  de  Saint-Pierre,  ce  que 
Parseval  avait  remarqué  et  objecté  :  «  N'importe, 
s'écria  Delille,  ce  qui  a  été  dit  en  prose  n'a  pas  été 
dit^  ». 

MoNTAiG.NE  souvent  lisait  de  cette  même  façon, 
dans  l'intention,  plus  ou  moins  avouée,  de  faire  main 
basse  sur  quelque  sage  maxime  ou  piquante  re- 
marque de  Plutarque  ou  de  Sénèque  :  «  Je  feuillette 
à  cette  heure  un  livre,  à  celte  heure  un  aullre,  sans 


1.  Préface  de  la  première  édition,  Appendice  des.Wmoire.s-. 
p.  2.")6.  (Paris,  Libiaiiie  des  bibliophiles,  ISS'J.) 

2.  Cf.  supra,  t.  I,  pp.  120-150. 

5.  Sainte-Beuve,  Portraits  littéraires,  l.  II,  p.  100. 


LART  DE  PARCOURIR.  63 

ordre  et  sans  desseing,  à  pièces  descousues'  ».  «  Les 
abeilles  pillotent  deçà  delà  les  fleurs;  mais  elles  en 
font  après  le  miel,  qui  est  tout  leur;  ce  n'est  plus 
thym  ni  marjolaine  :  ainsi  les  pièces  empruntées 
d'aultruy,  il  (un  enfant,  le  fils  de  la  comtesse  de 
Gurson,  —  et  c'est  surtout  ce  qu'a  fait  Montaigne 
lui-même)  les  transformera  et  confondra  pour  en 
faire  un  ouvrage  tout  sien,  à  savoir  son  juge- 
ment-.... » 

Etienne  Pasquier  de  même  :  «  Tout  ainsi  que 
l'abeille  sautelle  d'une  fleur  à  autre,  pour  prendre 
sa  petite  pâture  dont  elle  forme  son  miel,  aussi  lis-je 
ores  l'un,  ores  un  autre  auteur,  comme  l'envie  m'en 
prend  ^  » . 

C'est  le  mot  de  Lucrèce  : 

Floriferis  ut  apes  in  sallibus  omnia  libant  {ou  limant), 
Omnia  nos  itidem  depascimur  aurea  dicta*. 


\.  Essaia,  livre  III,  thap.  ni;  t.  III,  p.  .'366.  (Paris,  Charpen- 
tier, 1862.) 

2.  Montaigne,  op.  cil.,  livre  I,  chap.  xxv;  t.  I,  p.  205. 

Z.  Cf.  suprn,  t.  I.  pp.  121-122. 

4.  "  De  même  que  l'abeille  recueille  tout  nectar  dans  les 
prés  en  fleur,  nous  aspirons  tout  le  suc  de  tes  paroles 
d'or.  »  {De  la  nature  des  choses,  III,  vers  H-12;  p.  145;  Paris, 
Lefèvre,  1845.)  La  même  com])araison  reparaît  bien  souvent 
chez  les  anciens  comme  chez  les  modernes  :  cf.  Horace 
{Odes,  IV,  2,  trad.  Panckoucke,  p.  H4;  Paris,  Garnier,  1866)  : 
"  Ego,  apis  Matin.ne  »,  etc.  :  ••  Pour  moi,  semjjlable  à 
l'abeille  du  mont  Malinus,  qui  va  butiner  laborieusement 
sur  le  thym  odoriférant,  j'erre  dans  les  bois  et  près  des  ruis- 
seaux qui  arrosent  ïibur;  et  làj  faible  poète,  je  forge  péni- 


64  LE  LIVRE. 

Ce    que    le   grammairien    philosophe    Dumarsàis 
(1676-1756)   paraphrasait   ainsi  :    «  Répandez-vous, 

blemenl  mes  vers  »  ;  et  Sénèque  {Lettres  à  Lucilius,  84,  Irad. 
Baillard.  p.  24ô;  Paris,  Hachette,  1860)  :  -  Imitons,  comme 
on  (lit,  les  abeilles,  qui  voltigent  çà  et  là,  picorant  les  fleur» 
j)roijre>  à  faire  le  miel,  qui  ensuite  disposent  et  répartis- 
sent tout  le  butin  par  rayons....  »  ;  et  Plitarque  (Comment 
il  faut  lire  les  poètes,  trad.  Amyot,  t.  VIII,  p.  100;  Paris, 
Bastien,  1784)  :  ••  Or  tout  ainsi  comme  es  pasturages  l'abeille 
cherche  pour  sa  nourriture  la  fleur,  »  etc.  (cf.  supra,  t.  I, 
p.  I.j7,  note).  Gilles  Ménage  écrit  (Ménagiana,  ap.  Fertiault 
les  Amoureux  du  livre,  p.  255)  :  ■■  Entre  tous  les  livres  que 
l'on  lit,  il  y  en  a  beaucoup  où  l'on  ne  trouve  presque  rien 
de  bon.  En  cela  il  faut  imiter  les  abeilles;  elles  voltigent 
sur  toutes  les  fleurs,  mais  elles  ne  tirent  pas  de  toutes  de 
quoi  faire  du  miel  :  •■  Apes  in  omnibus  qua?runt,  non  ex 
■•  omnibus  carpunt  ».  Et  La  Fontaine  (Discours  à  Mme  de 
la  Sablière:  Œuvres,  t.  IX,  p.  186;  Paris,  Hachette,  1892,  Col- 
lection des  Grands  Écrivains)  : 

Papillon  (lu  Parnasse,  et  semhlable  aux  abeilles 
A  f)ni  le  bon  Platon  compare  nos  merveilles, 
Je  suis  chose  IC-gère,  et  vole  à  tout  sujet; 
.Je  vais  de  fleur  en  fleur,  et  d'objet  en  objet. 

BoiLEAU  (Discours   au  roi  :  Œuvres  complètes,  t.  I,  p.  55; 
Paris,  Hachette,  1867)  : 

Comme  on  voit  au  printemps  la  diligente  abeille 
Qui  du  butin  des  fleurs  va  composer  son  miel, 
Des  sottises  du  temps  je  compose  mon  fiel. 

J.-B.  Rousseau  (Odes,  III.  i,  à  M.  le  comte  du  Luc  :  Œuvres 
li/iiques,  p.  160;  Paris.  Dezoljry,  18ô2)  ; 

Et.  semblable  à  l'abeille  en  nos  jardins  éclose. 
De  différentes  fleurs  j'assemble  et  je  compose 
Le  miel  ((ue  je  produis. 

Anilr(''  C.hénier  (Étctjies,  l\  ;  Poésies,  j».  79;  Paris,  Charpen- 
tier, 1801)  ; 

.\insi.  bruyante  abeille,  au  retour  du  matin, 
Je  vais  changer  en  miel  les  délices  du  thym. 

Et    ces  considéi-ations  d'Edouard  Charton  (1807-1890)    (Ir 


L  ART  DE  PARCOURIR.  65 

comme  des  abeilles,  dans  le  monde  passé  et  dans  le 
monde  présent  ;  vous  reviendrez  ensuite  dans  votre 
ruche  composer  votre  miel  '.  » 

VoLTAmE  butinait  de  même  :  «  Je  passe  ma  vie  à 
chercher  des  pierres  précieuses  dans  du  fumier, 
écrit-il  à  la  marquise  du  Deffand-,  et,  quand  j'en  ren- 
contre, je  les  mets  à  part,  et  j'en  fais  mon  profit: 
c'est  par  là  que  les  mauvais  livres  sont  quelquefois 
très  utiles.  » 

L'archevêque  de  Reims  Landiuot  (1810-187  i)  a  élo- 
quemment  et  fort  bien  développé  cette  même  pensée, 
cette  comparaison  du  lecteur  au  chercheur  et  au 
glaneur  :  «  Lire  vient  d'un  mot  latin,  ou  plutôt  pri- 

Tabieau  de  Céhèg,  noies,  pp.  170-171;  Paris,  Hachette,  1882)  : 
«  ...Ce  pourrait  être  la  devise  des  abeilles.  S'il  n'est  pas 
inutile  de  chercher  parmi  les  animaux,  nos  «  frères  infé- 
«  rieurs  ••,  comme  les  appelle  Michelet.des  exemples  à  suivre, 
je  n'en  connais  aucun  qui  soit  plus  digne  de  notre  attention 
que  celui  de  l'abeille.  L'œuvre  de  sa  vie  est  excellente  et  d'une 
parfaite  unité.  Jamais  le  laborieux  insecte  ailé  ne  s'attanic 
sur  les  plantes  d'où  il  n'a  rien  à  tirer  de  bon  ;  il  les  fuit.  Quel- 
quefois, dans  un  intérêt  d'observation  scientifique,  on  a 
essayé  de  le  tromper  en  plaçant  sur  son  passage,  dans  les 
parterres,  des  (leurs  artificielles  semblables  à  celles  qu'elle 
cherche  ;  non  !  les  abeilles  ont  plané  au-dessus  une  seconde  à 
peine;  leur  mervedleux  instinct  leur  a  fait  découvrir  aussi- 
tôt la  supercherie.  Il  ny  avait  rien  là  jjour  leur  servir  à 
faire  leur  miel,  et  elles  n'avaient  pas  de  temps  à  perdre.  •> 
Etc.,  etc. 

1.  Jp.VoLTAiHE,  le  Philosophe  pav  M.  Dumarsais.'.yoLTMv.K. 
Œuvres  complètes,  t.  IV,  p.  7iO;  Paris,  édif.  du  journal  .'e 
Siècle,  1868.) 

2.  Lettre  du  1"  novembre  1775  :  Œuvres  complètes,  t.  VIII. 
p.  926. 


66  LE  LIVRE 

mitivemeiil  dun  mot  grec,  qui  signifie  «  recueillir, 
ramasser,  faire  la  collecte  s.  Un  jardinier  se  pro- 
mène dans  son  verger,  il  recueille  les  fruits  mûrs,  et 
les  réunit  dans  ses  greniers;  le  botaniste  fait  une 
course  à  travers  la  campagne,  il  ramasse  les  fleurs 
quil  rencontre,  les  dispose  d'abord  sans  ordre  dans 
une  boîte  qui  saura  les  conserver  fraîches  et 
intactes;  de  retour  à  la  maison,  il  les  classe  et  les 
met  en  ordre,  et  leur  donne  à  chacune  une  place 
définitive.  Ainsi,  le  lecteur  sérieux  se  promène  dans 
le  jardin  des  idées  humaines;  il  voit,  il  ramasse,  il 
collige,  il  met  d'abord  comme  en  un  seul  faisceau 
ces  fleurs  intellectuelles  dans  son  esprit,  puis  il 
les  coordonne,  il  les  dispose,  et  maintient  chacune 
au  rang  qu'il  (qui?)  lui  convient'.  » 

Mais,  d'une  façon  générale,  on  ne  lit  bien  et  avec 
fruit  que  ce  qu'on  lit  lentement,  avec  suite  et  mé- 
thode. Il  en  est  de  la  lecture  comme  de  la  nourri- 
ture :  pour  bien  digérer  et  s'assimiler  aliments, 
boissons  et  lectures,  il  faut  les  absorber,  non  glou- 
tonnement, mais  par  degrés  et  à  petits  coups*. 

Il  est  bon  de  varier  ses  lectures,  et  néanmoins  de 
ne  pas  lire  au  hasard  et  sans  ordre  :  «  Une  lecture 
uniforme  profite,  une  lecture  diversifiée  réjouil. 
Lectio  certa  prodest,  varia  delectat.  Je   lis   souvent 

1.  A}).  Jean  Dahche,  Essai  sur  la  lecture,  pp.  49-50. 
'2.  Cf.    Albnt   CoLLioNON.  A'o/f'.N-  cl  Réflexinm  rVun    lecteur, 
p.  10. 


l'art  de  parcourir.  67 

Hippocrate,  Galien,  Fernel,  Riolan  et  d'autres  illus- 
tres patrons  de  ma  profession,  écrit  le  médecin  Gui 
Patin'  :  voilà  ma  lecture  uniforme,  voilà  mon  profit. 
Je  lis  de  temps  en  temps  Horace,  Sénèque.  Ovide, 
Juvénal,  Tacite,  Pline  et  autres  auteurs,  qui  mêlent 
utile  dulci  :  voilà  ma  lecture  diversifiée,  voilà  ma  ré- 
création; elle  nest  pas  sans  utilité.  » 

«  Vous  ne  savez  pas  lire,  disait  un  jour  l'helléniste 
BoissoNADE  (1774-1857)  à  Mme  de  Trac}  ^  Vous  Usez 
comme  si  vous  mangiez  des  cerises.  Une  fois  la  lec* 
turc  faite,  vous  ne  pensez  plus  à  ce  que  vous  avez 
lu,  et  il  ne  vous  en  reste  rien.  Il  ne  faut  pas  lire 
toutes  sortes  de  cho.ses  au  hasard;  il  faut  mettre 
de  Tordre  dans  ses  lectures,  y  réfléchir  et  s'en 
rendre  compte.  » 

«  Savoir  lire,  quelle  science!  s'écrie  le  chroni- 
queur Edmond  Texier  (181()-1887)'.  C'est  interroger 
un  écrivain,  c'est  lui  demander  l'enseignement  des 
choses  que  l'on  ignore,  c'est  discuter  avec  lui  sur 
tel  point  et  le  réfuter  sur  tel  autre.  On  l'aborde 
avec  respect,  mais  sans  parti  pris  ;  on  entre  en 
conversation  intime  avec  lui,  on  se  laisse  aller,  puis 
on  résiste,  et  si  l'on  se  sent  entraîné,  tout  va  bien.  Le 

1.  Ap.  Albert  Collignox,  la  Relig-ion  des  Lettres,  p.  156. 

■1.  Ap.  S\iyTE-BEV\E,Causcries du  lundi,  i.XlU,  pp.  195-190. 

').  Les  choses  du  temps  présent,  Petites  Satires,  p.  ^Gl.  (Paris 
Iletzel,  s.  ci.  [1862J.)  Sur  la  rareté  des  gens  «  qui  savent 
lire  ■',  cf.  supra,  t.  I,  pp.  189-190,  l'opinion  de  Gœthe,  de 
Voltaire,  de  Sainte-Beuve,  etc. 


68  LE  LIVRE. 

lecteur  intelligent  est  comme  cette  fière  déesse  qui 
n'accordait  son  amour  qu'à  l'homme  robuste  qui 
l'avait  terrassée.  Mais  il  ne  sait  pas  lire  ni  même 
épeler,  celui  qui,  prenant  un  livre,  tourne  page  sur 
page  et  ne  s'arrête  essoufflé  qu'au  dernier  feuillet; 
il  se  gorge  de  mots,  l'idée  lui  échappe.  Toute  lec- 
ture est  un  voyage  d'agrément,  un  voyage  à  petites 
journées,  où  l'on  prend  son  temps  et  ses  aises. 
Voici  un  point  de  vue,  conternplons-le  ;  voici  un  joli 
bois,  reposons-nous.  » 


«  Tout  livre  qui  passe  sous  nos  yeux  doit  nous 
instruire,  nous  avancer  d'un  degré,  nous  enrichir 
de  quelque  chose,  si  médiocre  que  soit  ce  livre,  si 
inconnu  qu'il  soit.  Ne  lisez  jamais  un  livre  sans 
prendre  des  notes,  et,  s'il  est  sérieux,  résumez-le 
par  écrit.... 

«  Prenez  avec  vous-même  la  résolution  de  ne 
jamais  laisser  sortir  de  vos  mains,  sans  profil,  c'est- 
à-dire  sans  résultat  écrit,  aucun  livre  lu,  parcouru, 
ou  du  moins  sur  lequel  vos  yeux  se  seront  arrêtés 
quelque  temps.  C'est  peut-être  un-moyen  excellent 
et  pratique  de  tirer  parti  des  moments  pei'dus,  qui 
malheureusement  sont  les  plus  nombreux,  même 
dans  une  vie  intelligente.  C'est  aussi  un  moyen  de 
porter  immédiatement  son  attention  sur  les  idées 
vraiment  substantielles  et  fécondes,  qui,  rares  autant 


. 


EXTRAITS,  NOTES  ET  RÉSUMÉS  DE  LECTURES.      69 

qu'utiles,  se  peuvent  trouver  dans  des  lectures  sans 
ordre  et  décousues.  Au  bout  de  quelques  minutes, 
tout  livre  dont  on  ne  pourra  rien  tirer  qui  vous  fasse 
penser  sera  rejeté  comme  vide  et  inutile,  et  voilà 
encore  un  autre  avantage  de  l'habitude  que  je  con- 
seille de  prendre'.  » 

Prendre  des  notes,  la  mémoire  humaine  est  si 
courte,  si  fugitive,  qu'il  n'y  a  pas  d'autre  moyen  à 
employer  pour  qui  veut  garder  trace  de  ses  lectures. 

Pline  l'Ancien,  comme  nous  l'apprend  son  neveu, 
«  faisait  toujours  des  remarques  et  des  extraits  de 
ses  lectures,  et  n'a  jamais  rien  lu  sans  extraire^  ». 

«  Pour  subvenir  un  peu  à  la  trahison  de  ma  mé- 
moire, et  à  son  défault,  si  extrême,  nous  avoue 
Montaigne^  qu'il  m'est  advenu  plus  d'une  fois  de 
reprendre  en  main  des  livres  comme  récents  et  à 
moi  incognus,  que  j'avais  lu  soigneusement  quelques 
années  auparavant,  et  barbouillé  de  mes  notes,  j'ai 
pris  en  coustume,  depuis  quelque  temps,  d'adjouler, 
au  bout  de  chaque  livre  (je  dis  de  ceulx  desquels  je 
ne  me  veulx  servir  qu'une  fois),  le  temps  auquel  j'ai 
achevé  de  le  lire,  et  le  jugement  que  j'en  ai  retiré  en 
gros,  »  etc. 

«  On  n'apprend  jamais  rien  quand  on  ne  fait  que 

1.  All)ert  CoLLiGNON,  la  Religion  des  Lettres,  pp.  194-107. 

••2.  "  Nihil  enini  legil,  quod  non  exccrperet  »  (Pline  le 
Jeune,  Epistnlie.  III,  5;  t.  I,  p.  190;  Paris,  veuve  Barbou,  1808.) 

"».  Essais,  livre  II,  chap.  x;  t  II,  p.  2'26.  (Paris,  Charpen- 
liei-,  1802.) 


70  LE  LIVRE. 

lire;  il  faut  extraire  et  tourner,  pour  ainsi  dire,  en 
sa  propre  substance,  les  choses  que  Ton  veut  con- 
server, en  se  pénétrant  de  leur  essence.  »  Cest 
Mme  Roland,  alors  Manon  Phlipon,  qui  donne  ce 
conseil',  et  elle  avait  soin  tout  d'abord  de  prêcher" 
d'exemple  :  elle  prenait  beaucoup  de  notes  et  fai- 
sait de  longs  extraits  de  ses  nombreuses  îlectures. 

Une  importante  et  très  juste  remarque  a  été  for- 
mulée par  le  chancelier  Daguesseau  (1G68-175I),  re- 
lativement au  profit  à  tirer  de  ces  annotations  et 
extraits  :  «  La  grande  utilité,  et  le  fruit  solide  de 
ces  sortes  de  travaux,  n'est  que  pour  celui  qtil  les 
fait  soi-même,  qui  se  nourrit  par  là  à  loisir  de  toutes 
les  vérités  qu'il  recueille,  et  qui  les  convertit  dans 
sa  propre  substance-.  » 

Ces  notes  de  lectures,  les  uns  les  inscrivent  sur 
des  cahiers  ou  des  registres;  d'autres,  sur  des  feuilles 

\.  Ap.  Sainte-Beuve,  Portrailii  de  fetnmrs.  p.  107. 

2.  Daguesseau,  Instruct.ions  sur  les  études  propres  ;i  for- 
mer un  magistrat,  I,  Œuvrer  choifties,  p.  218.  (Paris.  Didot. 
1871;  in-18.)  A  propos  do  cette  «  pâture  spirituelle  que  nous 
recevons  par  la  lecture  ■>,  Joseph  de  Maistre  (les  Soirées  de 
Saint-Pélershourg,  t.  H,  ]>.  09;  Lyon,  Pélagaud,  1870)  constate 
que,  dans  cette  opération,  "  chaque  esprit  s'approprie  ce 
qui  convient  plus  particulièrement  à  ce  qu'on  pourrait  appe- 
ler son  tempérament  intellectuel,  et  laisse  échapper  le  reste. 
De  là  vient  que  nous  ne  lisons  pas  du  tout  les  mêmes 
choses  dans  les  mêmes  livres;  ce  qui  arrive  surtout  à  l'aulre 
sexe  compaié  au  nôtre,  car  les  femmes  ne  lisent  |)oint 
comme  nous.  ■■  Cf.  aussi  supra,  t.  I,  pp.  156-108.  des  citalions 
de  Gabriel  Xaudé,  de  Sénèque.  de  Plutarque,  etc..  relatives  à 
celte  même  ••  pâture  spirituelle  ». 


EXTRAITS.   NOTES  ET  RÉSUMES   DE  LECTURES.       71 

séparées,  sur  des  fiches.  Celte  dernière  méthode  est 
de  beaucoup  la  meilleure;  elle  permet  de  classer  ces 
documents  par  catégories  et  laisse  toute  liberté  de 
rangerifient.  On  était  jadis  d'un  avis  contraire,  et  il 
n'y  a  pas  très  longtemps,  il  n'y  a  guère  qu'un  demi- 
siècle,  que  l'emploi  des  fiches  est  unanimement  pré- 
féré à  celui  des  registres.  Dans  son  Katechismus, 
publié  en  I80O,  le  bibliographe  allemand  Petzholdt 
(1812-i891)proscrit  les  catalogues  sur  fiches', aujour- 
d'hui universellement  employés,  à  l'exclusion  des 
autres.  Parmi  les  adversaires  des  fiches,  on  compte 
aussi  le  chancelier  Daguesseau,  qui,  dans  les  con- 
seils adressés  à  son  fils  sur  la  «  manière  de  faire  des 
extraits  »  de  ses  lectures-,  objecte  qu'avec  des  fiches, 
«  il  faut  avoir  toujours  devant  soi  une  multitude  de 
feuilles  ou  de  cartes  détachées;  et  le  cabinet  d'un 
homme  de  lettres  devient  bientôt  ou  l'antre  de  la 
sibylle,  dont  les  feuilles  turbata  volant  rapidis  ludi- 
bna  ventis,  ou  la  boutique  confuse  et  dérangée  d'un 
Cartier  ».  Selon  lui,  la  méthode  «  la  plus  courte  et 
la  plus  simple  esl  d'écrire  tout  de  suite  (sur  un 
cahier  ou  recueil)  les  choses  qui  nous  paraîtront 
mériter  d'être  extraites,  et  de  marquer  à  côté  de 
chaque  extrait,  sur  une  grande  marge,  la  matière  à 
laquelle  il  doit  être  rapporté  ». 

1.  Cf.  Graesel.   Manuel  de  Bihliolhéconomie,    p.  2.54,  Irad. 
Jules  Laude.  (Paris,  Weller.  1897.) 

2.  Op.  cit.,  p.  289. 


72  LE  LIVRE. 

Machiavel  (14G9-1 550),  évoquant  ce  mot  de  Dante: 
«  H  n'y  a  point  de  science,  si  Ion  ne  relient  ce  qu'on 
a  entendu  »,  nous  apprend  que,  dans  ses  conversa- 
tions avec  les  anciens,  c'est-à-dire  ses  lectures  des 
Latins  et  des  Grecs,  il  note  tout  ce  qui  lui  paraît 
«  de  quelque  importance'  ». 

Sur  le  pasteur  David  Ancillon  (1617-1692),  et  ses 
façons  de  lire  et  de  mettre  à  profit  ses   lectures, 
nous   trouvons   dans    Bayle  ^  les  détails   suivants  : 
«  Ancillon  lisait  toutes  sortes  de  livres,   même  les 
anciens  et  les  nouveaux  romans.    Il  n'y  en  avait 
aucun,  dont  il  ne  crût  qu'on  pouvait  faire  quelque 
profit;  il  disait  souvent  ces  paroles,  qu'on  attribue  à 
Virgile  :  Aurwn  ex  stercore  Ennii  coUigo....  Mais  il 
ne  s'attachait  proprement  qu'aux  ouvrages  impor- 
tants,   qu'aux    choses    sérieuses.    Il    mettait    une 
immense  différence  entre  la* lecture  des  livres  qu'il 
ne  voyait,  comme  lui-même  le  disait,  que  pour  ne 
rien  ignorer,  et  la  lecture  de  ceux  qui  étaient  utiles 
à  sa  profession.  11  ne  lisait  les   uns   qu'une   seule 
fois,  et  en  courant,  perfunctoric,  et,  comme  dit  le 
proverbe   latin  :   sicut   cani>^   ad    Nilum   bibens    et 
fugiens:  mais  il  lisait  les  autres  avec  soin  et  avec 
application.  Il  les  lisait  plusieurs  fois  :  la  première. 


1.  Lcllre  à  Francesco  Velloii  :  Œuvres  littéraires,  p.  456. 
(Paris,  Charpentier,  s.  d.) 

■■2.  Dictionnaire  Itistorique  et  critique,  art.  Anriilon.  l.  II. 
pp.  7:2-73.  (Pari?,  Desoer,  1820.) 


EXTRAITS,   NOTES  ET  RÉSUMÉS  DE  LECTURES.       73 

disait-il,  ne  servait  qu'à  lui  donner  une  idée  géné- 
rale du  sujet,  et  la  seconde  lui  en  faisait  remarquer 
les  beautés....  II  barrait  les  livres  en  les  lisant,  et 
mettait  à  la  marge  des  renvois  à  d'autres  auteurs, 
qui  avaient  traité  les  mêmes  matières,  ou  qui  avaient 
dit  des  choses  qui  se  rapportaient  à  celles  qu'il 
lisait....  Il  changeait  quelquefois  de  lecture,  et  ce 
changement  lui  tenait  lieu  de  repos.  » 

La  comtesse  d'Albany  (1752-1824))  aimait  à  se 
rendre  compte,  «  la  plume  à  la  main,  de  la  plupart 
de  ses  lectures"  ». 

«  Il  faut  faire  des  notes  et  des  extraits,  quand  on 
veut  lire  avec  fruit,  »  écrit  Mirabeau  (17411-1791)  à 
Sophie-. 

«  Le  seul  moyen  de  tirer  un  bon  parti  de 
mes  lectures  serait  d'en  faire  des  extraits  raison- 
nés,  »  note,  dans  son  journal,  l'historien  Michelet 
(1798-1874)  \ 

Et  Joseph  DE  Maisthe  (1754-1821)'  : 

«  ...Vous  voyez  d'ici  ces  volumes  immenses  cou- 
chés sur  mon  bureau.  C'est  là  que,  depuis  plus  de 
trente  ans,  j'écris  tout  ce  que  mes  lectures  me  pré- 
sentent de  plus  frappant.  Quelquefois  je  me  borne 

\.  Sainte-Becve,  Nouveaux  Lundla,  l.  V,  p.  423. 

2.  Lettres  cVamourde  Mirabeau,  p.  lOi.  (Paris,  Garnior,  1874.) 

3.  Mon  Journal,  1820-182Ô,  p.  200.  (I-'aris,  Marpon  ol  Flam- 
marion, 1888.) 

\.  Les  Soirées  de  Sainl-Pélersbuurg,  t.  II,  p.  lil.  (Lyon,  Péia- 
gaud,18"0.) 


74  LE  LIVRE. 

à  de  simples  indications;  d'autres  fois  je  transcris 
mot  à  mot  des  morceaux  essentiels;  souvent  je  les 
accompagne  de  quelques  noies,  et  souvent  aussi  j  y 
place  ces  pensées  du  moment,  ces  illuminations 
Koudaincx  qui  s'éteig-nent  sans  fruit  si  l'éclair  n'est 
fixé  par  l'écriture.  Porté  par  le  tourbillon  révolu- 
tionnaire en  diverses  contrées  de  l'Europe,  jamais 
ces  recueils  ne  m'ont  abandonné;  et  maintenant 
vous  ne  sauriez  croire  avec  quel  plaisir  je  parcours 
cette  immense  collection.  Chaque  passage  réveille 
dans  moi  une  foule  d'idées  intéressantes  et  de  sou- 
venirs mélancoliques  mille  fois  plus  doux  que  tout 
ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  plaisirs.  Je  vois  des 
pages  datées  de  Genève,  de  Rome,  de  Venise,  de 
Lausanne.  Je  ne  puis  rencontrer  les  noms  de  ces 
villes  sans  me  rappeler  ceux  des  excellents  amis  que 
j'y  ai  laissés.  »  Etc. 

«  La  lecture  ne  fut  jamais  pour  Mme  Swetchine 
(1782-1857)  un  simple  délassement,  écrit  le  comte 
DE  Falloux  (1811-1886)'  :  un  livre  ne  sortait  de 
ses  mains  quannoté,  commenté,  copié  quelquefois 
presque  dans  son  entier.  La  première  date  de  ces 
énormes  extraits  remonte  à  1801,  c'est-à-dire  à  sa 
dix-neuvième  année,  seconde  année  de  son  mariage. 
Ces  recueils  ne  sont  point  des  albums  de  luxe,  ce 
sont  des  cahiers  de  papier  commun,  couverts  dune 

1.   Mme    Swetchine,    sa   vie  et  ses   œuvres,  t.    L   pp.   ">()-">". 
Paris.  Perrin.  1900.) 


EXTRAITS,   NOTES   ET   RÉSUMÉS   DE  LECTURES.       75 

('•crituro  fine  et  serrée,  reliés  poslérieiiremenl,  ce 
qu'alteslent  des  lignes  engagées  dans  le  dos  de  la 
reliure,  ou  des  mots  emportés  par  la  rognure  des 
marges.  Ces  volumes  s'élèvent  au  nombre  de  trente- 
cinq:  en  outre,  d'autres  ont  été  perdus.  Les  plus 
petits  sont  in-8;  treize  sont  in-4. 

«  Ce  que  ces  livres  représentaient  pour  Mme  Swet- 
chine  d'intérêt  ou  d'émotion,  nous  le  retrouvons, 
par  un  rapprochement  digne  d'être  noté,  décrit  par 
le  comte  de  Maistre,  errant  alors  en  Suisse,  en  Italie, 
en  Sardaigne,  et  qui  ne  devait  connaître  Mme  Swet- 
chine  qu'à  la  dernière  étape  de  sa  longue  expatria- 
tion. «  ^'ous  voyez  d'ici  ces  volumes  immenses  cou- 
ï  chés  sur  mon  bureau,  dit  le  comte  de  ]\Iaistre. 
«t  dans  les  Soirées  de  Saint-Pétersbourg.  C'est  laque, 
<t  depuis  plus  de  trente  ans,  j'écris,  »  etc.  [Voir  la 
citation  ci-dessus,  pages  7.")-74.] 

«  Pour  Mme  Swetchine,  comme  pour  M.  de  Maistre, 
ces  volumineux  extraits  de  lectures,  c'étaient  les 
étapes  successives  qu'avait  traversées  son  intelli- 
gence. » 

En  passionné  liseur  et  ibuilleur  de  livres,  Gabriel 
Pf.ignot  (170)7-1841))  ne  manquait  pas  non  plus  de 
noter  tout  ce  qui  l'intéressait,  tout  ce  qui  le  frap- 
pait :  dans  une  liste  de  ses  œuvres  inédites,  publiée 
en  1850,  figure  «  le  Mi/riobiblon  frnnrais,  résumé  de 
lecture,  la  plume  à  la  main,  pendant  quarante-trois 
ans,  et    pouvant    former  (]è<   loi's    douze   n    quinze 


76  LE  LIVRE. 

volumes  in-8'  »,  ouvrage   qui  devait  paraître  avec 

celle  épigraphe  loul   à  fail  de  circonslance  :   Alhis 

olio  phi'i  invenire  potest,  ncmo  omnin  -. 

«  Lire,  écrire,  observer,  penser,  comparer,  réflé- 
chir, voilà  ma  vie,  nous  dil  ^\.  Alberl  Collignon 
(ISr»!)-....)  ".  Je  suis  avant  loul  un  lecteur,  un 
curieux,  un  témoin  attentif  de  mon  temps.  Philo- 
sophe, j'aime  à  comprendre  la  raison  des  choses; 
j'aime  à  dire  ma  manière  de  voir  et  à  formuler  mes 
jugements.  En  lisant,  j'ai  mes  préférences;  mais, 
depuis  Homère  jusqu'à  M.  Verlaine,  depuis  Cicéron 
et  César  jusqu'à  Frédéric  II  et  à  Napoléon,  depuis 
Aristote  jusqu'à  M.  Zola,  j'ai  voulu  tout  connaître; 
j'ai  tout  lu  la  plume  à  la  main,  en  notant  mes 
remarques,  mes  réflexions  et  mes  extraits.  Mes 
cahiers,  si  nombreux,  sont  le  résumé  de  ma  vie;  ils 
forment  aujourd'hui  toute  une  encyclopédie  litté- 
raire, morale,  politique,  \o  .Dictionnaire  critique  d'un 
homme  de  lettres.  » 

C'est  qu'en  effet  la  vie  d'un  véritable  homme  de 

1.  QuÉRARD,  hi  France  lilléraire,  arl.  Pei^not,  l.  VII,  p.  10. 
Un  autre  fervent  érudit,  le  célèbre  bibliophile  et  collection- 
neur F"rançois  Marucelli  (Ui2.'3-1715),  laissa,  à  sa  mort,  un 
index  général,  en  112  volumes  in-folio,  de  toutes  les  ma- 
tières traitées  dans  les  ouvrages  qu'il  avait  lus.  «  Ce  vaste 
répertoire,  conservé  en  manuscrit  à  Florence,  pourrait  être 
d'une  grande  utilité  aux  savants,  dont  il  faciliterait  les 
recherches.  »  (Michaud,   Biogmpliie  universelle.) 

'■1.  J.  SiMONNET,  Essai  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Gabriel 
Pe-iynol,  pp.  177  et  s. 

5.  La  Vie  littéraire,  p.  (j. 


EXTRAITS,   NOTES  ET  RESUMES  DE  LECTURES.       77 

lettres  ne  se  compose  pas  seulement  des  livres  qu'il 

écrit  et  met  au  jour,  mais  de  ceux  qu'il  lit;  elle  est 

dans  ses  lectures,  c'est-à-dire  dans  son  instruction, 

dans  sa  culture  intellectuelle  et  morale,  aussi  bien 

que  dans  ses  propres  ouvrages'. 

< 

«  Il  ne  suffit  pas  de  lire  beaucoup,  même  avec 
ordre  et  sélection,  remarque,  de  son  côté,  le  baron 
Tanneguy  de  Wogan  (1850-. ..)^  il  fautencore  tirer  le 
meilleur  profit  de  ses  lectures,  c'est-à-dire  retenir  le 
plus  possible.  La  mémoire,  si  excellente  qu'elle  soit, 
ne  peut  conserver  qu'une  relativement  faible  portion 
de  ce  qu'on  lui  confie.  Suppléez-y  donc  en  prenant 
des  notes,  beaucoup  de  notes,  chaque  fois  qu'un 
fait,  une  idée,  une  remarque  vous  frapperont,  sur- 
tout quand  le  livre  qui  vous  occupera  ne  présentera 
pour  vos  recherches  ultérieures  aucun  point  de 
repère,  tel  qu'un  index  alphabétique,  par  exemple, 
—  et  c'est  malheureusement  la  majorité  des  cas,  soit 
par  négligence  de  l'auteur,  soit  que  le  genre  du 
volume,  poésie,  roman,  pièce  de  théâtre,  etc.,  ne  se 
prête  pas  au  contenu  de  ce  précieux  auxiliaire.  » 

En  plusieurs  endroits  de  son  Manuel  des  gens  de 
lettres,  le  même  écrivain  insiste  très  vivement  sur 
l'utilité,  «  l'absolue  nécessité  »,  des  index  à  la  fin  des 
livres,  et  c  est  avec  une  conviction  non  moins  pro- 
fonde, c'est  avec  le  plus  chaleureux  empressement 

1.  Cf.  DoLDAN,  Lettres,  t.  I.  p.  77. 
'2.  Manuel  des  gens  de  lettres,  p.  575. 


78  LE   LIVRE. 

que  nous  souscrivons  aux  considérations  suivantes  : 
«  ...L'index  analytique  est  absolument  nécessaire 
aux  ouvrages  d'histoire  et  de  science.  Un  index  dont 
le  besoin  est  urgent  est  celui  de  ce  monunient 
national  qu'on  appelle  une  Histoire  de  France.  C'est 
ainsi  que  les  grandes *//îs^o<>es  de  France  de  Miche- 
let  et  de  Henri  Martin  sont  dépourvues  d'index*, 
ce  qui  est  vrairnent  une  lacune  impardonnable 
pour  les   éditeurs  de  ces  grands   ouvrages. 

«  Un  savant  allemand  a  été  jusqu'à  écrire  : 
«  Faire  un  ouvrage  érudit,  surtout  un  ouvrage  phi- 
«  lologique  ou  linguistique,  sans  un  index  très  sûr 
«  pour  trouver  immédiatement  un  renseignement 
«  cherché,  est  un  véritable  assassinat  littéraire.  On 
«  se  tue  à  fouiller  dans  les  énormes  volumes  de 
«  Pott,  un  des  plus  grands  investigateurs  des 
«  langues  indo-européennes-.  Beaucoup  pensent 
«  qu'il  en  a  rendu  compte  à  Dieu  !  '"  » 

Un  moyen,  plus  efficace  que  cette  supposition 
comminatoire    extraterrestre,    de    contraindre    les 

\.  M.  Tanneguy  de  Wogan  commet  ici  une  erreur  fla- 
grante :  tout  un  volume  de  l'Histoire  de  France  de  Henri 
Martin,  le  tome  XVH  (Paris,  Furne,  1865),  est  rempli  par  un 
index  alphabétique  et  analytique  qui  ne  comprend  pas  moins 
de  606  pages. 

2.  Aussi  ne  peut-on  considérer  que  comme  une  hâblerie 
ou  une  plaisanterie  ce  mot  de  Jacques  Cujas  :  Cfuj  Ubris  sine 
repertorio  nescit.  v.li  nescit  uli  :  «  Qui  ne  sait  se  servir  de 
livres  sans  répertoire  ne  sait  s'en  servir  »  (Ap.  Fertiallt, 
les  Amoureux  du  livre,  p.  196.) 
5.  Baron  Tanneguy  de  Wogan    op.  cit..  ]>.  '294. 


V 


EXTRAITS,   NOTES  ET  RÉSUMÉS  DE  LECTURES.       79 

auteurs  à  joindre  des  tables  alphabétiques  à  leurs 
ouvrages,  serait,  comme  voulait  le  demander  au 
Parlement,  en  185(1,  le  chancelier  d'Angleterre  lord 
Campbell,  de  priver  de  ses  droits  de  propriélé  litté- 
raire tout  écrivain  qui  publierait  un  livre  sans  index. 
C'est  M.  A.  DE  BoiSLisLE  (1855-..,.)  qui  nous  conte  ce 
fait,  dans  son  Avertissement  aux  Mérnoires  de  Saint- 
Simon^,  après  avoir  proclamé,  lui^ussi,  qu'un  index 
alphabétique  est  «  l'accessoire  obligé  de  toute 
bonne,  complète  et  commode  édition  ». 


Nombre  de  liseurs  et  de  travailleurs  ne  se  con- 
tentent pas  de  prendre  des  notes  à  la  suite  de  leurs 
lectures,  ils  inscrivent  ces  notes  sur  les  marges 
mêmes  du  volume,  ils  soulignent  même  des  mots, 
des  lignes  entières  du  texte  :  «  ces  sôulignures  sont 
des  taches  qui  font  du  tort  à  la  vente  de  louvrage, 
constate  en  gémissant  le  libraire  Sylvestre  Boulahd 
(^750-^8i9?)^  Ces  notes  ne  sont  que  des  taches 
désagréables  pour  la  plus  grande  partie  des  acqué- 
reurs. » 

Mais  il  est  des  bibliophiles  qui  ne  considèrent  pas 
leurs  livres  uniquement  comme  des  objets  de  spécu- 

1.  Tome  I,  page  lxvi.  (Paris.  Hachette.  1879:  Coller tion 
des  Grands  Écrivains  de  la  France.) 

2.  Traité  élémentaire  de  bihliofjrnpliie,  p.  77.  (Paris,  Bou- 
lard,  an  XIII.) 


80  LE  LIVRE. 

lation;  il  en  est  qui  tiennent  à  s'en  servir,  qui 
tiennent  à  les  Ihe^  les  ont  achetés  pour  cela,  et  sans 
aucune  arrière-pensée  de  revente  et  de  trafic.  Pour 
ceux-là,  —  et  c'est  à  ces  lecteurs  que  notre  ouvrage 
s'adresse  de  préférence,  —  les  livres  sont  mieux  que 
des  articles  de  parade  et  de  luxe;  ce  sont  des  instru- 
ments de  travail,  que  nous  avons  certes  le  devoir  de 
soigner  et  de  métiager,  mais  que  nous  avons  aussi 
le  droit  de  rectifier  et  de  compléter;  ou  plutôt  ce 
sont  des  collaborateurs,  des  compagnons,  des  amis, 
que  nous  nous  plaisons  à  consulter',  mais  dont 
nous  ne  sommes  pas  tenus  d'adopter  sans  réplique 
tous  les  avis,  avec  lesquels  nous  avons  licence  de 
douter  et  d'objecter,  que  nous  contrôlons,  reprenons 
et  amendons  au  besoin. 

Le  lecteur,  qui  veut  mettre  à  profit,  savourer  et 
conserver  le  fruit  de  ses  lectures,  doit  forcément 
marquer  de  quelque  signe  les  passages  qui  le  frap- 
pent le  plus,  inscrire  dans  la  marge,  de  côté,  en  tête 
ou  en  pied,  au  crayon,  —  le  crayon  suffit,  la  plume 
prendrait  trop  de  temps,  et  le  papier  peut  boire, 
d'ailleurs,  —  telle  remarque,  telle  critique,  qui  vous 
vient  à  l'esprit,  ou  telle  comparaison  que  cet  endroit 

1.  Eh!  depuis  quand  un  livre  est-il  donc  autre  chose  * 

Oue  le  rêve  d'un  jour  qu'on  raconte  un  instant...; 
Un  ami  qu'on  aborde,  avec  le(|uel  on  cause. 
Moitié  lui  répondant,  et  moitié  l'écoutant? 

(A.  DE  Musset,  Namouna,  II,  7  :  Premières  Poésies,  p.  555; 
Paris    Charpentier,  1861  ;  in-18.) 


ANNOTATIONS  MANUSCRITES   SUR  LES  LIVRES.       81 

vous  suggère.  Il  n'est  p"as  question  ici,  bien  entendu, 
de  ces  annotations  ou  exclamations  dont  certains 
commentateurs  surchargeaient  jadis  les  bas  de  pages 
des  ouvrages  classiques  :  «  Beau!  »  «  Superbe!  » 
«  Admirable!  »  «  Sublime!  »  «  Comme  cela  est  vrai!  » 
«  Comme  cela  est  peint!  »  etc.,  de  ce  qu'on  pourrait 
appeler  «  les  notes  bètes  »  ;  ce  ne  sont  que  «  les 
notes  utiles  »  que  nous  approuvons  et  conseillons, 
les  rectifications  d'abord,  puis  les  rapprochements 
et  analogies  de  forme  ou  de  fond,  les  objections,  etc. 
De  cette  façon  et  dans  ce  sens,  c'est  un  charme  que 
d'annoter  ses  livres,  et,  pour  le  connaître  et  l'appré- 
cier, ce  charme,  ainsi  que  nous  en  avertit  l'érudit 
bibliographe  Gustave  Brunet  (1807-1896)',  «  il  faut 
la  voir  goûté  ». 

Je  sais  qu'il  y  a  des  livres  si  beaux,  si  splendide- 
ment édités,  qu'on  n'ose  appuyer  le  crayon  sur 
leurs  pages  et  altérer  la  blancheur  de  leurs  marges; 
ceux-ci,  regardez-les,  contemplez-les,  admirez-les; 
mais  ayez  quelque  autre  édition  de  ces  ouvrages,  une 
édition  moins  luxueuse  et  plus  abordable,  avec  qui 
vous  puissiez  converser  et  discuter.  Ou  bien,  et  pour 
tout  concilier,  inscrivez  vos  notes,  non  dans  les 
marges,  mais  sur  une  fiche  simple  ou  double,  avec 
renvois  aux  pages,  et  placez  ensuite  cette  fiche  en 
tête  ou  en  queue  du  volume.  Il  en  est  aussi  qui  font 
interfolier  leurs   livres,    c'est-à-dire  intercaler  une 

1.  Fantaisies  bibliographiques,  p.  '264.  (Paris,  Gay,  18G4.) 
LE  I.IVKE.   —   T.   ir.  G 


82  LE  LIVRE.  ^ 

page  blanche  entre  chaque  feuillet,  et  écrivent  leurs 
remarques  sur  celte  page'.  Mais  nombre  de  tra- 
vailleurs et  de  liseurs  préféreront  toujours  se  servir 
des  marges  pour  leurs  annotations  manuscrites. 

Il  n"est  guère  de  véritable  ami  des  livres  et  des 
lettres  qui  ne  l'ait  commise,  cette  profanation,  qui 
nait  perpétré  ce  prétendu  crime  d'annotation,  et  ne 
se  soit  livré  à  cette  muette  mais  délectable  et  très 
profitable  causerie.  Le  Tasse  a  annoté  plus  de  cin- 
quante de  ses  volumes.  Aide  et  Paul  Manuce,  Sca- 
liger,  la  reine  Christine  de  Suède,  avaient  la  même 
«  manie  »^;  Montaigne  aussi ^;  La  Fontaine  pareille- 
ment'. «  La  signature  de  Jacques-Auguste  de  Thou 
se   lit   sur    quelques-uns  des    beaux  volumes    qui 

1.  C'est  ce  que  faisait  Fontanes  :  •■  ...  Fonlanes  avait  sou- 
vent passé  sa  journée  à  relire  quelque  beau  passage  de 
Lucrèce  et  de  Virgile  ;  à  noter  sur  les  pages  blanches  inter- 
calées dans  chacun  de  ses  volumes  favoris  quelques  ré-  ' 
flexions  plutôt  morales  que  philologiques,  quelques  essais 
de  traduction  fidèle,  ■■  écrit.  S.\inte-Beuve  {Portraits  Utlé-{ 
raires,  t.  II,  pp.  291-292);,  —  Sainte-Beuve,  qui  ne  se  privait 
pas,  lui  non  plus,  d'annoter  ses  livres,  habitude  qu'avait 
aussi  son  père  (cf.  Jules  Troudat,  Essais  critiques,  p.  202; 
et  Jd..  Sainte-Beuve,  Conférence  faite  le  11  décembre  190i  : 
Chronifjue  des  /à'res,- décembre  1904,  p.  5  du  tirage  à  part). 

2.  Cf.  Ludovic  L.\lanne,  Curiosités  bibliograplùr/ues,  pp.  346- 
547,  où  figurent  encore  d'autres  noms  d'annotateurs  de  livres. 

.".  Cf.  supra,  p.  69. 

i.  •'  J'ai  tenu,  dit  l'abbé  d'Olivet,  des  exemplaires  (de  Plu-  I 

tarque  et  de  Platon,  qui    avaient  appartenu  à  La  Fontaine)  f 

'■  ...ils  sont  notés  de  sa  main  à  chaque  page;  ••  et  la  plupart  ' 

de  ses  notes  étaient  des  maximes  de  morale  et  de  politique,  | 

qu'il    a    semées  dans   ses  fables.   »    'Peignot,    Manuel   dit  I 

bibliophile,  t.  I.  pp.  141-142.)  ' 


ANNOTATIONS  MANUSCRITES  SUR  LES  LIVRES.       83 

composaient  sa  fameuse  bibliothèque....  Racine  a 
tracé  le  sien  (son  nom)  avec  des  notes  grecques, 
latines  ou  françaises  sur  les  marges  des  principaux 
poètes  dramatiques  de  l'antiquité....  Le  docte  Etienne 
Baluze  [originaire  de  Tulle]  {Slep/tani(s  Baluzius  Tii- 
lelmsi^)  a  souscrit  de  ces  trois  mots,  d'une  belle  et 
ferme  écriture,  chaque  volume  de  sa  nombreuse 
bibliothèque.  Le  savant  Samuel  Bochart  jetait  ses 
premières  pensées  et  faisait,  pour  ainsi  dire,  son  pre- 
mier travail  sur  les  ouvrages  mêmes  qu'il  avait  à 
consulter....  [De]  La  M  on  noyé  n'écrivait  le  sien  (son 
nom)  que  sous  la  forme  d'un  anagramme;  on  recon- 
naît ses  livres  à  cette  devise  :  .1  Delio  nomen,  et  aux 
notes  curieuses  que  sa  plume  leur  confiait  en  traits 
presque  microscopiques,  mais  élégants  et  bien  for- 
més'. »  Etc.  Nous  avons  vu  qu'Ancillon  «  barrait  » 
ses  livres  en  les  lisant,  «  et  mettait  à  la  marge  des 
renvois  à  d'autres  auteurs-  ». 

Le   célèbre  évèque  Huet  figure   aussi  parmi   les 
annotateurs  de  livres''.  Et  Voltaire  :  «  Ma  coutume 


1.  Charles  Nodier,  A/e'/att^yres  tires  d'une  peiile  bibliollièque, 
pp.  49-51.  «  La  Monnoye,  ce  spirituel  philologue,  qui  savait 
unir  à  un  goût  des  i)Ius  prononcés  ])Our  la  littérature 
enjouée  une  érudition  des  plus  solides,  ligure  au  premier 
rang  des  annotateurs  de  livres;  près  de  cent  vingt  ouvrages 
divers,  qu'il  avait  ornés  de  sa  jolie  écriture,  figurent  au  cata- 
logue des  livres  de  GIuc  de  Saint-Port  (Paris,  Praull,  17 il)). .. 
(Gustave  Brunet,  Funlaisies  bUjliu'jraplii(jiics,  pp.  ^OT-'iU.S.) 

2.  Cf.  supra,  pp.  TS-T-Ï. 

5.  Cf.  supra,  p.  28  :   «   Si  je   trouvais,  en   les  lisant  (mes 


84  LE  LIVRE. 

est  d'écrire  sur  la  marge  de  mes  livres  ce  que  je 
pense  d'eux'  »:  et  Napoléon-,  et  le  poète  Lebrun- 
Pindare,  et  Mirabeau,  Morellet.  Xaigeon.  Alfieri, 
Dulauro.  Letronne,  l'astronome  Lalande,  l'abbé 
Mercier  de  Saint-Léger,  l'abbé  Rive,  le  moraliste 
Joubert^',  Paul-Louis  Courier,  les  érudits  Boisso- 
nade  et  Éloi  Johanneau,  le  bibliophile  belge  Van 
Hulthem*,  Charles    Nodier^,  Jacques-Charles  Bru- 

livres).  quelque  chose  qui  valût  la  peine  d'être  noté,  soit 
pour  la  correction  du  texte,  soit  pour  l'éclaircissement  des 
paissages,  je  le  notais  à  la  marge.  »  (Huet,  Mémoires,  trad. 
Charles  Nisard,  p.  57.) 

1.  Voltaire,  lettre  à  Mme  de  Snint-Julien,  15  décembre 
I70G  :  Œuvres  complètes,  t.  \'I1I,  p.  535. 

2.  A  Sainte-Hélène,  Napoléon  lut  en  un  an  sf)ixante-douze 
volume^i.  Non  seulement  il  dictait  des  notes,  mais  surtout 
il  écrivait  abondamment  sur  les  marges.  «  Ce  goût,  ce 
besoin  peut-être,  de  l'annotation,  remontait  loin  dans  les  habi- 
tudes de  l'empereur:  sa  correspondance,  durant  son  séjour 
à  Auxonne,  de  juin  1790  à  avril  1791,  nous  pernaet  de  le 
surprendre  annotant  tous  les  livres,  dès  lors  fort  nombreux, 
qu'il  parvenait  à  se  procurer.  »  (Motravit,  Napoléon  biblio- 
l)hile,  Revue  biblio-ic.onografjhique,  mars  1904,  p.  117.) 

5.  Cf.  supra,  t.  I,  pp.  IS'i-lSô.  ■■  Il  (.loubert)  lisait  tout,  et 
la  plupart  des  volumes  de  sa  bibliothèque  portent  encore 
les  vestiges  du  passage  de  sa  pensée  :  ce  sont  de  petits 
signes  dont  j'ai  vainement  étudié  le  sens,  une  croix,  un 
triangle,  une  fleur,  un  thyrse.  une  main,  un  soleil,  vi-ais 
hiéroglyphes  que  lui  seul  savait  comprendre  et  dont  il  a 
emporté  la  clef.  »  (Paul  de  Raynal,  /"  Vie  et  les  Travaux  de 
M.  J.  Jouberl,  en  tète  des  Pensées  de  Jouberl.  t.  I,  p.  xlv  ; 
Paris,  Didier,  18(V2.) 

4.  Cf.  Larousse,  Grand  Diilionnaire,  art.  Hullhem  (Van). 

5.  Nodier  avait,  paraît-il,  une  arrière-pensée  en  annotant 
ses  livres,  celle  d'en   trafiquer  et  de  leur  donner  une  plus 
value  :  ■<  Nodier  trouva  fort  bon  de  faire,    pour  son  proi)re 


ANNOTATIONS  MANUSCRITES   SUR   LES   LIVRES.       85 

net',  elc,  etc.,  sans  compter  ce  «  Jamel  le  jeune, 
(jui,  au  dire  de  Nodier  précisément^  doit  sa  célé- 
brité parmi  les  bibliophiles  aux  notes  dont  il  aimait 
à  couvrir  les  gardes,  les  frontispices  et  les  marges 
de  ses  livres  ».  Quant  au  marquis  de  Paulmy,  c'était 
exclusivement  sur  les  feuillets  de  garde  qu'il  inscri- 
vait ses  annotations,  notamment  l'analyse  critique 
qu'il  avait  coutume  de  faire  de  chacun  des  ouvrages 
entrant  dans  sa  l^ibliolhèque,  et,  «  tout  grand  sei- 
gneur qu  il  était,  ses  notices  n'en  sont  pas  plus  bêtes  ; 
elles  doublent  même  la  valeur  vénale  de  l'exem- 
plaire, au  lieu  de  la  diminuer^  ». 

Voilà  pour  calmer  les  craintes  de  maître  Sylvestre 
l^oulard. 

compte,  une  petite  spéculalion  sur  les  livres  annotés  par 
lui.  ■•  'MocHAViT,  le  Livre  et  la  Petite  Bibliothèque  d'amateur, 
|).  156,  n.)  Lamennais  se  contcnlail  d'apposer  sa  signature 
sur  ses  livres  pour  en  augmenter  le  ]irix  :  ■  M.  de  Lamen- 
nais... a  trouvé  moyen,  dans  une  occasion,  de  se  moquer  un 
peu  de  l'innocente  fantaisie  de  ceux  qui,  comme  moi, 
mettent  du  prix  même  à  la  simple  signature  d'un  homme 
célèbre.  Ayant  eu  connaissance,  lors  de  la  première  vente 
de  sa  bibliothèque,  en  1836,  de  cette  petite  manie  des 
amateurs,  il  écrivit,  d'une  écriture  bien  évidemment  récente, 
bien  llamboyante,  sur  tous  ses  livres  :  F.  de  Lumemiais,  afin 
qu'ils  se  vendissent  un  peu  mieux  et  un  peu  plus  cher.  ■• 
'Tenant  de  Latour,  Mémoires  d'un  bibliophile,  p.  185.) 

1.  Voir  sur  ces  noms  et  sur  les  «  annotations  manuscrites 
sur  les  livres  •-,  Gustave  Brunet,  op.  cit.,  pp.  25i-'268:  et 
Charles  Nodier,  op.  cit.,  pp.  46-5G,  où  figurent  encore  d'au- 
tres noms  d'aimolateurs. 

2.  Ap.  Gustave  Brunet,  op.  cit.,  p.  251. 

5.  Jules  Richard,  l'Art  de  former  une  bibliothèque,  p.  ."51. 


IV 


DENOMBREMENT  DES  LIVRES 

BEAUCOUP    DE    LIVRES    OU    PEU? 

CHOIX  DES  LIVRES 

LIRE    BEAUCOUP   OU    BEAUCOUP  RELIRE? 

RELECTURES 

Nous  avons  vu'  que  Sénèque  et  Pline  le  Jeune 
sont  d'avis  que  «  la  multitude  des  livres  dissipe  l'es- 
prit »,  et  que  a  beaucoup  relire  vaut  mieux  que  lire 
beaucoup  de  choses  "  :  Multwn  legendum  esse,  non 
milita. 

C'est  aussi  l'opinion  de  rEcclésiasle-  :   «  Il  n'y  a 

1.  Tome  I.  pages  17  el  19. 

2.  Chap.  XH,  verset  12.  Voici,  comme  simple  curiosité, 
quelques  "  dénombrements  des  livres  existants  ».  Le  premier, 
publié  en  1825,  est  dû  à  l'ingénieux  el  érudil  Gabriel  Pei- 
f.NOT  (Manuel  du  bibliophile,  1. 1,  pp.  2-4,  note).  ■•  Le  curieux.... 
qui  s'était  occupé  à  chercber  ce  que  nous  appelions  la  pierre 
philoso]jhale,  c'est-à-dire  le  nombre  approximatif  des  livres 
qui  ont  été  mis  sous  presse  depuis  l'origine  de  l'imprime- 
rie jus(]u'à  1817,  a  revu  ses  calculs  et  les  a  continués  jus- 
qu'à 1822....  Voici  lexposé  sommaire  de  son  travail,  qui 
nous  parait  plus  curieux  qu'utile.  Il  a  d'abord  puisé  dans 
Mailtaire,  Panzer  et  les  autres  auteurs  qui  ont  travaillé 
sur  les  éditions  du  xv''  siècle,  el  y  a  trouvé  un  aperçu 
de  42  000  ouvrages  imprimés  de  1436,  ou  plutôt  1450  [date 
plus  probable  de  l'invention  de  l'imprimerie],  à  1530.  Voilà 


î    ■ 

DENOMBREMENT  DES  LIVRES.  87 

point  de  fin  à  multiplier  les  livres.  »  Et  nul  n'ignore 
qu'au  temps  présent,  si  justement  surnommé  '<  l'âge 

pour  le  premier  siècle.  Passant  ensuite  au  dernier  siècle 
(de  1750  à  182'2j,  qui  doit  lui  serur  de  base  pour  les  cal- 
culs des  deux  siècles  intermédiaires,  et  se  servant  des  ren- 
seignements que  lui  ont  fournis,  sur  le  nombre  de  tous 
les  ouvrages  publiés  dans  ce  dernier  siècle,  les  journaux 
littéraires,  les  grands  catalogues  de  librairie,  ceux  des  foires 
d'Allemagne,  l'excellente  Bibliographie  de  la  France,  etc..  etc., 
il  a  calculé  par  approximation  que,  de[)uis  quatre-vingt-six 
ans,  c'est-à-dire  depuis  1736,  on  a  pu  imprimer  en  totalité 
environ  18Ô9  060  ouvrages  :  voilà  pour  le  dernier  siècle. 
Restent  les  deux  siècles  intermédiaires  ([ui  vont  de  1556 
à  17.50.  Ici  les  données  étaient  jtlus  incertaines;  aussi  notre 
calculateur  a  établi  des  proportions  }jrogressives  de  vingt- 
cinq  ans  en  vingt-cinq  ans.  qui  ont  eu  jiour  premières  bases 
les  produits  du  premier  et  du  dernier  siècle,  et  pour  secon- 
des bases  les  événements  civils,  politiques  et  religieux  qui 
ont  pu,  de  temps  en  temps,  donner  plus  d'activité  à  la  presse, 
comme  nous  l'éprouvons  en  France  depuis  plusieurs  an- 
nées ;  de  sorte  qu'il  a  trouvé,  pour  le  second  siècle,  575  OUO  ou 
vrages;  et,  pour  le  troisième,  1225  000.  Ainsi  les  quatre 
siècles  typographiques  donnent  le  résultat  suivant  : 

1'' siècle,  de  1456  [1450]  à  1556  .    .    .  42  000  ouvrages 

2-   siècle,  de  1556  à  1650 575000          — 

5'    siècle,  de  1650  à  1756 1225  000         — 

4--   siècle,  de  1756  à  1822  (incomplet;.  1850  060         — 

Total 5  681000  ouvrages. 

■<  Voilà  donc,  pour  les  quatre  siècles,  un  total  de  5681960 
ouvrages  imprimés  dans  les  différentes  parties  du  monde. 
Notre  amateur  suppose  que  chaque  ouvrage,  terme  moyen, 
peut  être  évalué  à  trois  volumes,  ce  qui  nous  parait  un  peu 
trop  fort;  et  il  porte  le  tirage  aussi,  terme  moyen,  à 
300  exemplaires  pour  chacun.  11  en  résulterait  qu'il  serait 
sorti  de  toutes  les  presses  du  monde  jusqu'à  ce  jour  envi- 
ron 5  515  764  000  volumes;  mais,  selon  lui.  les  deux  tiers 
au  moins  de  cette  masse  énorme  ont  été   détruits,  soit  par 


88  LE  LIVRE. 

du  papier  »,  dans  ce  sièc'.e  où  sévit,  comme  une 
maladie  nouvelle,  «  la  stampomanie  »,  la  manie  d'im- 

un  usage  journalier,  soit  par  des  accidents,  soit  fjar  l'im- 
pitoyaijle  couteau  de  l'épicier  ou  de  la  beurrière,  qui,  sem- 
blable au  glaive  dHérode.  s'abat  chaque  jour  sur  tant  d'in- 
nocents. 11  ne  nous  reste  donc  plus,  pour  nos  menus 
plaisirs,  dans  toutes  les  bibliothèques  publiques  et  parti- 
culières du  monde,  que  1  104  588  000'  volumes.  Notre  calcu- 
lateur ajoute  que  si  tous  ces  volumes,  auxquels  il  donne, 
terme  moyen,  un  pouce  d'épaisseur,  étaient  rangés  les  uns 
à  côté  des  autres,  comme  dans  un  rayon  de  bibliothèque, 
ils  formeraient  une  ligne  de  155il500  toises  [valeur  de  la 
toise  :  1  mètre  949],  ou  de  7G70  lieues  de  poste.  Nous  ne 
présentons  ces  résultats,  —  ajoute  Peignol,  —  que  pour 
ce  qu'ils  valent,  les  considérant  plutôt  comme  un  jeu  d'es- 
prit que  comme  un  calcul  sérieux,  puisqu'ils  sont  appuyés 
sur  des  bases  extrêmement  vagues,  et  que  la  vérilicalioii 
en  est  impossible.  Ils  nous  paraissent  un  peu  exagérés. 
Cependant,  lorsque  l'on  considère  qu'il  a  été  imprimé  plus 
de  56000  000  d'exemplaires  d'un  seul  ouvrage,  la  Bible,  et 
plus  de  0  000000  d'un  autre  ouvrage,  Y  Imitation  de  Jésus- 
Christ:  que  la  seule  Société  bii)li(iue  britannique,  de  1804  à 
1820,  a  distribué  à  ses  frais  2  617  268  Bibles  ou  Nouveaux 
Testaments:  que  la  Société  biblique  russe  en  a  fait  imprimer 
en  seize  langues  différentes,  jusqu'en  1817  seulement,  plus 
de  196  000  exemplaires;  «jue  la  Société  biblique  protestante 
de  Paris  en  a  aussi  publié  une  grande  quantité,  il  faut 
convenir  que  le  nombre  des  livres  en  tous  genres  est  d'une 
telle  immensité,  qu'il  devient  incalculable.  On  en  sera  encore 
plus  convaincu  quand  on  saura  qu'il  existe  plus  de  80000  ou- 
vrages sur  la  seule  histoire  do  France;  le  catalogue  publié 
en  1768,  o  volumes  in-folio,  en  renferme  déjà  près  de  49  000. 
et  il  y  en  manque  plus  de  2000.  •• 

Le  savant  Daunou  (1761-1840)  a  effectué  un  calcul,  calcul 
partiel,  qui  ne  comprend  que  les  livres  publiés  depuis  l'in- 
vention de  l'imprimerie  jusqu'en  l'an  1500.  ■•  Il  résulte  d'un 
travail  très  intéressant  de  M.  Daunou,  inséré  dans  le  Bulle- 
tin du  bibliophile  de  1842,  page  596,  dit  Ambroise  Fihmix- 
DiDOT  {Essai  sur  la  typographie,  col.  715),  sur  le  nombre  et  la 


DÉNOMBREMENT  DES  LIVRES.  89 

primer  et  de   s'exhiber,  ils  croissent  et   se    multi- 
plient de  plus  en  plus. 

nature  des  ouvrages  publiés  dans  le  xv  siècle,  qu'on  peut 
évaluer  le  nombre  des  éditions  à  15  000,  qui,  à  raison  de 
500  exemplaires  par  édition,  donneraient  environ  4000000  de 
volumes  [5900  000]  répandus  en  Europe  en  1501,  sur  lesquels 
Daunou  estime  que  les  ouvrages  de  scolastique  et  de  reli- 
gion forment  au  moins  les  six  septièmes,  et  les  ouvrages 
de  littérature  ancienne  et  moderne  et  de  sciences  diverses 
un  septième.  •■  —  Un  autre  calcul,  apj>liqué  à  la  même  pé- 
riode de  temps,  au  xv  siècle,  et  dû  au  bibliographe  Petit- 
R.\DEL  1756-18.56),  fournit  un  total  sensiblement  plus  élevé 
et  certainement  exagéré  :  5155000  volumes.  (Cf.  Paul  Lacroix, 
Edouard  Fouiîmer  et  Ferdinand  Seré,  Histoire  de  Vimprimc- 
rie,  p.  100.) 

De  son  côté,  Charles  Nodier  (1780-1844)  a  failles  remarques 
suivantes  {Mélanges  de  littérature  et  de  critique^  ap.  Fer- 
TiACLT,  op.  cit.,  p.  350)  :  <•  On  a  calculé  ou  supposé  par 
approximation  que  le  nombre  des  livres  que  l'imprimerie  a 
produits  depuis  son  invention  s'élèverait  à  5277  764  000  vo- 
lumes [ou  plutôt  5515764000;  cf.  supra,  p.  87],  en  admettant' 
que  chaque  ouvrage  a  été  tiré  à  500  exemplaires....  D'ajirès 
cette  hy[)othèse,  [en  supposant  que  tous  les  exemplaires 
existent  :  tout  à  l'heure,  dans  le  calcul  de  Peignot,  nous 
n'en  avions  que  le  tiers,  —  deux  tiers  étaient  supposés  dé- 
truits] et  en  donnant  à  chaque  volume  un  pouce  d'épais- 
seur seulement,  il  faudrait,  pour  les  ranger  côte  à  côte  sur 
la  même  ligne,  un  espace  de  18207  lieues,  qui  fait  un  peu 
plus  du  double  de  la  circonférence  de  la  terre....  Mais 
comme  on  n'a  ordinairement  (pi'un  exemplaire  d'un  livre, 
ce  qui  réduit  cette  ap]jréclation  à  la  500'  partie,  il  est  pro- 
l)able  qu'on  pourrait  ranger  tous  les  livres  qui  ont  été  pu- 
bliés pendant  ces  <{uatre  derniers  siècles  sur  un  rayon  de 
(il  lieues  de  longueur;  ou,  ce  qui  serait  plus  facile,  plus  com- 
mode et  plus  élégant,  dans  une  galerie  de  six  lieues,  garnie 
de  cinq  tablettes  de  chaque  côté....  » 

Un  autre  «  dénombrement  »  a  été  effectué  plus  récem- 
laenl  par  un  bibliographe  américain  anonyme.  Voici  ces 
calculs,    emj)runtés   au  Mémorial    de   la   librairie  française. 


90  LE  LIVRE. 

A  quelque  prétentieux  et  sot  personnage  qui  se 
vantait  un  jour  devant  lui  d'avoir  beaucoup  lu  et  de 

19  février  1903,  page  101  :  "  Un  Américain...  détaille  comme 
suit  les  volumes  existant  dans  les  États-Unis  :  420  000  000 
dans  les  familles;  150  000000  chez  les  savants,  écrivains, 
inventeurs:  00000  000  chez  les  éditeurs  et  libraires;  50000000 
dans  les  bibliothèques  publiques;  12  000  000  dans  les  biblio- 
thèques des  lycées  et  collèges;  8  000  000  chez  les  étudiants. 

«  Pour  les  autres  pays,  le  Yankee  calcule  d'après  les 
mêmes  proportions,  et  il  obtient  :  1800000000  pour  l'Europe 
occidentale;  460000000  pour  l'Europe  orientale:  240  000000 
pour  le  reste  du  monde.  Ce  qui  forme  un  total  de  5  200  000000 
de  volumes  répartis  sur  toute  la  surface  du  globe  terrestre. 

«  Mais,  tandis  que  le  statisticien  opiniâtre  amasse  ses  don- 
nées et  additionne  ses  chiffres,  d'autres  livres  paraissent.  Par 
an,  l'Allemagne  publie  25  000  livres  nouveaux  [ou  25  000  seu- 
lement]; la  France,  lôOOO;  l'Italie,  10000:  [les  États-Unis, 
8500  :  Mémorial  de  la  librairie  française,  18  mai  1905.  p.  270]; 
l'Angleterre.  7000.  Il  faut  joindre  à  cela  la  production  annuelle 
des  autres  pays,  et  Ion  a  un  total  de  75  000  livres  nouveaux 
par  an  dans  le  monde  entier.  Si  l'on  suppose  que  chacun 
de  ces  ouvrages  est  tiré  en  moyenne  à  1000  exemplaires, 
la  provision  mondiale  de  volumes  s'accroît  donc  annuelle- 
ment de  75  000  000  d'unités.  » 

Quant  à  la  richesse  des  grandes  bibliothèques  publiques 
des  divers  pays,  au  nombre  de  volumes  qu'elles  renferment, 
voici  les  chiffres  que  je  puise  principalement,  pour  la 
France,  dans  le  Dictionnaire  (jéoyi'ajiliique  et  administratif  de 
la  France  publié  sous  la  direction  de  M.  Paul  Joanne,  et, 
pour  les  autres  pays,  dans  le  précieux  annuaire  Minerva, 
Jahrbuch  der  gelehrtcn  Welt,  1905-1904. 

France.  Paris  :  Bibliothèque  Nationale,  la  plus  riche  de 
toutes  les  collections  existantes,  et  celle  qui  contient  le 
plus  de  livres  rares  :  environ  5  000  000  de  volumes  (5  500000, 
dit  le  Nouveau  Larousse  illustré);  les  rayons  sur  lesquels  ces 
livres  sont  rangés  <•  formeraient,  mis  bout  à  bout,  une  Ion- . 
gueur  de  00  kilomètres  •■  ;  près  de  500  000  cartes  géogra- 
phiques, et  plus  de  100000  manuscrits  {Minerva).  (Sur  les 
origines  de  la  Bibliothèque   Nationale,  voir  notre    tome  I, 


DÉNOMBREMENT  DES  LIVRES.  91 

savoir  beaucoup  de  choses,  le  philosophe  grec  Aris- 
TippE  de  Cyrène  (590  av.  J.-C. -...),  disciple  de  So- 

pages  105-108,  et  l'Index  alphabétique.)  Bibliothèque  de 
l'Arsenal  :  250  000  vol.,  8000  rass  (Minerva  dit  :  454000  vol., 
0054  mss).  Bibliothèque  Mazarine  :  250  000  vol.  (Minerna  : 
ÔOOOOO  ^ol.);  4500  mss  (chilTre  officiel).  Bibliothèque  Sainte- 
Geneviève  :  200000  vol.,  4000  mss.  Bibliothèque  de  la  Sor- 
bonne  ou  de  l'L'niversité  :  125  000  vol.  et  quelques  manu- 
scrits. —  Besançon  :  1.J0  000  vol.  iMiner-va  :  100000  vol., 
2200  mss).  —  Bordeaux  :  170  000  (200  000)  vol.,  1500  mss 
(cf.  JoANNE,  op.  cit.,  t.  I,  pp.  50i  et  508).  —  Douai  :  80  000  vol. 

—  Grenoble  :  400000  vol.,  1200  mss  (Minerva  :  172000  vol., 
20!tO  mss).  — Lille  :  75  000vol.,  800  mss  {Minerva:  100000vol., 
1452  mss,  et  Bibliothèque  de  l'Lniversité  :  194000  vol.;  le 
Guide  Joanne.  le  Nord  (1902),  page  228,  dctnne  aussi.  i)our 
la   Bibliothèque  municipale  de  Lille,  100000  vol.  et  900  mss). 

—  Lyon  :  150  000  vol.,  2400  mss  (Minervu  :  250  000  vol.).  — 
Marseille  :  90000  vol..  15.50  mss  {Minerva:  112  000  vol.,  1689 
mss).  —  Montpellier  :  1.50 OOO  vol.  —  Nancy  :  88  000  vol., 
1200  mss  (Minerva  :  118.590  vol.,  1471  mss);  Bibbotlièquc 
de  l'Université  :  57000  vol.  (Minerva  :  141270  vol.).  —  Rouen  ; 
155000  vol..  5800  mss.  —  Toulouse  :  100  000  vol.  (Minerva  : 
200000   vol.,    lOOlJ   mss).   —  Troyes  :    80  000  vol..     2700  mss 

Minerva  :   125000  vol..  0000  rnss».  —Versailles  :  150000  vol. 

Allemagne.    Berlin  :    1228  000  vol.,    55  000  mss.  —    Augs- 

bourg    :  200000    vol.,    2000    mss.    —    Bamberg    :    plus    <le 

500  000  vol.,  4500  mss.  —  Bonn,  Bibliothèque  de  l'Université  : 

501  500  vol..  1452  mss.  —  Breslau  :  512  000  vol..  .5700  mss.  — 
Cassel.  Bibliothèque  nationale (Landesbibliothek)  :  191  500  vol.. 
700  mss;  Bibliothèque  municipale  tder  Stadt)  :  124  000  vol., 
5711  mss.  —  Cologne  :  180000  vol.  —  Dresde  :  408000  vol.. 
0000  mss.  —  Francfort-sur-Mein  :  298  000  vol.  —  Gœttinguc. 
Bibliothèque  de  l'Université  :  518  000  vol..  0509  mss.  — 
Gotha:  plus  de  180000  vol.,  environ  7000  mss.  —  Halle. 
Bibliothèque  de  l'Université  :  216  000  vol  .  9.58  mss.  —  Ham- 
bourg :5il  000  vol.,  700t)  mss.  —  Heidelberg,  Bibhothèque 
lie  l'Université  dite  la  l'alatine.  fonûèc  en  1590  :  400  000  vol.. 
4000  mss  et  5000  papyrus.  (Sur  la  Bibliothèque  Pal.itino.  voir 
j>j/r«,  chap.  XII.  p.  274.)  —  léna.  Bibliothèque  de  l'Université  : 


92  LE  LIVRE. 

crate  cl  l'oïKlaleur  de  la  secte  épicurienne  dite  cyré- 
naïque,  rci)liqiiait  par  cette  très  judicieuse  compa- 

plus  de  200  000  vol.,  000  niss.  —  Kœnigsberg,  Bibliothèque  de  '■ 
l'Université  :  202000  vol.,  I."î00  mss.  —  Mayence  :  200000  vol., 
1100  niiis.  —  Munich  :  1000000  de  vol.,  40  000  m s.s. —S Iras- 
bourg  :  114  500  vol..  78">  mss:  Bibliothèque  de  l'Université  : 
<Si5  000  vol.  —  Stuttgart  :  500 000  vol.,  5000  mss.  —  Tu-' 
bingen.  Bibliothèque  de  l'Université  :  420000  vol.,  .3800  mss.  i 

Angleterre.   Londres,  Brilish  Muséum  :   2  000  000  de  vol.  f 
(Méinurial  de  la  librairie  franniisc,  10  février  1905,  ])age  ICI),  i 
—  Oxford,  la    célèbre  Bodléienne   (de  Thomas  Bodley,  son 
fondateur,  mort  en  1612)  :  500000  vol.,  50  000  mss. 

Autriche.  Vienne  :  OOOOOO  vol.,  24000  mss.  —  Budapest!), 
Bibliothè(iue  de  l'Université  :  242  000  vol.,  2048  mss.  —  Cra- 
covie.  Bibliolhèciue  de  l'Université  :  560000  vol.,  0215  mss.  — 
Lemberg  (Léopol  ou  Lwow),  Bibliothèciue  de  l'Université  : 
177  000  vol.;  Institut  national  Ossolinski  :  115000  vol.,  4505 
mss.  —  Prague.  Bibliothèque  de  l'Université  :  507000  vol., 
5312  mss. 

Belgique.  Bruxelles  :  500  000  vol.,  27  000  mss. 

Danemark.  Copenhague  :  600  000  vol.,  20000  mss. 

Espagne.  Madrid  :  600  000  vol.,  50000  mss.  —  Escurial  : 
environ  50000  vol..  4627  mss. 

Hollande.  La  Haye  :  115  000  \o\.  —  Leyde,  Bibliothèque  de 
l'Université  :  190  000  vol.,  6400  mss. 

Italie.  Rome,  Bibliothèque  Angélique  (fondée  par  l'érudit 
Angelo  Rocca  vers  1014)  :  environ  80  000  vol.,  2526  mss;  Bi- 
bliothèque Barberini  (la  Darberiniana)  :  60  000  vol..  lOOOOmss: 
Bibliothèque  Casanatense  (du  nom  du  cardinal  najjolitain 
Casanale),  dite  aussi  Bibliothèque  de  la  Minerve  :  1 14  856  vol., 
5451  mss;  Bibliothèque  de  l'Université,  dite  aussi  Biblio- 
thèque Alcxandrine  ou  de  /'(  Sapienza  :  110  000  vol.,  512  mss; 
Bibliothèque  Aaticane  :  2iO0O  mss  (dont  5000  grecs,  16  000  la- 
tins et  5000  orientaux);  Bibliothèque  nationale  centrale  ) 
Victor-Emmanuel  :  550  000  vol.,  6200  mss.  —  Ferrare  : 
01 000  vol.,  environ  2000  mss.  —  Florence,  Bibliothèque 
royale  nationale  (la  Magliabecrhiana,  du  savant  Magliabecchi, 
mort  en  1714,  dont  nous  parlerons  plus  loin)  :  496000  vol., 
18  751  mss;    Bibliothèque   Mediceo-Laurenziana    {la    Laurcn- 


\ 


DENOMBREMENT  DES  LIVRES.  93 

raison,  bien  souvenl  reprise  depuis  et  maintes  fois 
citée  et  eommentée   :    «  Ce  ne  sont  pas    ceux    qui 

tienne,  fondée  en  1444  par  Cosme  de  Médicis:  «  fondée  en 
l'église  de  Saint-Laurent  par  le  pape  Clément  VIT  ■•[  Jules  de 
Médicis.  ...-1554],  dit  Diderot  {Encyclopédie,  art.  Bibliolhèiiue  : 
Œuvres  complètes,  t.  XIII,  p.  457):  elle  passa  longtemps 
pour  la  plus  liche  bibliothèque  de  l'Europe)  :  10801  vol., 
9G76  mss;  Bibliothèque  Miivurelliana  (fondée  ;par  l'abbé 
Marucelli,  mort  en  1715)  :  150000  vol..  1500  mss;  Biblio- 
thèijue  Rirciirdiana  (fondée  en  1600  par  la  famille  Riccardi)  : 
.">.")00  vol.,  5905  mss.  —  Milan.  Bibliothèque  nationale  {la 
Brera)  :  "251(100  vol.,  1684  mss;  Bililiothèque  Ambrosienne 
oie  saint  Ambroise,  fondée  vers  1008,  par  le  cardinal  Bor- 
romée)  :  'iOOOOO  vol.,  8500  mss.  —  Naples,  Bibliothèque 
nationale  dite  BorOonica  (fondée  en  1754,  et  ouverte  au 
public  en  1804.  par  Ferdinand  IV  de  Bourbon)  :  580000  vol.. 
787 i  mss.  Il  existe  à  /"  Borhonira  «  une  salle  spéciale  pour 
les  aveugles,  très  nombreux  à  Naples,  et  à  qui  l'on  fait  la 
lecture  moyennant  une  légère  rétribution  ».  (Laroisse,  op.  cit. 
art.  Bibliothèque,  t.  Il,  p.  697,  col.  4.)  —  Padoue,  Bibliothèque 
de  l'Université  :  148000  vol.,  2526  mss.  —  Païenne,  Bibliothè- 
que nationale  :  160000  vol.,  15.52  mss;  Bibliothèque  commu- 
nale :  210  000  vol..  5265  mss.  —  Turin,  Bibliothèque  nationale 
(précédemment  Bibliothèque  de  l'Université)  :  500000  vol., 
4146  mss  (antérieurement  à  l'incendie  du  26  janvier  1904).  — 
Venise,  Bibliothèque  Saint-Marc  (/'/  Marriaua,  commencée 
par  Pétrarque,  mais  réellement  fondée  par  le  cardinal  Bes- 
sai'ion,  en  1468)  :  405  000  vol.,  12000  mss. 

Portugal.  Lisbonne  :  400000  vol.,  15  000  mss. 

Russie.  Saint-Pétersbourg  :  1500000  vol.,  55547  mss.  — 
Moscou,  Bibliothèque  de  l'Université  :  282000  vol.  — Varso- 
vie, Bibliothèque  de  l'Université  :  520000  vol.,  1584  mss. 

Suéde  et  Norvège.  Christiania,  Bibliothèque  de  l'Université  : 
405000  vol.  —  Stockholm,  Bibliothèque  royale  :  515000  vol., 
10455  mss.  —  Upsal,  Bibliothèque  de  l'Université  :  515654  vol. 

Suisse.  Bàle  :  250000  vol.,  1500  mss.  —  Genève  :  150  000vol., 
1500  mss.  —  Zurich  :  170  000  vol.,  4500  mss. 

Amérique  du  Nord.  États  Unis.  Boston  :  8.50000  vol.  — 
Chicago,  Bibliollièciue  i)ublique:  500  000  vol.:  Bibliothèfiue  de 


94  LE  LIVRE. 

mangent  le  plus  qui  sont  les  plus  gras  et  les  plus 
sains,  mais  ceux  qui  digèrent  le  mieux'  ». 

l'Université  :  jO'OOO  voL  — New- York,  BiljJiothèque  de  l'Uni- 
versité :  502  000vol.  — Philadelphie.  Bihliolhèque  de  l'Univer- 
sité :  224000  vol.  —  Washington.  Bibliothèque  du  Congrès  : 
1195555  vol.,  103115  mss  (1800000  mss,  dit  le  Bulletin  mensuel 
de  l'Association  amicale  des  Commis  libraires  français,  septem- 
bre 1005,  p.  109). 

Amérique  du  Sud.  Buenos-Ayres  :  97  000  vol.  —  Montevideo  : 
40000  vol.,  1580  mss.  —  Rio-de-Janeiro  :  266  000  vol.  —  San- 
tiago de  Chili  :  112  000  vol.,  7000  mss. 

Certains  bibliographes  et  théologiens  d'autrefois,  comme 
le  Père  Kircher(Athanase  Kircheh,  célèbre  jésuite  allemand  : 
1602-1680),  ont  cru  qu'il  existait  en  Ethiopie,  au  monastère 
de  la  Sainte-Croix,  une  bibliothèque  merveilleuse  contenant 
dix  millions  cent  mille  volumes,  tous  sur  parchemin.  Voici 
ce  (ju'écrivent  à  ce  sujet  Le  Gallois,  dans  son  Traité  des 
plus  belles  bibliolhèques  de  l'Europe,  pp.  141-142  (Paris,  Estienne 
Michallet,  1680);  Diderot,  dans  YEncyrlopédie,  arl.  Biblio- 
thèque (Diderot,  Œuvres  complètes,  t.  XIII,  pp.  451-452;  Paris, 
Garnier,  1876);  d'autres  encore  :  «  Tout  cela  n'est  rien  en 
comparaison  de  la  bibliothèque  qu'on  dit  être  dans  le  monas- 
tère de  la  Sainte-Croix,  sur  le  mont  Amara,  en  Ethiopie.  L'his- 
toire rapporte  qu'Antoine  Brieus  et  Laurent  de  Crémone 
furent  envoyés  dans  ce  pays  par  Grégoire  XIII  pour  voir 
celte  fameuse  biidiothèquc,  qui  est  divisée  en  trois  parties,  et 
contient  en  tout  dix  millions  cent  mille  volumes,  tous  écrits 
sur  de  beau  parchemin,  et  gardés  dans  de  s  étuis  de  soie.  On 
ajoute  que  cette  i)ibliothèque  doit  son  origine  à  la  reine  de 
Saba.  (jui,  lorsqu'elle  visita  Salomon,  reçut  de  lui  un  grand 
nombre  de  livres,  particulièrement  ceux  d'Énocli  sur  les  élé- 
ments et  sur  d'autres  sujets  philosophiques,  avec  ceux  de 
Noé  sur  des  sujets  de  mathématiques  et  sur  le  rit  sacré;  et 
ceux  qu'Abraham  composa  dans  la  vallée  de  Mambré....  On  y 
trouve  aussi  les  livres  de  Job,  ceux  d'Esdras,  des  sibylles, 
dos  prophètes,  etc.  Nous  rapportons  ces  opinions,  moins 
pour  les  adopter  que  pour  montrer  que  de  très  habiles  gens 
y  ont  donné  leur  créance,  tels  que  le  Père  Kircher,  jésuite.  » 

1.  Cf.  DioGKNE  L.\i:RCE,  Vie  d'Aristippe,  trad.  Lefèvre,  ap. 


DENOMBREMENT  DES  LIVRES.  95 

Et  ces  conseils  de  Marc-Aukkle  (121-180),  qui 
s'adressenl  si  bien  à  Ions  les  amis  des  livres  el  de  la 
lecture  :  «  Cesse  d'errer  çà  et  là,  car  tu  n'auras  pas 
le  temps  de  relire  tes  mémoires,  ni  les  hauts  faits 
des  anciens  Romains  et  des  Grecs,  ni  les  recueils 
que  tu  avais  mis  à  part  pour  ta  vieillesse....  Il  faut 
moins  l'occuper  l'esprit  des  choses  qui  te  manquent 
que  de  celles  que  tu  as  actuellement;  choisir  même, 
parmi  les  choses  que  tu  as,  celles  qui  sont  les  plus 
propres  à  te  rendre  heureux;  te  rappeler  leur  beauté, 
et  combien  tu  aurais  lieu  de  les  regretter,  .si  tu  ne 
les  avais  pas'.  » 

Plutarque,   Œiivi^cs,  trad.  Amyot.  Supplément,    t.  II   (XXI), 
p.  6.  (Paris,  Bastien,  1784). 

Ce  n'est  pas  assez  de  tout  lire, 
Il  faut  digérer  ce  qu'on  lit, 

a  dit  BoiFFLERS  (1737-1815),  dans  sa  fal)le  Ir  Rai  /nhlinthrcaire 
{Œuvres  choisies,  p.  129;  Paris,  Bibliothèque  nationale,  1875). 
«  A  l'égard  des  bons  livres,  écrit  le  Père  Joseph-Romain 
JOLY  (1715-1805)  (ap.  Ferti.\ult,  (es  Amoureux  du  livre,  p.  254), 
il  faut  en  user  comme  des  bons  repas,  où  l'on  doit  manger 
sobrement,  si  l'on  a  envie  que  les  aliments  profitent.  Sca- 
liger  nous  apprend  que  François  Junius  et  Théodore  Mar- 
sile  sont  parvenus  tous  deux  au  même  but,  qui  est  l'igno- 
rance :  le  premier  en  lisant  tous  les  livres,  et  l'autre  en  ne 
lisant  rien.  »  Et  le  chancelier  François  Bacon  (1501-1626), 
{ap.  Fertiault,  op.  cit.,  p.  170)  :  •<  Il  y  a  des  livres  dont  il 
faut  seulement  goûter,  d'autres  quil  faut  dévorer,  d'autres 
enfin,  mais  en  petit  nombre,  qu'il  faut,  pour  ainsi  dire, 
mAchcr  et  digérer.  >•  Sur  les  livres  comparés  aux  aliments, 
cf.  notre  tome  I,  page  1.56,  note  5. 

1.  Marc-Aurèle,  Pensées,  trad.  M.  de  Joly,  chap.  xxvii 
et  XXXI,  pp.  527  et  555,  dans  le  volume  Mondisles  anciens. 
Paris,  Lefèvre,  1840;  in-8.) 


96  LE  LIVRE. 

a  Que  votre  lecture  soit  modérée,  dit,  de  son  côté,    • 
saint  Jérôme  (551-4!20)':   ce  n'est  pas  la  lassitude,    ' 
mais  la  prudence,  qui  doit  vous  la  faire  interrompre. 
Une  lecture  trop  prolongée  est  répréhensible;  car  ce 
qui  est  bon  de  soi-même  cesse  de  l'être  et  devient  < 
sujet  au  blâme,  si  on  le  porte  au  delà  des  bornes.  > 

PÉTRARQUE  constatC'  qu"  «  il  est  des  gens  qui 
croient  connaître  tout  ce  qui  est  écrit  dans  les  livres 
qu'ils  ont  chez  eux,  et  quand  la  conversation  tombe 
sur  un  sujet  :  «  Ce  livre,  disent-ils,  est  dans  ma 
a  bibliothèque  ».  Pensant  que  cela  suffit,  comme  si 
le  livre  était  en  même  temps  dans  leur  tête,  ils 
haussent  les  sourcils  et  se  taisent....  Si  l'abondance 
des  livres  faisait  des  savants  ou  des  gens  de  bien,  les 
plus  riches  seraient  les  plus  savants  de  tous  et  les 
meilleurs,  tandis  que  nous  voyons  souvent  le  con- 
traire''.... De  même,  dit  encore  Pétrarque,  que  la 
multitude  des  combattants  a  empêché  plusieurs  , 
généraux  de  vaincre,  la  multitude  des  livres  a  empê- 
ché beaucoup  de  gens  d'apprendre,  et  labondance, 
comme  cela  arrive. 'a  produit  la  disette....   La  multi- 

1.  Ap.  Fertiault,  op.  cit.,  p.  2.>i. 

2.  De  l'abondance  des  livres,  trad.  Develaj-,  pp.  21  et  suiv. 
Cf.  .nipra,  t.  I,  p.  100. 

5.  Cf.  Lucien,  Contre  un  iynorant  bibliomnne,  %  4  (trad. 
Talbot;  t.  IL  p.  275)  :  «  Si  la  possession  des  livres  suffisait 
pour  rendre  «avant  celui  qui  les  a,  elle  serait  d'un  prix  ines- 
timable; et  si  le  savoir  se  vendait  au  marché,  il  serait  à 
vous  seuls  qui  êtes  riches,  et  vous  nous  écraseriez,  nous  les 
pauvres.  Et  puis,  qui  pourrait  le  disputer  en  érudition  aux 


BEAUCOUP  DE  LIVRES  OU  PEU  ?  97 

plicité  des  chemins  trompe  souvent  le  voyageur. 
Celui  qui  marchait  sûrement  sur  une  seule  route 
hésite  entre  deux  chemins,  et  son  embarras  redouble 
dans  un  carrefour  de  trois  ou  quatre  chemins.  De 
même  souvent  celui  qui  aurait  lu  avec  fruit  un 
seul  livre  en  a  ouvert  et  feuilleté  plusieurs  inuti- 
lement. » 

Il  y  a  des  passionnés  des  livres  et  de  l'étude  qui, 
littéralement,  se  gavent  et  se  soûlent  de  lectures, 
s'en  abrutissent.  C'est  à  leur  sujet  et  contre  leur 
intempérance  que  Montaigne,  entre  autres  devises 
et  sentences,  avait  fait  inscrire  celle-ci  sur  une  des 
solives  de  sa  «  librairie  »  :  Xc  phi^isapiasrjuani  necesse 
est,  ne  obsliipescas;  «  ce  que  nous  nous  permettons 
de  traduire  un  peu  librement  :  N'ayez  pas  trop  de 
livres,  de  peur  de  vous  abêtir,  t>  ajoute  M.  Gustave 
Mou  ravit'. 

a  Dieu  merci,  s'écrie  GuiPatin^,  je  suis  à  l'épreuve 

marchand?;^  aux  bouquinistes,  qui  en  possèdent  et  en  vendent 
en  si  grand  nomijre?  Cependant...  »,  etc.  Cf.  aussi  Ausone, 
Kinfjramine:i.  XLIV,  A  Philomusus  le  grammairien  (p.  ^1. 
Collection  Nisard,  Paris,  Didot,  1887)  : 

Emplis  (|iio(l  liln-is  tilji  liildioUieca  referta  est, 
Dootiini,  etc. 

«  Parce  que  ta  bibliotiièqiic  est  ijien  garnie  de  livres  ache- 
tés, tu  le  crois  un  savant  et  un  grammairien,  Philomusus! 
A  ce  compte,  fais-moi  provision  de  cordes,  d'archets,  d'in- 
struments, et,  tout  cela  payé,  demain  te  voilà  musicien.  » 

I.  Le  Livre  et  la  Petite  Bibliothèque  d'amateur,  p.  41. 

'i.  Ap.  Peignot.   Manuel  du  bibliophile,   t.  I,    p.   P2!2.  Nous 


98  LE  LIVRE.  ' 

de  la  tentation  de  ces  messieurs  les  acheteurs  publics 
des  sottises  d'autrui:  je  ne  veux  que  de  bons  ouvra- 
ges, c'est  pour  cela  que  j'ai  une  bibliothèque  peu 
garnie.  » 

Saint-Évremond  nous  apprend  '  qu"  «  un  choix  déli- 
cat »  le  réduit  à  peu  de  livres,  où  il  cherche  «  beau- 
coup plus  le  bon  esprit  que  le  bel  esprit  »  ;  que  ce 
sont  les  livres  latins  qui  lui  fournissent  le  plus 
d'agréments,  et  qu'il  ne  se  lasse  pas  de  les  relire. 
«  La  vie  est  trop  courte,  dit-il  encore  ^  pour  lire 
toute  sorte  de  livres  et  charger  sa  mémoire  d'une  i 
infinité  de  choses,  aux  dépens  de  son  jugement.  » 

«  Quelques-uns,  par  une  intempérance  de  savoir, 
et  par  ne  pouvoir  se  résoudre  à  renoncer  à  aucune 
sorte  de  connaissance  (sic),  les  embrassent  toutes  et 
n'en  possèdent  aucune,  remarque  La  Bruyère  ";  ils 
aiment  mieux  savoir  beaucoup  que  de  savoir  bien,  et 
être  faibles  et  superficiels  dans  diverses  sciences, 
que  d'être  sûrs  et  profonds  dans  une  seule.  Ils  Irou- 

avons  vu  ci-dessus,  lome  I.  p.Tge  131,  que  celle  bibholhèque 
"  peu  garnie  »  se  composait  de  dix  mille  volumes.  Gui  Patin 
restimait,  en  1661,  «  plus  de  quarante  mille  francs  -,  ce 
qui  en  représenterait  aujourd'hui  plus  de  deux  cent  mille. 
(Cf.  Gui  Patin,  lettre  du  5  juin  1661  :  Lettres  choiaies,  t.  II, 
p.  274;  la  Haye,  Van  Bulderen,  1715.) 

1.  De  la  lecture  et  du  choix  des  livres  :  Œuvres  choisies. 
p.  403.  (Paris,  Gainier,  s.  d.) 

2.  Portrait  de  Sainl-Évremond  fait  par  lui-même  :  op.  cit.. 
p.  436.  Voir,  pour  plus  de  détails  sur  Saint-Évremond,  notre 
tome  I,  page  145. 

5.  Les  Caractères,  De  la  mode,  p.  541).  (Paris,  Dezobi  y,  1849.) 


BEAUCOUP  DE  LIVRES  OU  PEU  ?  99 

vent  en  toutes  rencontres  celui  qui  est  leur  maître 
et  qui  les  redresse  ;  ils  sont  les  dupes  de  leur  vaine 
curiosité,  et  ne  peuvent  au  plus,  par  de  longs  et 
pénibles  elforts,  que  se  tirer  dune  ignorance 
crasse.  » 

RoLLiN  (1661-1741)  a  repris  ce  même  thème'  :  «  11 
vaut  bien  mieux  s'attacher  à  un  petit  nombre  d'au- 
teurs choisis,  et  les  étudier  à  fond,  que  de  promener 
sa  curiosité  sur  une  multitude  d'ouvrages  qu'on  ne 
peut  qu'effleurer  et  parcourir  rapidement.  » 

Et  Vauvenargues^  :  «  Si  nous  étions  sages,  nous 
nous  bornerions  à  un  petit  nombre  de  connaissances, 
afin  de  les  mieux  posséder.  Nous  tâcherions  de  nous 
les  rendre  familières,  »  etc. 

Plus  rationnel  et  meilleur  nous  semble  le  conseil 
de  lord  Brouguam  (1779-1868)  •'  :  «  Il  est  bien  d'étu- 
dier quelque  sujet  à  fond,  et  un  peu  de  chaque 
sujet  ». 

«  J'oubliais  à  vous  dire,  —  écrit  Racine  à  son  fils  S 
—  (jue  j'appréhende  que  vous  ne  soyez  un  trop  grand 
acheteur  de  livres.  Outre  que  la  multitude  ne  sert 
qu'à  dissiper  et  à  faire  voltiger  de  connaissances  en 

1.  De  la  manière  d'cnseujner  et  d'étudier  les  belles-lettres, 
livre  III,  chap.  ni;  t.  II,  p.  78.  (Paris,  Vve  Estienne,  1748.) 

-.  De  l'amour  des  sciences  et  des  lettres  :  Œuvres  choisies. 
p.   199.  (Paris,  Didot,  1858;  in-l8.) 

5.  Ap.  John  LuiiuocK,  le  Bonheur  de  vivre,  t.  I,  p.  6i.  Paris, 
.\kan,  1891.) 

4.  Lettre  du  2i  juillet  1698  :  Gùivres  complètes,  t  I,  p.  598. 
(Paris,  Hachette,  180i.) 


100  LE    LIVRE. 

connaissances,  souvent  assez  inutiles,  vous  prendriez 
même  l'habitude  de  vous  laisser  tenter  de  tout  ce 
que  vous  trouveriez.  Je  me  souviens  toujours  d'un 
passage  des  Offices  de  Cicéron,  que  M.  Nicole  me 
citait  souvent  pour  me  détourner  de  la  fantaisie 
d'acheter  des  livres  :  Non  esse  eniacem,  vectigal  est  : 
<t  C'est  un  grand  revenu  que  de  n'aimer  point  à  ache- 
«  ter  ».  ]\Iais  le  mot  d'emacem  est  très  beau,  et  a  un 
grand  sens.  » 

Voltaire  est  revenu  souvent  sur  cette  question 
de  la  multiplicité  des  livres,  et  sur  les  réflexions  que 
suggèrent  cette  abondance  et  cette  immensité. 

«  Une  grande  bibliothèque  a  cela  de  bon,  dit-iP, 
qu'elle  efïraye  celui  qui  la  regarde.  Deux  cent  mille 
volumes  découragent  un  homme  tenté  d'imprimer; 
mais  malheureusement  il  se  dit  bientôt  à  lui-même  : 
On  ne  lit  point  tous  ces  livres-là,  et  on  pourra  me 
lire.  Il  se  compare  à  la  goutte  d'eau  qui  se  plaignait 
d'être  confondue  et  ignorée  dans  l'Océan  :  un  génie 
eut  pitié  d'elle;  il  la  fit  avaler  par  une  huître;  elle 
devint  la  plus  belle  perle  de  l'Orient,  et  fut  le  prin- 
cipal ornement  du  trône  du  grand  mogol.... 

«  Notre  homme  travaille  donc  au  fond  de  son  ga*    • 
letas  avec  l'espérance  de  devenir  perle. 

«  Il  est  vrai  que,  dans  cette  immense  collection  de    i 
livres,  il  y  en  a  environ  cent  quatre-vingt-dix-neuf    i 

l.    Dictionnaire   philosophique.   arL  Bibliothèque,  tome   I,    p 
pages  189-190.  (Paris,  édit.  du  journal  le  Siècle,  180'*)  , 


BEAUCOUP  DE   LIVRES  OU  PEU  ï  101 

mille  qu'on  ne  lira  jamais,  du  moins  de  suite  ;  mais  on 
peut  avoir  besoin  d'en  consulter  quelques-uns  une 
fois  en  sa  vie.  C'est  un  grand  avantat^e,  pour  qui- 
conque veut  s'instruire,  de  trouver  sous  sa  main, 
dans  le  palais  des  rois,  le  volume  et  la  page  qu'il 
cherche,  sans  qu'on  le  fasse  attendre  un  moment. 
C'est  une  des  plus  nobles  institutions.  Il  n'y  a 
point  eu  de  dépense  plus  magnifique  et  plus 
utile. 

«  La  bibliothèque  publique  du  roi  de  France  est 
la  plus  belle  du  monde  entier,  moins  encore  par  le 
nombre  et  la  rareté  des  volumes  que  par  la  facilité 
et  la  politesse  avec  laquelle  les  bibliothécaires  les 
prêtent  à  tous  les  savants.  Cette  bibliothèque  est 
sans  contredit  le  monument  le  plus  précieux  qui 
soit  en  France. 

«  Cette  multitude  étonnante  de  livres  ne  doit 
point  épouvanter.  On  a  déjà  remarqué'  que  Paris 

I.  Voltaire  lui-même,  qui,  dans  ses  Conseils  à  n7i  joitrna- 
lislc  [Œiivre<i  romplètcn,  t.  IV,  p.  615),  écrivait  :  «  Un  lecteur 
en  use  avec  les  livres  comme  un  citoyen  avec  les  hommes. 
On  ne  vit  pas  avet  tous  ses  contemporains,  on  choisit 
quelques  amis.  Il  ne  faut  pas  plus  s'effaroucher  de  voir 
cent  cinquante  miile  volumes  à  la  Bibliothèque  du  Roi,  que 
de  ce  qu'il  y  a  sept  cent  mille  hommes  dans  Paris.  »  Et  ail- 
Icius  :  "  ...  Le  fait  est  que  la  multitude  de  livres  inlisibles 
déiroùte.  Il  n'y  a  i)lus  moyen  de  rien  apprendre,  parce  qu'il 
y  a  trop  de  choses  à  apprendre....  La  vue  d'une  bibliothèque 
me  fait  tomber  en  syncope.  »  (Voltaire,  Crititjiie  liislarique. 
Lettres  Chinoises,  XII  :  Œuvres  complètes^  t.  V,  p.  5G8.)  Cf. 
encore  ce  qu'écrit  l'abbé  S.\.batieh  de  Castkes  (1742-1817):  «La 


102  LE  LIVRE. 

contient  environ  sept  cent  mille  hommes,  qu'on  ne 
peut  A'ivre  avec  tous,  et  qu'on  choisit  trois  ou  quatre 
amis.  Ainsi,  il  ne  faut  pas  plus  se  plaindre  de  la 
multitude  des  livres  que  de  celle  des  citoyens.  » 

C'est  ce  qui  faisait  dire  au  bibliographe  Bollioid- 
Mermet  (1709-1795)'  :  «  Il  en  est  des  livres  comme 
des  amis.  Les  bons  sont  rares,  mais  quand  même  ils 
seraient  tous  excellents,  penserait-on  qu'il  fût  expé- 
dient d'en  avoir  beaucoup,  et  possible  de  les  tous  cul- 
tiver? On  ne  s'attacherait  intimement  à  aucun,  »  etc. 
Après  avoir  conseillé  de  relire  souvent  les  meilleurs 
livres,  les  chefs-d'œuvre  de  l'esprit  humain,  le  même 
écrivain,  que  Jules  Richard  appelle  sans  raison  «  un 
des  hommes  les  plus  ennuyeux  du  xAin'"  siècle*  », 
continue  par  ces  considérations  pleines  d'à-proposet 

miillitude  des  livres  est  le  seul  moyen  d'en  éviter  la  perle 
ou  l'entière  destruction.  C'est  cette  niuilij^licité  qui  les  a 
préservés  des  injures  des  temps,  de  la  rage  des  tyrans, 
du  fanatisme  des  persécuteurs,  des  ravages  des  barbares, 
et  qui  en  a  fait  passer,  au  moins  une  partie,  jusqu'à  nous, 
à  travers  les  longs  intervalles  de  l'ignorance  et  de  l'obscu- 
rité.... La  multitude  prodigieuse  des  livres  est  parvenue  à 
un  tel  degré  que,  non  seulement  il  est  impossible  de  les  lire 
tous,  mais  même  d'en  savoir  le  nombre  et  d'en  connaître  les 
titres.  «  On  ne  pourrait  pas  lire  tous  les  livres,  dit  un  au- 
•■  teur  du  dernier  siècle,  quand  même  on  aurait  la  confor- 
■<  niation  que  Mahomet  donne  aux  habitants  de  son  paradis, 
«  où  chaque  homme  aura  70  000  tètes,  chaque  tète  70  000 
■<  bouches,  et  chaque  bouche  70  000  langues,  qui  parleront 
■<  toutes  70  000  langages  différents.  •-  {Ap.  Ferti.\ult,  op. 
cit.,  p.  285.) 

1.  Eauai  xur  la  lecture,  pp.  70-74.  (Lyon,  Duplain,  17C5.) 
'2.  Jules  Richard,  VArt  de  former  une  bibliolliâijue,  p.  107. 


BEAUCOUP  DE  LIVRES  OU  PEU?  103 

de  juslespo  :  «  Ce  qui  a  échappé  à  une  première  lec- 
ture se  découvre  dan?  une  seconde.  D'ailleurs,  le 
cnractère  distinctif  des  meilleurs  ouvrages  est  une  sorte 
de  fécondité  lumineuse  qui  semble  s'y  reproduire  sans 
cesse,  et  qui  offre  aux  esprits  contemplatifs  et  péné- 
trants des  principes  inépuisables,  des  idées  toujours 
nouvelles.  On  ne  se  lasse  jamais  de  ce  qui  est  beau, 
parce  qu'il  a  toujours  droit  de  plaire.  Ainsi,  une  lec- 
ture exquise  et  instructive  ne  saurait  être  trop  répé- 
tée. On  ne  sent  jamais  mieux  son  prix  que  lorsqu'on 
V  revient  souvent  '.  » 

Et  ailleurs-  : 

«  L'homme  ne  peut  pas  tout  apprendre  ni  tout 
approfondir.  Son  intelligence  n'est  pas  universelle  ; 
ses  talents  sont  bornés  dans  leur  nombre  comme 
dans  leur  étendue.  Il  ne  devient  savant  qu'à  force 
de  temps  et  de  travail;  et  encore  sa  vie  est  trop 
courte  pour  qu'il  puisse  arriver  à  quelque  perfec- 
tion dans  une  seule  science.  11  faut  donc  qu'il  opte 
entre  plusieurs  talents:  ou  plutôt  qu'il  s'attache  à 
celui  qui  se  manifeste  en  lui  par  l'indication  rare- 
ment trompeuse  de  la  nature,  et,  par  conséquent, 
qu'il  se  détermine  à  un  plan  de  lectures  conforme  à 
son  goût  particulier,  au  caractère  de  son  génie,  à 
ses  facultés,  à  son  état,  et  au  genre  de  connaissances 
qu'il  peut  acquérir.  » 

1.  BoLLIOCD-MeRMET,  Oy;.   cit.,  p.  98. 

2.  Id.,  op.  cit..  pp.  C2-GÔ. 


104  LE   LIVRE. 

«  Il  faut,  dit  le  vicomte  de  Bonaf^d  (1754-1840)', 
parcourir  beaucoup  de  livres  pour  meubler  sa  mé- 
moire :  mais,  quaud  ou  veut  se  former  un  goût  sûr 
et  un  bon  style,  il  faut  en  lire  peu,  et  tous  dans  le 
genre  de  son  talent.  L'immense  quantité  de  livres 
fait  qu'on  ne  lit  plus:  et,  dans  la  société  des  morts 
comme  dans  celle  des  vivants,  les  liaisons  trop  éten- 
dues ne  laissent  plus  aux  amitiés  le  temps  de  se 
former.  » 


Jérôme  Cardan  (I50I-1o76)  estimait  que  toute 
bibliothèque  devrait  tenir  en  trois  volumes  :  l'un 
traitant  de  la  vie  des  saints,  l'autre  contenant  de 
gracieux  vers  propres  à  récréer  l'esprit,  et  le  troi- 
sième enseignant  «  la  vie  civile  »,  c'est-à-dire  les 
droits  et  devoirs  du  citoyen*.  Mais,  déjà  de  son 
vivant  ou  peu  après,  Joseph  Scaliger  (1540-1609) 
déclarait  que,  «  pour  une  parfaite  bibliothèque,  il 
faudrait  avoir  six  grandes  chambres"'  ». 

La  Mothe-Le  Vayer  (1588-1672),  dans  sa  lettre  à 
un  a  Révérend  Père  »,  Du  rnoyen  de  dresser  ime  bi- 
bliothèque   d'une   centaine  de  livres  seulement^,  est 

1.  Pensées  sur  divers  sujets,  p.  ôi".  (Paris,  .\di'ien  Le  Cière. 
•1817.) 

2.  Ap.  Mouravit.  le  Livre  el  la  Petite  Bibliothèque  d'amateur, 
p.  1.". 

.'i.  Ap.  Fertiault,  les  Légendes  du  livre,  p.  'iO. 

4.  La  Mothe-Le  Vayer,   Œuvres,   t.  X,  Petits    traités    en 


BEAUCOUP  DE   LIVRES  OU  PEU?  105 

d'avis  «  qu'un  lionncsle  homme,  dans  une  grande 
ville  el  pleine  de  f^ens  savants,  comme  celle-ci  !  ParisJ, 
ayant  recours,  en  certaines  occurrences  et  nécessités 
studieuses,  aux  librairies  de  ses  amis,  et  beaucoup 
de  bibliothèques  dont  l'entrée  est  toujours  assez 
libre,  peut,  avec  fort  peu  de  dépense,  et  par  lachapt 
d'environ  une  centaine  de  volumes,  se  dresser  une 
étude  (bibliothèque)  assez  fournie  pour  faire  toute 
sorte  de  lecture  ». 

FoRMEv  (1711-1707)  croit,  lui,  dans  ses  Conseil^^ 
pour  former  une  bibliothèque^  qu'  i  avec  cinq  à  six 
cents  volumes,  on  a  de  quoi  suffire  à  la  lecture  de 
toute  la  vie  ». 

On  voit  que  les  opinions  diffèrent,  et  offrent 
même  de  notables  variantes. 

Gabriel  Peignot  pense  qu"  «  avec  trois  à  quatre 
cents  volumes,  on  pourrait  se  composer  la  collec- 
tion la  plus  précieuse  qu'un  amateur  puisse  possé- 
der- ». 

Sans  citer  de  chiffres  ni  préciser,  M.  Gustave 
MouR.\viT  fait  ce  sage  aveu  que  «  le  premier  et  diffi- 


fonne  de  lellres,  écrites  à  diverses  personnes  studieuses, 
pp.  106-117  (Paris,  Guignard,  1684).  C'est  de  La  Mothe-Le 
Vayer  que  Bayle  a  dit  {Dictionnaire,  t.  X,  p.  505;  Paris. 
Desoer,  1820)  :  •  Nous  n'avons  point  d'auteur  français  qui 
approche  plus  de  Plutarque  que  celui  ci  •-. 

1.  Conseils  pour  former  une  Inliliothèque  peu  nombreuse  mais 
choisie,  pp.  ix  et  7.  'Berlin,  Haude  et  Spener,  1756.) 

2.  Manuel  du  bibliophile,  t.  I,  p.  11. 


106  LE  LIVRE. 

cile  problème  que  doit  résoudre  un  vrai  bibliophile 
est  celui-ci  :  se  faire  une  excellente  bibliothèque 
avec  le  moins  de  livres  possible*  ». 

Mais  quel  est,  quel  peut  être  le  nombre  de  ces 
livres,  et  peut-on  le  déterminer? 

De  temps  à  autre  quelque  journal  ou  une  revue 
s'amuse  à  demander  à  ses  lecteurs  quels  sont,  ran- 
gés par  ordre  de  préférence,  leurs  vingt  ou  trente 
auteurs  ou  ouvrages  favoris.  Immanquablemenl, 
dans  les  réponses,  «  snobisme  »  ou  conviction,  la 
Bible  arrive  en  tête^;  puis  défilent,  plus  ou  moins 
pèle-mélo,  Homère'',  Virgile,  Horace,  Gicéron,  Dante, 

1.  Op.  cit.,  p.  512. 

2.  Le  génial  naturaliste  et  phjsiologisle  et  maître  écri- 
vain Alphonse  Tousse^el  (1805-188.^)  était  loin  de  partager 
cette  admiration,  sincère  ou  de  commande,  pour  la  Dihie. 
Voici  ce  qu'il  noua  dit,  tout  franchement  et  crûment  : 
"  La  Bible,  que  je  n'aime  pas.  parce  que  c'est  le  livre  où  tous 
les  peuples  de  proie,  le  .Tuif,  l'Anglais,  le  Hollandais  et  les 
antres  ont  appris  à  lire;  la  Bihle,  ([ui  contient  tant  de  calom- 
nies contre  le  Créateur;  la  Bible  a  eu,  par  hasard,  une  idée 
ingénieuse  à  propos  de  la  fouine  :  elle  a  prohibé  la  chair  de 
cet  animal,  qui  se  prohibait  bien  toute  seule,  sous  prétexte 
qu'il  avait  la  mauvaise  habitude  de  faire  ses  petits  par  la 
bouche....  »  {L'Esprit  des  bêles,  p.  488;  Paris,  Dentu,  1862.) 

7).  <■  ...  Après  un  excellent  dîner,  on  entra  dans  la  biblio- 
thèque. Candide,  en  voyant  un  Homère  magnifiquement  relié, 
loua  l'illustrissime  (Pococurante)  sur  son  bon  goût.  «  Voilà, 
dit-il,  un  livre  qui  faisait  les  délices  du  grand  Pangloss.  le 
meilleur  philosophe  de  TAllemagne.  —  Il  ne  fait  pas  les 
miennes,  dit  froidement  Pococurante;  on  me  fit  accroire 
autrefois  que  j'avais  du  plaisir  en  le  lisant;  mais  cette  répé- 
tition continuelle  de  combats  qui  se  ressemblent  tous,  ces 
dieux  qui  agissent  toujours   i)our  ne  rien  faire  de   décisif. 


CHOIX  DES  LIVRES.  107 

Shakespeare,  Cervantes,  Montaigne,  Vlmitation  de 
JésMS-C/irîsf,  Rabelais,  Molière.  La  Fontaine,  Bossuet, 
Voltaire,  Jean-Jacques,  Hugo,  Balzac,  etc. 

celte  Hélène  qui  est  le  sujet  de  la  guerre,  et  qui  à  peine  est 
une  actrice  de  la  pièce;  cette  Troie  qu'on  assiège  et  qu'on 
ne  prend  point;  tout  cela  me  causait  le  plus  mortel  ennui. 
J'ai  demandé  quelquefois  à  des  savants    s'ils    s'ennuyaient 
autant  que  moi  à  cette  lecture  :  tous  les  gens  sincères  m'ont 
avoué  que  le  livre  leur  tombait  des  mains,  mais  qu'il  fal- 
lait toujours  l'avoir  dans  sa  jjiljliothèque,  comme  un  monu- 
ment de  l'antiquité,  et  comme  ces  médailles  rouillées  qui  ne 
peuvent  être    de  commerce.  —  Votre  Excellence  ne  pense 
l)as  ainsi  de  Virgile?  dit  Candide.  — Je  conviens,  dit  Poco- 
curante,  que  le  second,   le  quatrième  et  le  sixième  livre  de 
son  Enéide  sont  excellents;  mais,  pour  son  pieux  Énée,  et  le 
fort  Cloanthe,  et  l'ami  Achates,  et  le  petit  Ascanius...  et  l'im- 
bécile roi  Latinus,  et  la  bourgeoise  Amata,  et  l'insipide  La- 
vinia,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  rien  de  si  froid  et  de  plus 
désagréable.  J'aime  mieux  le  Tasse  et  les  contes  à  dormir 
debout  de  l'Ariosle....  Les  sots  admirent  tout  dans  un  auteur 
estimé.  Je  ne  lis  que  pour  moi;  je  n'aime  que  ce  qui  est  à 
mon  usage.  »  (Voltaire,  Candide,  chap.   xxv.)   Et  Georges 
Avenel,  annotateur  de  Voltaire,  ajoute,  en  tète  de   ce  cha- 
pitre xxv,  qu'  «  on  peut  considérer  les  jugements  que  Poco- 
curante  va  porter  sur  la  peinture,  la  musique  et  la  littéra- 
ture, comme  étant  l'opinion  de  Voltaire   lui-même   sur  les 
mêmes  sujets,  en  1750.  »  (Voltaire,  Œuvres  complètes,  t.  VI, 
p.  '205;  Paris,  édit.  du  journal  le  Siècle,  1809.)  Dans  son  Essai 
sur  la  poésie  épique,  composé  en  172(3-173"»,  Voltaire  se  montre 
bien  moins  sévère  pour  Homère  comme  pour  Virgile  : 

■<  Ceux  qui  ne  peuvent  pardonner  les  fautes  d'Homère  en 
faveur  de  ses  beautés  sont  la  plupart  des  esprits  trop  phi- 
losophiques, qui  ont  étouffé  en  eux-mêmes  tout  sentiment. 
On  trouve  dans  les  Pensées  de  M.  Pascal  qu'il  n'y  a  point  de 
beauté  poétique,  et  que,  faute  d'elle,  on  a  inventé  de  grands 
mots  comme  fatal  laurier,  bel  astre,  et  que  c'est  cela  qu'on 
appelle  beauté  poéti(iue.  One  prouve  un  tel  passage,  sinon 
que  l'auteur  parlait  de  ce  qu'il  n'entendait  pas?  Pour  juger 


108  LE  LIVRE. 

Comme  exemples,  nous  indiquerons  les  «  enquêtes  » 
ouvertes   à   ce   sujet   par  V Inln'rrK'dirnre  des   rher- 

des  poètes,  il  faut  savoir  sentir,  il  faut  être  né  avec  quelques 
élinrelles  du  feu  qui  anime  ceux  qu'on  veut  connaître.... 
Qu'on  ne  croie  point  encore  connaître  les  poètes  par  les 
traductions  :  ce  serait  vouloir  apercevoir  le  coloris  d'un 
tableau  dans  une  estampe.  Les  traductions  augmentent  les 
fautes  d'un  ouvrage,  et  en  gâtent  les  iieautés.  Oui  n'a  lu 
que  Mme  Dacier  n'a  pointiu  Homère;  c'est  dans  le  grec  seul 
qu'on  peut  voir  le  style  du  poète,  plein  de  négligences 
extrêmes,  mais  jamais  an'eclé,  et  ])aré  de  l'harmonie  natu- 
relle de  la  |)lus  belle  langue  qu'aient  jamais  parlée  les 
hommes.  Enfin,  on  verra  Homère  lui-même,  qu'on  trouvera, 
comme  s^'s  héros,  tout  plein  de  défauts,  mais  sublime.... 

X  Cet  ouv.'age,  [l'Enéide  de  Virgile],  que  l'auteur  avait 
condamné  a  ix  flammes,  est  encore,  avec  ses  défauts,  le 
plus  beau  monument  qui  nous  reste  de  toute  l'antiquité.... 
.le  viens  à  la  grande  et  universelle  objection  que  l'on  fait 
contre  V Enéide  :  les  six  derniers  chants,  dit-on,  sont  indignes 
des  six  premiers.  Mon  admiration  pour  ce  grand  génie  ne 
me  ferme  point  les  yeux  sur  ses  défauts;  je  suis  persuadé 
qu'il  le  sentait  lui-même,  et  que  c'était  la  vraie  raison  pour 
laquelle  il  avait  eu  dessein  de  brûler  sonouvi-age.  Il  n'avait 
voulu  réciter  à  Auguste  que  le  premier,  le  second,  le  qua- 
trième et  le  sixième  livre,  qui  sont  effectivement  la  plus 
belle  partie  de  VÈnéide.  Il  n'est  point  donné  aux  hommes 
d'être  parfaits.  Virgile  a  épuisé  tout  ce  que  l'imagination  a 
de  plus  grand  dans  la  descente  d'Énée  aux  enfers;  il  a  dit 
tout  au  cœur  dans  les  amours  de  Didon;  la  terreur  et  la 
compassion  ne  peuvent  aller  plus  loin  que  dans  la  descrip- 
tion de  la  ruine  de  Troie  ;  de  cette  haute  élévation,  où  il 
était  parvenu  au  milieu  de  son  vol,  il  ne  pouvait  guère  que 
descendre.  Le  projet  du  mariage  d'Énée  avec  une  Lavinie 
((uil  n'a  jamais  vue  ne  saurait  nous  intéresser  après  les 
amours  de  Didon;  la  guerre  contre  les  Latins,  conuiiencée 
à  l'occasion  d'un  cerf  blessé,  ne  peut  que  refroidir  l'imagi- 
nation échauffée  par  la  ruine  de  Troie.  Il  est  bien  difficile 
de  s'élever  quand  le  sujet  baisse.  Cependant  il   ne  faut  pas 


CHOIX  DES  LIVRES.  109 

'heur.^  et  curieux  en  1887-1889,  par  la  Revue  poli- 
tique et  littéraire  (Revue  Bleue)  en  1895,  et  la  série 
d'articles  intitulés  Du  choix  île  vingt  livres,  publiés 
par  l'ancien  ministre  de  l'Instruction  publique, 
Agénor  Bardoux  (1850-1897),  dans  le  Magasin  pitto- 
resque de  février  et  mars  1887  '. 

«  Je  voudrais,  dit  Bardoux  au  début  de  ses  arti- 
cles, composer  une  petite  bibliothèque,  la  biblio- 
thèque de  ceux  ou  de  celles  qui,  ayant  dépassé  la 
jeunesse  et  ayant  reçu  une  instruction  suffisante, 
désirent  posséder  ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé  et  de 
plus  original  à  la  fois  dans  tous  les  trésor;?  de  l'esprit 
humain,  dans  toutes  les  littératures. 

«  Vingt  livres,  à  la  rigueur,  suffiraient. 

«  ...  Et  d'abord,  sur  le  rayon  de  notre  petite  biblio- 
thèque, nous  placerions  la  Bible,  V Ancien  et  le  Nou- 
iwan  Textamenl.  » 

Viendraient  ensuite  :  Homère,  Sophocle  et  Plu- 
larque,  Virgile  et  Tacite,  Dante,  Shakespeare 
(choix),  Daniel  de  Foë  (Robinson  Crusoé),  Byron 
(choix),  Cervantes  (Don  Quichotte),  Gœthe  (Faust), 
Franklin  (choix),  Corneille,  Racine,  Pascal,  La  Fon- 

croire  que  les  six  derniers  chants  de  l'Enéide  soient  sans 
beautés;  il  n'y  en  a  aucun  où  vous  ne  reconnaissiez  Vir- 
gile :  ce  f[ue  la  force  de  son  art  a  tire  de  ce  terrain  ingrat  est 
presque  incroyable....  (Voltaihe,  Essai  sur  la  poésie  épique, 
chap.  II  et  III  :  Œuvres  complètes,  t.  III,  pp.  6'2  et  63;  PariSj 
('■dit.  du  Journal  le  Siècle,  18B8;) 
1.  Pages  41,  Oi!  et  78. 


110  LE   LIVRE. 

taine.  ^Molière,  Vollaire  (choix  de  lettres),  et  «  un 
large  extrait  des  poésies  de  Lamartine  et  de  Victor 
Hugo  »  pour  le  vingtième  volume. 

«  J'ai  cependant  un  regret  en  finissant,  ajoute  très 
joliment  l'auteur'.  Nous  avons  tous  dans  un  coin 
de  notre  esprit  un  vingt  et  unième  volume.  Ce  livre- 
là,  je  ne  le  désignerai  pas.  C'est  la  part  que  je  laisse 
à  la  fantaisie,  au  goût  particulier,  et  aussi  à  la  mé- 
lancolie et  au  besoin  de  consultation.  Pour  quelques- 
uns  d'entre  vous  ce  vingt  et  unième  volume  sera  un 
souvenir.  » 

L'enquête  ouverte  par  r Intermédiaire  provoqua 
la  curieuse  et  très  suggestive  lettre  suivante  de 
M.  Jules  Lemaître  (I800-.  • .  •)^  : 

«  L'Intermédiaire  des  chercheurs  m'a  posé  la  ques- 
tion suivante  : 

«  Quels  sont  les  vingt  volumes  que  vous  choisiriez 
«  si  vous  étiez  obligé  de  passer  le  reste  de  votre  vie 
«  avec  une  bibliothèque  réduite  à  ce  nombre  de 
«  volumes?  » 

«   Voici  la  liste  que  j'ai  dressée   après  quelques 
hésitations  : 
1 .   La  Bible. 
'2.  Homère. 


L  Loc.  cit.,  p.  79. 

'2.  U Inlermédiaire  des  chet-cheurs  et  curiciiJc,'2o  juin  1881), coL 
o&l  et  5(Jô;  al  Revue  Bleue,  5  juin  18'J5,  p.  078.  où  le  texte  de 
celte  lettre  est  plus  complet. 


CHOIX  DES  LIVRES.  11! 

o.  Eschyle. 

i.  Virgile. 

5.  Tacite. 

0.  L'Imitation,  do  Jésus-Christ. 

7.  Un  volume  de  Shakespeare. 

8.  Don  Quichollc. 
y.  Rabelais. 

10.  Montaigne. 

11.  Un  volume  de  Molière. 

12.  Un  volume  de  Racine. 
15.  Les  Pensées  de  Pascal. 

14.  L'Éthique  de  Spinoza. 

15.  Les  Contes  de  Voltaire. 

IG.  Un  volume  de  poésie  de  Lamartine. 

17.  Un  volume  de  poésie  de  Victor  Hugo. 

18.  Le  théâtre  d'Alfred  de  Musset. 

19.  Un  volume  de  Michelet. 

20.  Un  volume  de  Renan. 

«  Mais  je  n'ai  pas  envoyé  cette  liste,  car  je  me 
suis  aperçu  qu'elle  n'était  pas  sincère.  Sans  m'en 
rendre  compte, je  l'avais  dressée,  non  pour  moi  seul, 
mais  pour  le  public,  et  j'y  exprimais  des  préféi^ences 
«  convenables  »,  plutôt  que  d'intimes  prédilections. 

«  Or,  il  ne  s'agit  pas  ici  de  choisir  les  vingt  plus 
beaux  livres  qui  aient  été  écrits,  mais  ceux  avec  qui 
il  me  plairait  le  plus  de  «  passer  le  reste  de  ma  vie  », 

«  Voyons,  de  bonne  loi,  est-ce  que  j'éprouve  si 


112  LE   LIVRE. 

souvent  que  cela  le  besoin  de  lire  la  Bible,  Homère, 
Eschyle,  etc.  ? 

«  J'ai  bonne  envie  de  rayer  mes  dix  premiers  nu- 
méros. J'y  substituerai  les  livres  que  je  lis  vraiment 
et  d'où  me  vient  presque  toute  ma  substance  intel- 
lectuelle et  morale.  Je  mettrai  là  du  Sainte-Beuve 
et  du  Taine,  Adolphe,  le  Dominique  de  Fromentin, 
les  Pensées  de  Marc-Aurèle,  un  peu  de  Kant,  un 
peu  de  Schopenhauer,  puis  un  volume  de  Sully 
Prudhomme,  les  poésies  de  Henri  Heine,  peut-être 
les  Fleurs  du  nuil.  un  roman  de  Balzac,  Madame  Bo- 
varij  et  rÈdwaiion  xentimenlale,  un  roman  de  Zola, 
un  roman  de  Daudet,  le  Crime  d'amour  de  Bourget, 
quelques  contes  de  Maupassanl,  Aziyadé  ou  bien  le 
Mariage  de  Loti,  quelques  comédies  de  Marivaux  et 
de  Meilhac. 

«  Mais  je  m'arrête  :  cela  fait  déjà  beaucoup  plus 
de  vingt  volumes.  Ma  foi,  tant  pis!  Je  raye  toute  ma 
première  liste,  et  je  n'y  laisse  guère  que  Racine  et 
Renan. 

«  Et  n'allez  pas  vous  récrier,  ni  me  prendre  pour 
un  esprit  dépourvu  de  sérieux.  J'ai  Tair  de  ne  garder 
que  les  contemporains;  mais,  en  réalité,  je  garde  les 
anciens  aussi,  puisque  nos  meilleurs  livres,  les  |»in!-. 
savoureux  et  les  plus  rares,  sont  forcément  ceux  qui 
contiennent  et  résument  (en  y  ajoutant  encore)  toute 
la  culture  humaine,  toute  la  somme  de  sensations, 
de   sentiments   et   de   pensées  accumulés  dans  les 


CHOIX  DES  LIVRES.  113 

livres  depuis  Homère,  et  puisque  ceux  d'à  présent 
sortent  de  ceux  d'autrefois,  et  en  sont  la  suprême 
floraison. 

«  Mais  je  suis  bien  bon  de  me  donner  tant  de  mal 
pour  vingt  volumes  que  je  préfère  aujourd'hui  ;  les 
préférerai-je  dans  vingt  ans?  D'ailleurs,  j'en  préfère 
bien  plus  de  vingt!  Ah!  que  ce  monsieur  me  gêne 
avec  sa  question!  » 

Le  brillant  chroniqueur  Henry  Fououier  (1858 
1901)  vint  aussi  prendre  part  au  débat;  mais,  au 
lieu  de  vingt  volumes,  il  fit  choix,  lui,  de  vingt  ou- 
vrages, ce  qui  lui  permit  de  se  composer  une  biblio- 
thèque de  poids  et  d'importance.  En  tête  de  ses 
préférés,  il  plaça  le  Dictionnaire  de  Larousse  et 
celui  de  Litlré,  puis  les  Dialogues  philosophiques  de 
Renan  :  «  Ils  résument  les  concepts  divers  de  la  vie, 
et  ouvrent  le  champ  à  un  au-delà  très  séduisant  et 
très  amusant.  —  Avec  ces  trois  livres,  je  philo- 
sophe. » 

Venaient  ensuite  :  «  Une  histoire  universelle  mo- 
derne, celle  de  Cantù,  si  vous  voulez;  —  VHistoire 
de  Michelet,  qui  est  le  plus  beau  poème  que  je  con- 
naisse; —  et  la  Géographie  universelle  de  Reclus, 
—  Avec  ces  trois  livres,  je  réfléchis  sur  l'histoire  de 
l'humanité.  » 

Puis  :  le  Cosmos  de  Humboldt;  Darwin;  «  la  der- 
nière physiologie  générale;  un  traité  de  physique  et 
de  chimie;  l'histoire  des  mathématiques  de  Libri  »; 

LE    LIVRE.    —    T.     ri.  8 


114  LE  LIVRE. 

puis  :  Auguste  Comte  ;  ^^irgile,  «  pour  lire  du  beau 
latin  »:  Machiavel;  Montaigne;  Molière;  les  lettres 
et  les  romans  de  Voltaire  ;  les  Trois  Mousquetaires, 
«  pour  quand  on  est  malade  »  :  les  Châtiments,  «  pour 
se  faire  une  musique  de  mots  »  ;  et  «  le  dernier 
roman  de  X...,  pour  s'endormir'  ». 

Si,  au  lieu  de  vingt  ou  trente  volumes  ou  auteurs, 
on  demandait  d'en  désigner  une  centaine,  ce  qui 
donnerait  évidemment  plus  de  latitude  et  faciliterait 
le  choix,  on  continuerait  de  se  heurter  —  comme 
M.  Jules  Lemaître  nous  le  laissait  entrevoir,  il  y  a 
un  instant,  —  aux  difficultés  inhérentes  au  problème 
même  et  à  l'humaine  nature,  et  1  on  n'atteindrait  pas 
davantage  le  but  rêvé,  on  n'obtiendrait  pas  encore 
le  catalogue  uniforme,  immuable  et  parfait,  l'absolu, 
en  bibliographie  comme  en  toute  autre  chose,  n'étant 
pas  de  ce  monde.  Nous  en  trouvons  la  preuve  dans 
les  divers  «  Plans  de  bibliothèques  privées  »,  de 
«  Bibliothèques  choisies  »,  çà  et  là  publiés. 

La  Mothe-Le  Vayer,  dans    sa   lettre   citée  plus 
haut^,  où  il  estime  qu'une  centaine  d'ouvrages  lui 

1.  L'Intermédiaire  des  chercheurs  et  curieux,  2.')  juin  1889, 
col.  594. 

2.  Pages  104-105  :  Du  moyen  de  dresser  une  biliUolhèque  d'une 
centaine  de  livres  seulement.  On  trouvera  une  In'ève  analy.se 
(le  celte  lettre  dans  le  volume  de  Gabriel  Peioxot,  Traité  du 
choix  des  livres,  Préliminaire,  pp.  xn-xiv,  notes.  (Paris,  Re- 
nouard;  et  Dijon,  Lagier,  1817.)  Voir  aussi  de  Gabriel  Pei- 
GNOT,  sur  le  «  choix  des  livres  »  et  la  composition  des  bi- 
bliothèques,  le    volume   intitulé    Répertoire   bibliographique 


CHOIX  DES  LIVRES.  115 

paraissent  suffisants  pour  composer  la  bibliothèque 
'  d'  «  un  honnête  homme  »,  mentionne,  parmi  les  au- 
teurs de  ces  ouvrages,  Telesius,  Patrice,  «  le  grand 
chancelier  anglais  Verulamius',..,  nos  intimes  amis 
Baranzanus  et  Gassendus  »  (Baranzane  et  Gassen- 
di), etc.,  qu'il  nous  recommande  dans  la  section  de 
la  philosophie;  Végèce,  dans  l'art  de  la  guerre;  Marc 
Varron  et  Columelle,  pour  l'agriculture;  etc.;  tous 
aujourd'hui  bien  distancés  et  bien  oubliés.  Car,  aux 
variations  de  goût  et  aux  changements  de  mœurs, 
viennent  encore  s'ajouter  les  progrès  des  sciences, 
découvertes,  inventions  nouvelles,  etc.,  qui  démodent 
et  annihilent  une  innombrable  quantité  de  livres. 

De  même  Le  Gallois  (xvn«  siècle),  qui,  à  la  fin 
de  son  Traité  des  plus  belles  bibliotJièques  de  l'Eu- 
rope^, donne  la  liste  «  des  auteurs  qu'il  faut  qu'un 
bibliothécaire  achète^  »  :  lorsqu'on  parcourt  cette 
longue  énumération,  à  part  quelques  noms  saillants, 
quelques  noms  immortels,  on  ne  peut  s'empêcher, 
en  voyant  tous  les  autres  :  Crispinus,  Scapula,  Mar- 
tinius,  Telesius,    Giraldus,   Comraenius,    Commeli- 

universel  contenant  la  notice  raisonnée  des  bibliographies  spé- 
ciales publiées  jusqu'à  ce  jour,  et  d'un  grand  nombre  d'autres 
ouvrages  de  bibliographie,  relatifs  à  l'histoire  littéraire  et  à 
toutes  les  parties  de  la  bibliographie.  (Paris,  Renouard,  IHI'2.) 

1.  Le  cliancelier  François  Bacon,  qui  avait  reçu  Je  litre  tic 
lord  Verulam  ou  Verulamius,  d'une  colonie  romaine  hre- 
toime  :  cf.  Freund,  Grand  Dictionnaire  de  la  langue  latine. 

2.  Pages  182-210.  (Paris,  Eslienne  Michallel,  1080.) 

3.  Op.  cit.,  [).  '■M). 


116  LE  LIVRE. 

nus,  etc.,  etc.,  de  s'exclamer,  comme  certain  person- 
nage des  Plaideurs  : 

Si  j'en  connais  pas  un,  je  veux  être  étranglé! 

De  même  encore  Formey,  que  nous  citions  tout  à 
l'heure.  11  a  énuméré  dans  son  petit  volume',  jadis 
très  goûté,  les  titres  des  ouvrages  de  tout  genre  qui 
lui  paraissent  le  mieux  convenir  pour  la  formation 
à\me  bibliothèque  peu  nombreuse  mais  choisie,  «  qui 
sont  dans  une  possession  déclarée  des  suffrages  du 
public  »  -,  et  quantité  de  ces  ouvrages,  excellents 
sans  doute  et  très  répandus  il  y  a  deux  siècles, 
sont  présentement  tellement  démodés  et  oubliés  que 
la  plupart  n'existent  plus  en  librairie.  Où  trouver,  I 
de  nos  jours,  et  quel  considérable  intérêt  surtout  ^ 
y  aurait-il  à  se  procurer  :  VHistoire  du  Danube,  de 
Marsigli;  VHistoire  des  grands  c/ieiiiins,  de  Bergier; 
les  Jugements  ><ur  les  ouvrages  des  savants,  de 
Baillet;  les  Lettres  de  M.  Cuper;  VHistoire  du  ciel, 
dePluche:  V Existence  de  Dieu,  de  Nieuwentyt;  la 
Philosophie,  de  Terrasson;  les  Piéfîexions  sur  la  jjoé- 
sie  française,  de  Du  Cerceau  ;  les  Pièces  fugitive-^  de 
Lainez;  le  Théâtre  de  Mlle  Bernard,  de  Le  Grand, 
de  Hauleroche,  de  Nadal,  etc.,  etc.!   Sont-ce  là  des 

1.  Conseils  pour  former  iinc  liibliotltècjne  peu  itomlireuse  wii^ 
choisie  (Berlin,  Haude  et  Spener ,  1756),  particulièrement 
pages  105-120. 

2.  Op.  cit.,  p.  9. 


CHOIX  DES  LIVRES.  117 

livres  «  en  possession  des  suffrages  du  public  »,  et 
appelés  à  prendre  place  aujourd'hui  dans  «  une 
bibliothèque  peu  nombreuse  mais  choisie  »  ?  Et 
n'oublions  pas,  encore  une  fois,  que  l'opuscule  de 
Formey  a  jadis  joui  d'une  grande  et  légitime  répu- 
tation :  «  Bon  livre  qui  indique  les  bons  livres  »,  dit 
une  note  manuscrite  tracée  sur  la  garde  de  mon 
exemplaire. 

Dans  l'ouvrage  du  naturaliste  et  physicien  Deleuze 
(1755-1855),  Eucloxe^  Entretiens  sur  Vétude  des 
sciences,  des  lettres  et  de  la  philosophie^ ,  nous  trou- 
vons un  autre  de  ces  Plans  de  bibliothèque.  «  Les 
livres  que  vous  devez  choisir  pour  votre  lecture 
habituelle,  nous  dit  l'auteur,  ce  sont  les  classiques 
de  toutes  les  nations.  Je  vous  recommande  de  les 
réduire  à  un  petit  nombre.  »  Et,  parmi  ces  classiques 
de  toutes  les  nations,  il  nous  cite  bien  Homère,  Vir- 
gile, Dante,  Milton,  voire  Klopstock,  Wieland, 
Addison  et  Robertson,  mais  il  oublie  Shakespeare 
et  Cervantes,  il  oublie  Rabelais,  Montaigne,  Montes- 
quieu et  Voltaire.  11  est  vrai  qu'il  faudrait  d'abord 
s'entendre  sur  le  sens  exact  de  ce  mot  «  clas- 
sique ». 

On  trouvera  également  dans  le  Traité  élémentaire 
de  bibliographie  de  Sylvestre  Bollard  ([750-I809?)  ^ 

1.  Paiiï^,  1810,    2  vol.  in-8.   Cf.  Peignot,  Manuel  du  biblio- 
phile,  t.  I,  pp.  405-406. 
'2.  Chai).  '">  l'P-  l''-^J-  (Pans.  Boulaid,  an  XIII  [1804-:  in-8.) 


118  LE   LIVRE. 

un  a  Aperçu  des  principaux  ouvrages  qui   doivent 

former  la  base  d'une  bonne  bibliothèque  ». 

Un  catalogue  du  même  genre  accompagne  l'opus- 
cule de  N.-L.-M.  Desessârts  (1744-1810),  Conseils 
pour  former  une  bibliothèque  feu  nombreuse^ . 

Nous  signalerons  encore  le  Plan  d'une  bibliothèque 
universelle...  suivi  rlu  Catalogue  des  chefs-d'œuvre  de 
toutes  les  langues  et  îles  ouvrages  originaux  de  tous  les 
peuples,  qu'AiMÉ  ÎNIartin  (1781-1814)  a  inséré  à  la  fin 
du  volume  servant  d'introduction  au  Panthéon  litté- 
raire^. Ce  «  catalogue  »,  très  développé,  est  certai- 
nement, avec  le  «  choix  »  de  Gabriel  Peignot,  ce 
qu'on  a  publié  de  plus  judicieux  et  de  plus  pratique 
à  ce  sujet.  Mais  l'un  aussi  bien  que  l'autre,  aussi 
bien  que  tous  ceux  qu'on  peut  rencontrer  et  propo- 
ser, ont  besoin  d'une  «  mise  au  point  »  préalable;  car 
«  les  livres  ont  leur  temps  »,  «  il  se  trouve  une  mode 
pour  les  livres,  de  même  que  pour  les  éventails,  les 
gants,  les  rubans  et  autres  merceries  ».  C'est  Charles 
SoREL  (1597 [?] -1674)  qui  disait  cela,  d  y  a  plus  de 
deux  cents  ans,  au  début  de  son  petit  traité  De  la 
connaissance  des  bons  livres'',  et  la  remarque  est 
toujours  vraie,  toujours  bonne  à  rappeler. 


i.  Pages  89-105  :  en  lèle  du  Nouveau  Dictionnaire  bibliogra- 
phique portatif  du  môme  aulcur.  (Paris,  DesessarUs,  1801; 
in-8.) 

'2.  Pages  457-553.  (Paiis,  Desrez,  1857;  in-8.) 

5.  Pages  '24  cl  l'i.  (AiUï^lerdam,  Boom,  107'2.)   Voir  au^.^i. 


CHOIX  DES   LIVRES.  119 

Voici,  à  litre  d'exemple,  à  titre  aussi  parfois  de 
preuve  de  ces  variations  de  goût  et  changements  de 
modes,  et  avec  son  préambule,  et  les  réserves  et 
réflexions  que  nous  avons  cru  devoir  y  joindre  en 
notes,  la  liste  des  ouvrages  recommandés  par  Ga- 
briel Peignot'  : 

«...  Je  vais,  avec  toute  la  défiance  possible  de  mes 
faibles  lumières,  indiquer  ceux  (les  ouvrages)  que 
j'ai  toujours  regardés,  pris  indistinctement  chez  les 
anciens  et  chez  les  modernes,  comme  les  plus  sub- 
stantiels, comme  les  meilleurs,  les  uns  au  point  de 
vue  moral,  les  autres  au  point  de  vue  du  goût.  Je  ne 
parle  ici  que  de  livres  dont  la  lecture  convienne  à 
tout  le  monde,  de  quelque  profession  que  l'on  soit. 
Je  sais  qu'il  en  est  un  grand  nombre  de  fort  bons 
(|ui  ne  se  trouvent  pas  dans  cette  liste,  peut-être  trop 
restreinte  selon  les  uns,  et  trop  étendue  selon  les 
autres  ;  mais  il  me  semble  que  ceux  que  je  cite  mé- 
ritent la  préférence:  du  moins  je  hasarde  cette  opi- 
nion d'après  l'estime  dont  ils  jouissent  chez  les  peu- 
ples où  la  saine  littérature  est  le  plus  en  honneur,  et 
d'après  les  jugements  qu'en  ont  portés  les  plus 
grands  rhéteurs  et  les  hommes  de  goût.  Au  reste,  cha- 
cun peut  augmenter  ou  diminuer  celte  liste  à  son  gré. 

sui-  le  ••  choix  des  livres  »,  les  pages  49  et  suivantes  de  cet 
ouvrage  de  Charles  Sorel. 

i.  Trailé  du  choix  des  livres,  pp.  'J0*2-20j.  (Paris,  Renouard, 
1S17;  in-S.' 


120  LE   LIVRE.  I 


< 


RELIGION  ET  MORALE 

La  Bible,  ou  du  moins  l'Évangile, 
h' Imitation  de  Jésus-Christ. 
Pascal,  Pensées  et  Lettres  Provinciales. 
Massillox,  Petit  Carême. 
CicÉRON,  Traité  des  devoirs. 

Sénèque  et  Plutaroue,  choix  de  leurs  œuvres  mo- 
rales. 
Montaigne,  Essaie. 

TnÉoPHRASTE  et  La  Bruyère,  les  Caractères. 
La  Rochefoucauld,  Maximes. 

PHILOSOPHIE   POLITIQUE   ET   MORALE 
HISTOIRE  NATURELLE,   etc. 

Xénophon,  Cyropédie. 

Fénelon,  Télémaque. 

Mably,  Entretiens  de  Phocion  '. 

Pline  l'Ancien,  choix  de  ses  œuvres'. 

BuFFON,  choix  de  ses  œuvres. 


\.  Mably  est  à  présent  l)ien  oublié  et  dépassé. 

2.  Dans  sa  lettre  Du  moyen  de  dresser  une  bibliothèque... 
[Œuvres,  t.  X,  p.  116),  La  Mothe-Le  Vayer  dit  que  Pline  l'An- 
cien est,  à  lui  seul,  <•  une  bibliothèque  entière  -  ;  et  Le  Gal- 
lois, dans  son  Traité  des  plus  belles  bibliothèques  de  CEttrope 
(p.  2),  confirme  cet  éloge  par  ce  distique  : 

Ouitl  juvat  innumcris  repleri  scrinia  libris  ? 
Unus  prœ  cuiiclis  Plinius  esse  potesl. 


i 


CHOIX  DES  LIVRES.  121 

LITTÉRATURE 

i"  Rhéteurs  : 

QuiNTiLiEN,  Institution  oratoire. 
La  Harpe,  Cours  de  littérature^. 

2"  Orateurs. 

Démosthène  et  Eschine,  Harangues. 
CicÉRON,  Oraisons. 
^  Pline  le  Jeune,  Panégyrique  de  Trajan. 
BossuET,  Oraisons  funèbres. 
Fléchier,  Oraisons  funèbres. 
Bourdaloue,  Massillon,  etc. 

POÉTIQUE 
Horace  et  Boileau. 

POÈTES  ÉPIQUES 

Ho>^re,  V Iliade  et  VOdyssée. 

ViRGLE,  V Enéide. 

Le  TiSSE,  la  Jérusalem  délivrée. 

MiLTCs,  le  Paradis  perdu. 

Voltage,  la  Henriade*-.  , 

1.  Nous  ne  manquerions  pas  aujourd'hui  d'ajouter  ici 
au  moins  i^  nom,  celui  de  Sainte-Beuve,  Causeries  du  lundi. 
Nouveaux  L^iditf,  Porlraits  littéraires,  etc. 

2.  L'Ariose    mériterait  certainement  de   prendre    place 


122  LE  LIVRE. 

POÈTES   DRAMATIQUES 

Sophocle,  tragédies. 

Aristophane,  comédies. 

Sénèoue,  tragédies. 

Térence,  comédies. 

Corneille,    Raclne,  Voltaire  et  Crébillon' 

tragédies. 
Molière  et  Regnard,  comédies. 

POÈTES  LYRIQUES,  RUCOLIQUES, 
DIDACTIQUES,  etc. 

Anacréon  et  Pindare,  Odes. 

Théocrite,  Dion  et  Moschus,  Idylles. 

Catulle,  Tibi  lle  et  Propeiîce,  choix  de  leurspoé- 

sies. 
Virgile,  Eijlaijucx  et  Gcurynjui''^. 
Horace,  Odes,  Epilres,  Satires. 
Ovide,  les  Métamorphoses. 

Ésope,  Phèdre,  La  Fontaine  et  F Lomxy,  Fables. 
Martial,  choix  d'épigrammes. 
JuvÉNAL  et  Perse,  Satires. 
Clotilde  DE  Surville,  poésies. 
Malherbe,  Odes. 

dans  celte  section,  au  moins  autant  (jne   le  Tsse  et  sui- 
tout  que  Voltaire. 

L  Crébillon  pourrait  tHie  supprimé  sans  in>nvénient. 


CHOIX  DES  LIVRES.  123 

BoiLEAU,  œuvres. 

J.-B.  Rousseau,  clioix  de  ses  poésies. 

Mme  Des  Houlières,  Idi/Ues  et  quelques  poésies. 

Voltaire,  choix  de  ses  poésies. 

Gresset,  œuvres  choisies.  « 

Delille,  œuvres  choisies. 

Thompson,  /t's  Sai.xiin<^. 

ÉPISTOLAIRES 

CicÉRON,  Pline  le  Jeune,  Mme  de  Sévigné,  lettres. 
Voltaire,  lettres  choisies. 

ROMANS 

Cervantes,  Don  (Juichottf. 
FoË,  Hobin^on  Cria^oé. 
Lesage,  (iil  Bios. 
l'iELDiNG,  Torn  Joni-<. 
RiCHARUSON,  ClarU>c  Jlorlun'c. 

HISTOIRE 

BossuET,  Diicours  sur  l' histoire  universelle. 
Barthélémy,   Voyage  du  jeune  Anacharnis. 
HÉRODOTE,  Thucydide  et  Xénophon,  leurs  histoires. 

1.  On  i)Ourrait  encore  supprimer  sans  crainte,  dans  cette 
l)iblifitlièqiie  '•  de  rhoix  ...  Clotilde  de  Slrville,  Mme  Des 
IIoiLiKiiEs.  (iRESSET,  Delille,  Tiio.mpson  (plus  générale- 
ment Thomson),  et  même  J.-B.  Rousseau,  tous  aujourd'liui 
Itien  déchus  de  leui-  ancienne  uloire. 


124  LE  LIVRE. 

OuiNTE-GuRCE,  Histoire  d' Alexandre. 
TiTE-LivE,  son  histoire  romaine. 
César,  Commentaires. 
Salluste,  Calilina  eiJitgurtha. 
Tacite,  ses  Histoires^. 

Montesquieu,  Grandeur  et  Décadence  des  Uomains. 
Vertot,  Révolution^  romaines^  Révolutions  de  Por- 
tugal et  Révolutions  de  Suède  *. 
Saint-Réal,  Conjuration  de  Venise. 
Voltaire,  Histoire  de  Charles  XII  ^. 

BIOGRAPHIE 

Plutaroue,  Vies  des  liommes  illustres.  » 

Sur  cette  question  du  «  choix  des  livres  »,  on  peut 
encore  consulter  avec  fruit  le  Catéclmme  positiviste 

1.  Et  ses  Annales  aussi  sans  doute. 

2.  Comme  Mably,  Vertot  et  Saint-Réal  sont  présentement 
bien  abandonnée  et  pourraient  être  supprimés  de  cette  liste. 

5.  Nous  ajouterions  volontiers  ici  deux  autres  ouvrages 
de  Voltaire,  l'Essai  sur  les  mœurs  et  le  Siècle  de  Louis  XIV, — 
sans  parler  du  Dictionnaire  philosophique,  qui  auiait  imman- 
quablement pris  place  dans  une  des  sections  précédentes. 
Mais  que  d'autres  historiens  mériteraient  de  figurer  aujour- 
d'hui sur  cette  liste!  Le  cardinal  de  Retz,  Saint-Simon,  etc.; 
et  Augustin  Thierrj',  Michelet,  Taine,  etc.  Nous  ne  manque- 
rions pas  non  plus  d'ajouter  aux  Considérations  sur  les  causa 
de  la  (jrandeur  des  JRomains  et  de  leur  décadence  de  Montes- 
quieu, l'Esprit  des  lois  et  les  Lettres  persanes.  II  est  à  remar- 
quer, en  outre,  que  nulle  mention  n'est  faite  ici  ni  de  Dante, 
ni  de  Shakespeare,  ni  de  Rabelais,  ni  de  Jean-Jacques  Rous- 


CHOIX  DES  LIVRES.  125 

d'Auguste  Comte  (1708-1857)',  où  se  trouve  une  liste 
de  inO  volumes  ou  ouvrages  destinés  à  composer  la 
«  Bibliothèque  positiviste  au  xix'  siècle  »:  —  les 
«  Catalogues  des  bibliothèques  de  Napoléon  p'^  » 
(bibliothèques  de  voyage,  de  la  Malmaison,  des  Tui- 
leries, etc.),  publiés  par  M.  Gustave  Mouravit,  dans 
son  étude  sur  «  Napoléon  bibliophile  »  -  :  —  le  «  Cata- 
logue de  livres  (au  nombre  de  AT)),  choisis  par  la 
Société  Franklin  pour  les  bibliothèques  popu- 
laires »^;  —  et  les  plans  de  bibliothèques  insérés 

seau,  ni  de  Diderot,  tous  reconnus  aujourd'hui  pour  des 
écrivains  de  premier  ordre,  mais  qui,  du  temps  de  Peignol, 
n'avaient  pas  obtenu  la  renommée  qu'ils  ont  acquise  depuis. 

1.  Pages  57-40.  (Paris,  sans  nom  d'éditeur.  En  vente,  10,  lue 
Monsieur-le-Prince,  1890;  ô-  édit.) 

2.  Revue  bibUo-iconofjraphique,  mai  lOO-ï  à  1903.  \o\v  notam- 
ment le  numéro  de  décembre  190.3,  pp.  589-591,  où  se  trouve 
une  lettre  relative  au  projet  de  l'cmpoiour  (projet  qui  ne  fut 
jamais  exécuté)  de  faire  imprimer  une  bibliothèque  d'un 
millier  de  volumes  pour  son  usage  particulier.  «  Les  volu- 
mes —  imprimés  sans  marges,  pour  ne  pas  perdre  de  place, 
—  seraient  de  cinq  à  six  cents  pages,  reliés  à  dos  brisé  et 
détaché,  et  avec  la  couverture  la  plus  mince  possible.  Cette 
bibliothèque  serait  composée  d'à  peu  près  :  40  volumes  de 
Religion;  40  des  Épiques  (Homère,  Lucain,  le  Tasse,  Télé- 
maque.  la  Henriade,  etc.);  40  de  Théâtre;  60  de  Poésie; 
100  de  Romans;  60  d'Histoire.  Le  surplus,  pour  arriver  à 
1000,  serait  rempli  par  des  Mémoires  historiques  de  tous 
les  temps.  •  Etc. 

3.  Dans  le  Magasin  pittoresque,  1871,  p.  159.  Ce  «  Cata- 
logue •  est  suivi  de  «  Conseils  aux  fondateurs  de  bibliothè- 
ques populaires  ».  Sur  ces  bibliothèques  et  sur  «  une  bibho- 
Ihèque  de  pauvres  gens  ■-.  voir  les  considérations  émises 
par  Lamartine,  dans  la  préface  de  Geneviève,  histoire  d'une 
servante,  pp.  25  et  s.  (Paris,  Librairie  nouvelle,  1855):-  ...Ainsi, 


126  LE  LIVRE. 

dans  les  Notes  et  Réflexions  d'un  lecleur,  de  M.  Albert 
CoLLiGNON  ^  ;  dans  Fra  i  libri.,  de  MM.  Guicciardi 
el  V .  DE  Sarlo-  ;  dans  le  Bonlieur  de  vivre,  de  sir 
John  LuBBOCK^;  etc. 

Cette  a  liste  de  cent  bons  livTes  »,  donnée  par  sir 
.John  Lubbock  dans  ce  dernier  ouvrage,  et  formée 
par  un  auditoire  d'ouvriers  anglais,  est,  bien  en- 
tendu et  inévitablement,  composée  surtout  de  livres 
anglais.  Les  noms  de  Corneille,  de  Racine,  La  Fon- 
taine, Montesquieu,  Diderot,  J.-J.  Rousseau,  etc., 
sont  omis  ;  mais  on  y  voit  resplendir  ceux  de 
Bunyan,  de  Keble,  White,  Smiles,  etc.  Comme 
lavoue,  du  reste,  spontanément  l'auteur  ^  :  «  Si  je 
m'étais  adressé  à  un  auditoire  français,  ma  liste 
aurait  été  très  différente  ». 

(le  tout  ce  qui  compose  une  bibliothèque  complète  pour 
un  homme  du  monde  ou  pour  une  académie,  à  peine  pour- 
rait-on extraire  cinq  ou  six  volumes  français  à  l'usage  el 
à  l'intelligence  des  familles  illettrées,  à  la  ville  ou  à  la 
campagne...  »  (p.  .30).  «  Il  n'y  a  que  les  gens  de  loisir  qui 
l)euventlire  des  Uvres  en  beaucoup  de  volumes....  >•  (p.  45). 
(Pour  le  peuple,  il  faut  des  ouvrages  de  peu  d'étendue  : 
nous  voilà  loin  des  romans-feuilletons!)  Etc. 

1.  Page  10.  (Paris,  Fischbacher,  1896;  in-I8.) 

2.  Voir  la  Revue  bleue,  il  février  I80.J,  p.  105. 

3.  Tome  I,  pages  84-88.  (Paris,  Alcan,  1801;  in-lS.)  —  Voir 
aussi,  comme  «  choix  de  livres  »,  tout  le  chapitre  que  nous 
avons  consacré,  dans  notre  tome  I,  aux  Prédilertions  pai-li- 
rulières  et  Auteurs  préférés,  spécialement  les  articles  i-elalifs 
à  Grotius,  à  Gui  Patin,  à  Daglesseac,  Montesquieu,  Gres- 
SET,  etc. 

4.  Préface,  p.  ii  —  De  même,  dans  l'enquête  ouverte  par 
MM.    Guicciardi   el  F.    de  Sarlo    et   leproduilc  dans  Fra  i 


CHOIX  DES  LIVRES.  127 

Oui,  autant  de  lecteurs,  autant  de  choix  ditTé- 
rents,  autant  de  bibliothèques  (Hstinctes,  puisque, 
outre  les  changements  dus  au  temps,  «  à  la  mode  », 
chacun  de  nous  a  ses  goûts  propres,  ses  aptitudes 
spéciales,  et  que  réducation,  la  profession,  la  natio- 
nalité, Tàge,  le  tempérament,  l'état  de  fortune,  etc., 
quantité  d'éléments  variant  à  l'infini,  viennent  in- 
fluencer et  déterminer  ce  choix- 


Voici  cependant,  sur  cette  question  du  «  choix  des 
livres  »,  quelques  sages  préceptes,  qu'on  fera  bien 
de  méditer  et  d'appliquer. 

Dabord  ces  considérations  de  l'écrivain  suisse 
Léonard  Ml- ISTER  (17  41-1811)'  : 

a  La  meilleure  règle  à  suivre  dans  le  choix  de  ses 
lectures  est  celle  quil  convient  de  s'imposer  de 
bonne  heure  dans  le  choix  de  ses  liaisons.  Il  faut 
toujours  tâcher  de  vivre  avec  des  êtres  qui  nous 
soient  supérieurs  à  quelques  égards,  qui  ne  soient 
pas  du  moins  trop  au-dessous  de  nous-mêmes,  et 
puissent  nous  donner  l'espérance  de  nous  rendre 
ineilleurs  ou  plus  aimables,  et,  s'il  est  possible,  l'un 

/(7//(,  c'fsl  D.tnto  qui  arrive  entête,  absolument  comme  dans 
l'enquête  ouverte  par  la  Revue  bleue  c'est  Victor  Ilui^o  et 
Moiièie  qui  tiennent  la  corde.  (Cf.  Revue  bleue,  il  février, 
3  Juin  et  '24  juin  1X03,  pp.  16"),  077  et  801.) 

1.  Ap.  F  EUT  ia\:lt,  les  Amoureux  du  livre,  pp.  252-205. 


128  LE  LIVRE. 

et  Tautre.  Il  faut  choisir  d'abord  les  livres  qui  nous 
servent  d'instituteurs,  de  guides  et  de  maîtres;  ce 
n'est  qu'après  avoir  bien  profité  de  ceux-là  que  nous 
pourrons  nous  attacher  à  d'autres  comme  à  des 
amis,  à  des  amis  de  tous  les  jours  et  de  tous  les 
instants,  parce  qu'il  n'y  a  que  ceux-là  dont  l'amitié 
nous  rende  vraiment  heureux.  » 

Puis  celte  très  remarquable  lettre  de  Thomas 
Carlyle  (1795-1881)  a  à  un  jeune  homme  sur  le 
choix  de  ses  lectures  »,  lettre  célèbre  en  Angleterre, 
dit  Edouard  Charton,  qui  l'a  publiée  dans  les  notes 
de  son  Tableau  de  Cébès\  et  que,  vu  son  impor- 
tance, je  reproduis  ici  in  extenso  : 

«  Ce  serait  pour  moi  une  véritable  satisfaction  de 
pouvoir  seconder,  par  mes  conseils,  les  généreux 
efforts  que  vous  faites  en  vue  de  votre  amélioration 
personnelle;  malheureusement  une  longue  expé- 
rience m'a  convaincu  que  les  conseils  ont,  en 
général,  peu  dnlilité,  et  en  voici  la  principale 
raison  :  c'est  quil  est  très  rare,  pour  ne  pas  dire 
inqDOSsible,  que  les  conseils  soient  bien  donnés, 
aucun  homme  ne  pouvant  connaître  assez  parfaite- 
ment l'état  d'esprit  d'un  autre  pour  se  mettre  à  sa 
place;  en  sorte  que  c'est  presque  toujours  à  un  per- 
sonnage imaginaire  que  s'adresse  le  conseiller  le 
plus  sensé  et  le  mieux  intentionné. 

i.  Edouard   Charton,   le  Tableau  de   Cébès,  Souvenirs  de     j 
mon  arrivée  à  Paris,  pp.  150-154.  (Paris,  Hachette,  1882  ;  in-12.) 


CHOIX   DES   LIVRES.  129 

«  C'est  pourquoi,  au  sujet  des  livres  (jue  vous 
devez  lire,  —  vous  que  je  connais  si  peu  —  je 
trouve  à  peine  possible  de  vous  dire  rien  de  précis. 
Ce  que  je  vous  conseille  toutefois  et  en  toute  assu- 
rance, c'est  de  rester  fidèlement  attaché  à  l'habitude 
de  lire. 

«  Tout  bon  livre,  tout  livre  plus  sage  que  vous, 
vous  apprendra  quelque  chose,  et  même  beaucoup 
de  choses,  plus  ou  moins  indirectement,  si  votre 
esprit  est  ouvert  à  l'instruction. 

«  .Je  considère  comme  juste  et  d'une  application 
générale  cet  avis  de  Johnson  :  «  Lisez  le  livre  qu'un 
«  désir  et  une  curiosité  honnêtes  vous  portent  à  lire  ». 

tt  Ce  désir  et  cette  curiosité  sont,  en  efîet,  l'indice 
qu'il  y  a  très  probablement  en  vous  ce  qu'il  faut 
pour  que  vous  puissiez  tirer  un  bon  profit  du  livre. 

«  On  a  dit  aussi  :  «  Nos  désirs  sont  les  pressen- 
«  timents  de  nos  aptitudes  ».  C'est  encore  là  une 
bonne  parole,  et,  dans  le  sens  où  elle  doit  être  com- 
prise, un  puissant  encouragement  pour  tous  les 
hommes  sincères;  elle  n'est  pas  applicable  seulemeni 
à  nos  désirs  et  aux  elTorts  que  nous  devons  faire 
pour  nous  instruire  par  la  lecture,  elle  l'est  à  toutes 
les  directions  de  notre  esprit. 

»  Parmi  toutes  les  choses  les  plus  dignes  de  votre 
attention,  attachez-vous  avec  une  vive  espérance  à 
ce  qui  vous  paraît  le  meilleur,  le  plus  beau  et  le 
plus    admirable.     En    suivant    cette     règle,    après 

LE    I.IVIIE.    —    T.    II.  9 


130  LE  LIVRE. 

maintes  expériences  (honnêtes,  viriles,  bien  entendu, 
et  non  point  puériles,  légères,  inconsistantes),  vous 
reconnaîtrez  peu  à  peu  ce  quil  y  a  pour  vous,  en 
réalité,  de  plus  digne  de  votre  admiration,  ce  qui 
est  moralement  et  intellectuellement  votre  élément, 
votre  vrai  terrain,  en  somme,  ce  qui  peut  vous  être 
le  plus  profitable. 

«  Oui,  je  le  répète  avec  conviction,  tout  désir  sin- 
cère et  honnête  est  un  avertissement  de  la  nature, 
et  il  faut  en  tenir  grand  compte.  Mais,  prenez 
garde!  Il  faut  distinguer,  avec  la  plus  sérieuse 
attention,  les  vrais  désirs  des  faux  désirs. 

«  Les  médecins  nous  permettent  les  aliments  qui 
excitent  en  nous  un  appétit  véritable  :  ils  nous  pres- 
crivent, au  contraire,  de  nous  abstenir  de  ceux  vers 
lesquels  nous  ne  sommes  attirés  que  par  un  faux 
appétit.  Ce  sont  là  de  très  bons  conseils.  Les  lecteurs 
faibles,  légers,  qui  courent  de  livres  frivoles  en 
livres  frivoles,  non  seulement  ne  tirent  rien  de  bon 
d'aucun  d'eux,  mais,  au  contraire,  se  font  du  mal 
avec  tous;  on  peut  parfaitement  les  comparer  à  ces 
personnes  déraisonnables  et  ennemies  de  leur  propre 
santé,  qui  se  plaisent  à  se  laisser  tromper  par  leur 
goût  irréfléchi  pour  les  épiceries  et  les  sucreries, 
quand  leur  appétit  réel  exigerait  une  alimentation 
nutritive  et  solide. 

«  Sous  la  réserve  de  ce  commentaire,  je  vous 
recommande  le  conseil  de  Johnson. 


CHOIX  DES  LIVRES.  131 

<i   Et  mainlonanl,  je  vous  donnerai  un  autre  avis. 

«  Tous  les  livres  ne  sont,  à  vrai  dire,  que  l'histoire 
des  hommes  qui  ont  vécu,  l'histoire  de  leurs  pensées, 
de  leurs  actions;  c'est  à  cet  enseignement  qu'abou- 
tissent, en  définitive,  les  lectures,  de  quelque  nature 
qu'elles  soient.  En  ce  sens,  on  peut  recommander 
les  livres  d'histoire  proprement  dits  comme  la  base 
de  l'étude  de  tous  les  autres  livres,  comme  le  préli- 
minaire de  tout  ce  que   nous  avons  à  espérer   dy 
trouver  dniile.  Que  le  jeune  lecteur  commence  donc 
par  l'histoire  du  passé,  et,  en  particulier,  par  l'his- 
toire de  son  pays.  Qu'il  se  livre  avec  application  à 
ce  genre  d'études,  et  il  en  verra  sortir,  comme  les 
branches  d'un  tronc  darbre,   un  nombre  infini  de 
connaissances.  Il  se  sera  ainsi  placé  tout  d'abord  sur 
une  haute  et  large  chaussée,  d'où   il  découvrira  de 
vastes  espaces,  et,  de  là,  il   lui  sera  plus  facile  de 
clioisir  le  lieu  où  il  lui  conviendra  le  mieux  de  se  fixer. 
«c  Ne  vous  laissez  pas  décourager,  si,  en  cherchant 
à  vous  instruire,  vous  tombez  dans  quelque  méprise, 
si  vous  reconnaissez  que  vous  avez  suivi  quelque 
fausse  direction;  cela  arrive  à  tous  les  hommes,  dans 
leurs  études  comme  en  beaucoup  d'autres  choses. 
C'est  avoir  déjà  profité  que  s'être  aperçu  qu'on  a 
commis  une  erreur. 

«  Quiconque  s'applique  sincèrement,  virilement, 
à  bien  faire,  ne  tarde  pas  à  se  sentir  capable  de  faire 
mieux. 


132  LE   LIVRE. 

«  Ce  n'est  au  fond  qu'à  cette  condition  d'efforts 
incessants  que  les  hommes  peuvent  se  cultiver  et 
s'améliorer.  Matériellement,  notre  marche  est  d'abord 
un  trébuchement,  une  tendance  à  tomber,  et  en 
même  temps  un  effort  pour  nous  relever,  pour  nous 
maintenir  droits,  jusqu'à  ce  que  nous  arrivions  à 
savoir  poser  nos  pieds  solidement  sur  la  bonne 
route.  C'est  là  l'emblème  de  toutes  nos  entreprises 
dans  la  vie. 

«  Pour  conclure,  je  vous  rappellerai  que  ce  n'est 
point  à  l'aide  des  livres  seuls,  ou  même  principale- 
mont  grâce  à  eux,  qu'on  devient  de  tout  point  un 
homme.  Étudiez-vous  à  vous  acquitter  fidèlement, 
dans  quelque  situation  que  vous  vous  trouviez,  des 
devoirs  qui  vous  sont  directement  ou  indirectement 
imposés.  Un  poste  vous  est  assigné  :  tenez-vous-y 
fidèlement,  résolument,  comme  un  vrai  soldat. 
Dévorez  en  silence  les  chagrins  qui  ne  manqueront 
pas  de  vous  y  assaillir.  Nous  sommes  tous  exposés 
à  de  pénibles  épreuves  dans  les  diverses  conditions 
de  notre  existence;  mais  soyons  toujours  fermement 
disposés  à  ne  pas  abandonner  notre  tâche.  On  se 
perfectionne  beaucoup  plus  sûrement  encore  par 
l'action,  le  travail,  que  par  la  lecture.  Je  vois  s'élever 
une  race  d'hommes  disposés  à  concilier,  à  réunir  ces 
deux  moyens  infaillibles  du  progrès  :  accomplir 
sagement,  vaillamment,  ce  qui  est  leur  devoir  dans 
leur  état  présent,  et  en  même  temps  se  préparer,  par 


CHOIX  DES   LIVRES.  133 

l'instruction,  à  des  œuvres  plus  importantes,  quand 
elles  viendront  à  leur  portée. 

«  Recevez  mes  souhaits,  mes  encouragements,  et 
croyez  que  je  suis  sincèrement  tout  à  vous. 

«  Thomas  Carlyle.  » 


S'il  y  a  doute,  opposition  et  contradiction  sur  le 
nombre  et  sur  Tespèce  de  livres  à  posséder,  il  est 
une  sorte  d'ouvrages  qui  échappe  à  cette  règle  et 
dont  on  ne  saurait  trop  souhaiter  l'abondance.  Si, 
pour  reprendre  la  comparaison  de  Voltaire,  on  n'a 
et  l'on  ne  peut  avoir  qu'un  petit  cercle  d'amis,  on  ne 
risque  rien  de  posséder  beaucoup  de  relations;  si, 
d'accord  avec  Gœlhe  et  avec  Lacordaire  ',  —  «  on 
ne  devrait  lire  que  ce  qu'on  admire  »,  «  il  ne  faut 
lire  que  les  chefs-d'œuvre  »,  —  nous  n'avons  pas  de 
temps  à  consacrer  aux  écrits  de.  second  ordre,  et 
nous  devons  nous  borner  à  nos  maîtres  préférés, 
il  est  non  moins  sage  et  avantageux  d'être  ample- 
ment pourvu  d'ouvrages  à  consulter,  de  livres  de 
recherches,  de  référence  :  dictionnaires,  manuels, 
annuaires,  répertoires,  etc.  Ici,  seuls,  l'emplacement 

1.  Cf.  supra,  t.  I,  iJ.  IIKI.  Et  Al-?^one  : 

l'eiiege  quoilcumque  csl  memorabilu. 

"  Étudie  (lis  jusqu'au    bout)  tout  ce  qui  est  digne  de  nié- 
inoire.  ••  {Idylles,  IV,  trad.  Nir^ard,  p.  105;  Paris,  Didot,  1887.) 


134  LE  LIVRE. 

et  la  fort  une  dont  vous  disposez  doivent  limiter  vos 
exigences. 

C'est  à  propos  de  cette  sorte  de  livres  que  La. 
Mothe-Le  Vayer  écrivait,  dans  la  lettre  déjà  plusieurs 
fois  citée  par  nous  '  :  «  Quant  à  ces  derniers  [aux 
dictionnaires],  je  tiens,  avec  des  personnes  de  grande  < 
littérature,  qu'on  n'en  saurait  trop  avoir,  et  c'est 
une  chose  évidente,  qu'il  les  faut  posséder  en  pleine 
propriété,  parce  qu'ils  sont  d'un  journalier  et  perpé- 
tuel usage,  soit  que  vous  soyez  attaché  à  la  lecture 
et  intelligence  de  quelque  auteur,  soit  que  vous 
vaquiez  à  la  méditation  ou  composition  de  quelque 
ouvrage  ». 

Notons  encore  cependant,  à  propos  des  diction- 
naires, cette  très  juste  remarque,  extraite  du  pros- 
pectus de  V Encyclopédie'^  :  «  Ces  sortes  de  collec- 
tions... ne  tiendront  jamais  lieu  de  livres  à  ceux  qui 
chercheront  à  s'instruire;  les  dictionnaires,  par  leur 
forme  même,  ne  sont  propres  qu'à  être  consultés,  et 
se  refusent  à  toute  lecture  suivie  ». 


Nombre  de  lecteurs  pourtant,  à  commencer  par 
Voltaire  lui  même,  ne  se  contentent  pas  de  «  quel- 
ques amis  »  et  se  répandent  volontiers. 

1.  Lettre  XIII,  Dit,  moyen  de  dresser  une  bibliothcqxie.... 
{Œuvres,  l.  X,  p.  109.) 

'i.  Ap.  d'Ale-Mbeiît,  Discmtrs  préUrninaire  de  l'Eiiei/rlupédie, 
\>p.  I25-1'26.  (Paris,  Dubuisscm.  Bibliothèque  nationale.  ISOi.) 


LIRE  BEAUCOUP  OU  BEAUCOUP  RELIBE  1       135 

a  Jamais  amant  volage  n'a  plus  souvent  changé 
de  maîtresse  que  moi  de  livres  »,  disait  Bayle  (1647- 
1706)'. 

Emerson  (1805-1882),  «  avec  cette  intrépidité  d'as- 
sertion qui  le  caractérise,  affirme  quelque  part  que 
les  hommes  de  génie  doivent  être  de  grands  liseurs 
Je  ne  sais  pas  trop  si,  l'histoire  en  main,  on  pour- 
rait prouver  que  cela  est  exact.  Leibnitz,  Voltaire, 
Goethe,  avaient  énormément  lu  ;  Descartes  et  Rous- 
seau^ étaient,  au  contraire,  de  petits  liseurs,  peu  au 
courant  de  la  tradition....  De  nombreuses  lectures, 
si  elles  sont  judicieusement  dirigées,  faites  avec 
discernement,  avec  un  sérieux  désir  de  s'orienter 
dans  le  monde  intellectuel,  n'oppriment  point  l'esprit, 
ne  l'alourdissent  point,  comme  on  se  plaît  à  le  répé- 

\.  Ap.  Sainte-Beuve,  Porlrails  liltéraircs,  t.  I,  ]>.  ôfiO. 

2.  Jean-Jacquos  Rousseau,  écrit  David  Iluino,  «  n  très 
l»ou  lu  durant  le  cours  de  sa  vie,  et  il  a  maintenant  renoncé 
tout  à  fait  à  la  lecture.  Il  a  très  peu  vu,  et  n'a  aucune 
sorte  do  curiosité  pour  voir  et  observer.  Il  a,  à  pioprement 
parler,  réfléchi  et  étudié  fort  peu,  et  n'a,  on  vérité,  qu'un 
fonds  pou  étendu  de  connaissances.  Il  a  seulement  seuli 
durant  tonte  sa  vie;  et,  à  cet  égard,  sa  sonsil)iIilé  est  mon- 
tée à  un  degré  qui  passe  tout  ce  quo  j'ai  vu  jusqu'ici;  mais 
elle  lui  donne  un  sentiment  plus  aigu  de  peine  que  do  plai- 
sir. Il  est  comme  un  liommo  qui  seiait  nu,  non  seulement 
nu  de  ses  vêtements,  mais  nu  et  dépouillé  de  sa  peau,  et 
qui,  ainsi  au  vif,  aurait  à  lutter  avec  l'inlompério  des  élé- 
ments qui  troublent  perpétuellomontco  bas  monde.  •■  •■  Certes, 
ajoute  Sainto-Bouve,  après  avoir  cité  cotte  lettre  de  David 
Uwme  (Causeries  du  lundi,  t.  II,  p]).  79-80),  il  est  impossible! 
de  mieux  représenter  l'état  mor.d  et  physiologique»  de  Rous- 
seau. ■•  C-f.  i n fn I,  i'ha\>.  XII,  |>.  'IMi. 


136  LE  LIVRE. 

ter  sans  y  avoir  suffisamment  réfléchi.  La  vérité  est 
qu'elles  le  dégagent,  retendent,  le  mettent  à  même 
de  vivre  de  la  vie  la  plus  variée,  la  plus  intense,  la 
plus  riche  '.  » 

M.  Albert  Collignon,  qui  a  particulièrement  étu- 
dié cette  question,  y  revient  souvent,  et  il  est 
d'avis,  lui  aussi,  presque  toujours,  qu'il  faut  lire 
beaucoup. 

«  Nous  devons  lire  beaucoup,  —  dans  tous  les 
sens  du  mot  beaucoup.  Je  ne  suis  point  partisan  du 
précepte  ancien,  multuin  non  multa'\  et  c'est  aussi 
en  plus  d'un  sens  que  je  redoute  lliomme  d'un  seul 
llvre^. 

«  Le  charme  de  la  vaste  lecture,  et  qui  en  varie 
presque  à  l'infini  le  plaisir,  est  de  chercher  le  vrai, 

1.  .Iules  Levallois,  V Année  d'un  ennile,  Comment  on  reste 
libre,  p.  18. 

2.  Cependant,  dans  le  même  ouvrage,  la  Religion  des  Lettres, 
page  m,  M.  All)ei't  Collignon  estime  qu'<'  il  faut  lire  beau- 
coup, peu  de  livres,  toujours  les  mêmes,  [c'est-à-dir-e  précisé- 
ment multum  non  multa]  les  meilleuis  dans  le  geni'e  de  son 
talent  et  de  son  travail,  se  pénétrer  de  leur  substance, 
comme  on  se  nourrit  d'aliments  sains  et  solides  pour  former 
son  tempérament  ■•.  Et  page  Ui  :  ■■  Troj)  de  lecture  rend 
l'esprit  paresseux  et  désaccoutume  d'écrire.  Un  livre  ne  doit 
être,  pour  un  homme  de  lettres,  qu'un  point  de  départ,  la 
branche...  d'où  l'imagination  ailée  prend  son  vol,  ■■  etc.  — 
Cf.  le  mot  (déjà  cité  :  tome  I,  page  195.  note  2)  du  Père 
Cratrv  :  •<  La  lecture,  cette  paresse  déguisée....  "  (L'Intermé- 
diaire des  chercheurs  et  curieux,  7  novembre  1S99,  col.  778.) 

"i.  Timeo  hominem  unius  libri,  sentence  attribuée  à  saint 
Thomas  d'Afpiin  :  cf.  .lean  Darche,  Essai  sur  la  lecture, 
pp.  157-158. 


RELECTURES.  137 

le  bon  el  le  bien  dit,  partout,  même  au  milieu  de 
l'alliage  médiocre  qui  l'entoure,  comme  on  découvre 
un  diamant  dans  la  terre  ou  des  paillettes  d'or  dans 
des  sables  et  des  minerais  sans  valeur.  On  a  le  plai- 
sir de  la  chasse  et  de  la  trouvaille.  Après  les  rares 
chefs-d'œuvre,  si  vite  épuisés,  bien  des  livres  aima- 
bles, quoique  secondaires,  méritent  encore  notre 
attention.  Quelques  lignes  d'un  inconnu  suffisent  à 
témoigner  dans  quelle  estime  nous  devons  l'avoir — 
Le  goût  affiné  et  fortifié  à  la  fois  dans  le  commerce 
habituel  des  écrivains  supérieurs,  discerne  ensuite 
et  sait  choisir  avec  tact,  avec  promptitude,  avec  dé- 
licatesse, ce  qui  mérite  l'attention  dans  les  écrivains 
secondaires.  «  Il  sied,  disait  Sainte-Beuve,  à  tout 
«  estomac  viril  et  à  tout  esprit  émancipé  de  lire  tout 
«  et  de  s'adresser  à  des  auteurs  de  tout  bord  et  de 
«  toute  opinion,  »  Expliquant  à  son  tour  comment  il 
faut  lire,  Joubert  a  dit  :  «  Quand  je  ramasse  des 
«  coquillages  el  que  j'y  trouve  des  perles,  j'extrais 
«  les  perles  et  je  jette  les  coquillages  '.  » 

«  Il  faut  à  l'homme  de  lettres  une  lecture  im- 
mense: mais,  pour  être  profitable,  elle  doit  être  rai- 
sonnée.  Comme  la  culture  de  la  terre  varie  suivant 
la  nature  du  sol,  la  lecture,  suivant  les  auleuii's.  doit 
aussi  différer  :  tantôt  profonde  ol  insistante,  tantôt 
légère  et  variée.  Ainsi  relire,  creuser,  fouiller,  médi- 

I    All)C'rl     ('.(tLLKiXON.    /'(    Hcliyioii   des  Lellrcs,   pp.    '.)ti-!l3. 


138  LE  LIVRE, 

ter  les  œuvres  des  génies  profonds,  parcourir  rapi- 
dement les  œuvres  des  génies  superficiels,  telle  me 
semble  la  bonne  méthode  pour  unir  l'étendue  à  la 
solidité. 

«  La  lecture,  fécondée  par  la  réflexion,  alimente 
l'esprit  et  l'étend.  Je  ne  sais  qui  Ta  appelée  «  le  fu- 
«  mier  de  l'intelligence*  ». 

Relire,  relire  et  méditer  les  chefs-d'œuvre  qui 
s  adaptent  le  mieux  à  nos  goi'its  et  à  nos  besoins,  et 
parcourir  les  livres  de  valeur  moindre  ou  d'intérêt 
secondaire  pour  nous,  tel  est  donc  le  meilleur  pro- 
gramme. A  mesure,  d'ailleurs,  qu'on  avance  dans  la 
vie,  on  devient  plus  difficile  dans  le  choix  de  ses 
lectures,  et,  en  même  temps  que  le  goût  s'affine,  les 
yeux  s'affaiblissent  et  ne  nous  prêtent  plus  le  même 
secours  :  double  raison  pour  moins  se  prodiguer,  se 
montrer  plus  avare  de  son  attention  et  de  son  temps. 

«  Il  me  semble  surtout  que,  sur  le  soir  de  la  vie, 
a  dit,  dans  une  de  ses  meilleures  pages,  l'archevêque 
de  Reims  LANornox  (1 816-1874)  ^  il  doit  y  avoir  un 
bonheur  tout  spécial  à  s'asseoir  à  son  foyer,  et  à 
relire  quelques-uns  de  ces  bons  auteurs  qui  nous  ont 
autrefois  charmé^;  puis  à  redescendre  le  cours  de 

\.  Alhort  r.OLLiGNON,  op.  cit.,  p.  103. 

"2.  Ap.  .lean  Darche,  op.  cit.,  pj).  529-")">0. 

").  «  Éliidicr  <1(*  mieux  on  mieux  les  choses  qu'on  sait,  voir 
et  revoir  les  gens  qu'on  aime,  délices  de  la  malurilé.  » 
(Sainte-Beuvk,  Porlrniltt  contemjioraini:.  l.  IV.  j».  7t5\.)  Cf. 
aussi  supra,  t.  I.  p.  200. 


RELECTURES.  139 

nos  lectures  et  des  circonstances  qui  les  ont  accom- 
pagnées.... Que  de  souvenirs  vous  trouverez  ainsi  le 
long-  de  ce  chemin  recommencé  par  la  pensée!  que 
de  douces  émotions  vous  feront  éprouver  ces  vieilles 
pagres  que  vous  avez  lues  si  souvent  !  Vous  y  retrou- 
verez à  chaque  ligne  le  parfum  de  tant  de  souvenirs, 
et  peut-être  aussi  quelques  tristes  impressions,  que 
\c  temps  aura  à  peine  calmées.  Pour  moi,  c'est  là  un 
des  plaisirs  purs  que  je  me  promets  dans  ma  vieil- 
lesse, si  le  Ciel  doit  prolonger  ma  vie  :  rouvrir  quel- 
([ue  vieux  livre  poudreux,  y  surprendre  les  traces 
de  mes  impressions;  recommencer  avec  lui  tout  un 
itinéraire  ;  suivre,  en  les  reprenant,  les  vestiges  de 
notre  vie  commune  à  travers  les  années  ;  lui  deman- 
der de  nouvelles  idées,  ou  du  moins  éclairer  davan- 
tage ce  que  déjà  maintes  fois  il  m'aura  dit,  Féclairer 
par  la  lumière  plus  vive  de  l'expérience  et  de  la 
malurilé  de  l'âge....  Non,  après  la  compagnie  de 
Dieu,  des  bonnes  pensées  qu'il  inspire,  et  des  vrais 
amis,  je  ne  prévois  rien  de  meilleur  pour  ces  jours 
peut-être  si  longs  que  nous  réserve  l'hiver  de  la  vie; 
je  ne  vois  rien  de  mieux  que  cette  lumière  qui  se 
projette  sur  le  passé,  et  revient  se  mélanger  aux 
pensées  dernières  d'une  existence  qui  s'en  va.  » 

Sur  le  plaisir  des  relectures,  Doudan  non  plus  ne 
tarit  pas  : 

«   .l'aime  à  relire  les  mêmes  livres'.  » 

1.  UouDAN,  l.cllrcs,  l.  II,  |t.  27. 


140  LE  LIVRE. 

«  De  notre  temps  surtout,  qui  n'est  pas  1res  riche 
en  choses  vraiment  nouvelles,  il  faudrait  s'accou- 
tumer à  un  plus  grand  plaisir  que  de  lire  et  qui  est 
de  relire.  On  a  fini  alors  avec  la  fatigue  de  faire 
connaissance  ;  on  revoit  des  lieux  qu'on  a  vus,  qu'on 
a  un  peu  ou  beaucoup  oubliés,  et  qu'on  a  plaisir  à 
revoir.  Il  est  bien  entendu  qu'il  faut  que  ce  soient 
de  beaux  livres,  qui  ont  des  tours,  des  détours,  des 
petits  appartements.  Il  y  a  bien  des  plaisirs  dans  ces 
relectures.  On  compare  ses  impressions  passées  aux 
impressions  nouvelles  qu'on  reçoit  ;  on  fait  des 
découvertes;  on  en  entrevoit  de  nouvelles  dans 
les  pages  qui  suivent,  sans  être  travaillé  par 
cette  curiosité  ennuyeuse  qui  dit  :  «  Comment  cela 
finira-t-iP?  » 

«  ...  Bien  que  relire  soit  beaucoup  plus  agréable 
que  lire.  11  y  a  dans  la  première  curiosité  que  donne 
un  livre  inconnu  une  petite  impatience  assez  pénible, 
comme  quand  on  attend  le  mot  décisif  à  la  fin  des 
replis  d'une  longue  phrase  allemande  ^  » 

Jules  Levallois  nous  avoue,  lui  aussi,  que,  «  sans 
chercher  à  imiter  en  quoi  que  ce  soit  Paul-Louis 
Courier  et  Royer-Collard^,  je   suis  de  mon  mieux 

1.  DouDAN,  loc.  cit.,  t.  IV,  p.  207. 

2.  Id.,  loc.  cit.,  l.  IV,  p.  254. 

3.  Cf!  supra,  t.  I,  p.  180  :  «  Mes  livres  font  ma  joie l'aime 

surtout  à  relire  ceux  (fue  j'ai  dt^  lus  nombre  de  fois....  •- 
(P.-L.  Courier,  lettre  du  10  septembre  1705:  Œuvres,  p.  425; 
Paris,  Didot,  1805;  in-18.)  «  ...  Le  mot  de  Hoyer-CoUardà  Alfred 


RELECTURES.  141 

leur  exemple,  et  je  relis  beaucoup  plus    que  je  ne 

lis',     r, 

Sainte-Beuve,  auquel  on  ne  saurait  trop  recou- 
rir en  pareille  matière,  donne  cet  excellent  avis*  : 
«  L'homme  de  goût,  quand  même  il  n'est  pas 
desliné  à  enseigner,  et  s'il  avait  tout  son  loisir,  de- 
vrait, pour  lui  seul,  revenir,  tous  les  quatre  ou  cinq 
ans,  ce  me  semble,  sur  ses  anciennes  et  meilleures 
admirations,  les  vérifier,  les  remettre  en  question 
comme  nouvelles,  c'est-à-dire  les  réveiller,  les  rafraî- 
chir, au  risque  même  de  voir  s'y  faire,  çà  et  là,  quel- 
do  Vigny  :  •■  Je  ne  lis  plus,  monsieur,  je  relis  ».  (Sainte- 
Beuve,  Causeries  du  lundi,  t.  XI,  p.  524.)  ■■  La  lecture  a  ses 
•  brouillons  (ses  essais,  ses  travaux  préliminaires),  comme 
'•  les  ouvrages,  »  disait  un  jour  Piron  à  Fontenelle,  —  c'est- 
à-dire  que,  pour  bien  comprendre  un  livre  et  s'en  former 
une  idée  nette,  lire  ne  suffit  pas,  il  faut  relire.  Relisons 
donc  sans  cesse.  On  ne  s'attendait  pas  assurément  qu'un 
mf)t  de  Piron  ii-ait  en  rejoindre  un  autre  de  Royer-Collard.  » 
(In.,  Nouveaux  Lundis,  l.  VU,  p.  465.) 

1.  Jules  Levallois,  op.  cit.,  p.  50. 

1.  Causeries  du  lundi,  t.  XV,  p.  579.  C'est  encore  à  Sainte- 
Beuve  [op.  cit.,  t.  IL  p.  512)  que  j'emprunte,  à  propos  de 
relectures,  les  anecdotes  suivantes,  relatives  au  mari  de  la 
célèbre  Mme  Geoffrin  (1699-1777)  :  ■•  II  paraît  avoir  peu 
compté  dans  sa  vie  (dans  la  vie  de  Mme  Geoffrin),  sinon  pour 
lui  assurer  la  fortune  qui  fut  le  point  de  départ  et  le  pre- 
mier instrument  de  la  considération  (ju'elle  sut  acquérir. 
On  nous  représente  M.  Geoffrin  vieux,  assistant  silencieuse- 
ment aux  dîners  qui  se  donnaient  chez  lui  aux  gens  de 
Lettres  et  aux  savants.  On  essayait,  raconte-t-dn,  de  lui 
faire  lire  quelque  ouvrage  d'histoire  ou  do  voyages,  et, 
comme  on  lui  donnait  toujours  un  premier  tome  sans  qu'il 
s'en  aperçût,  il  se  contentait  de  trouver  «  que  l'ouvrage 
"  était  intéressant,  mais  que  l'auteur  se  répétait  un  peu  ».  On 


142  LE  LIVRE. 

que  dérangement  :  l'essentiel  est  qu'elles  soient 
vives.  Mais  soyez  tranquilles  sur  le  résultat  :  toutes 
celles  de  ces  admirations  qui  sont  bien  fondées,  et 
si  lui-même,  lecteur,  en  son  âme  secrète,  n'est  pas 
devenu,  dans  l'intervalle,  moins  digne  d'admirer  le 
Beau,  toutes  ou  presque  toutes  gagneront  et  s'ac- 
croîtront à  cette  revue  sincère  :  les  vraiment  belles 
choses  paraissent  de  plus  en  plus  telles  en  avan- 
çant dans  la  vie  et  à  proportion  qu'on  a  plus  com- 
paré. » 

Et,  pour  conclure  : 

«  Sachons  bien  que  la  plupart  des  hommes  |de  ce 
temps  qui  sont  lancés  dans  le  monde  et  dans  le>-- 
aflaires  ne  lisent  pas,  c'est-à-dire  qu'ils  ne  lisent  que 
ce  qui  leur  est  indispensable  et  nécessaire,  mais  pas 
autre  chose  '.  Quand  ces  hommes  ont  de  l'esprit,  du 

ajoute  que,  lisant  un  volume  de  V Encyclopédie  ou  de  Bayle, 
qui  était  imprimé  e^ur  deux  colonnes,  il  continuait,  dans  sa 
lecture,  la  ligne  de  la  première  colonne  avec  la  ligne  corres- 
pondante de  la  seconde,  ce  qui  lui  faisait  dire  ••  que  l'ou- 
'■  vrage  lui  paraissait  bien,  mais  un  peu  abstrait  ».  Ce  sont 
là  des  contes  tels  qu'on  en  dut  faire  sur  le  mari  eflacé  d'une 
femme  célèbre.  Un  jour,  un  étranger  demanda  à  Mme  Geof- 
frin  ce  qu'était  devenu  ce  vieux  monsieur  qui  assistait  autre- 
fois régulièrement  aux  diners  et  qu'on  ne  voyait  plus?  — 
<•  C'était  mon  mari  :  il  est  mort.  ■■ 

i.  Cf.  le  mot  de  Mme  Swetchine  {Pensées,  ap.  comte  de 
Falloux,  Mme  Stvetchine,  sa  vie  et  ses  œuvres,  t.  II,  p.  88)  ; 
..  On  lit  tout  à  présent,  hors  les  livres  »  ;  et  Charles  Nodier 
{V Amateur  de  livres,  dans  les  Français  peints  par  eux-mêmes, 
t.  11,  p.  82)  :  '■  (Les  bibliophiles  disparaissent)  ...  Aujourd'hui 
l'amour   de   l'argent  a  prévalu  :  les  livres  ne  portent  point 


RELECTURES.  143 

i^oûl,  cl  une  certaine  prétention  à  passer  pour  liKé- 
raires,  ils  ont  une  ressource  très  simple,  ils  font 
semblant  d'avoir  lu.  Ils  parlent  des  choses  et  des 
livres  comme  les  connaissant.  Ils  devinent,  ils 
écoutent,  ils  choisissent  et  s'orientent  à  travers  ce 
qu'ils  entendent  dire  dans  la  conversation.  Ils  don- 
nent leur  avis  et  finissent  par  en  avoir  un,  par 
croire  qu'il  est  fondé  en  raison  '.  » 

d'intérêt....  Nos  ijrands  seigneurs  de  l.i  politique,  nos 
grands  seigneurs  de  la  banque,  nos  grands  hommes  d'Élat, 
nos  grands  hommes  de  lettres,  sont  généralement  hihlio- 
plioljes.  " 

i.  Sainte-Beuve,  up.  cit.,  t.  II,  p.  379.  Sainte-Beuve  nous 
avertit  encore  (o//.  cit.,  t.  XI,  \>.  22)  (jue  -  le  théâtre  est  ordi- 
nairement la  littérature  des  gens  du  monde  <jui  n'ont  pas  le 
temps  de  lire  ».  Déjà,  au  xvnr  siècle,  Vauvenargues  disait 
(De  l'Amour  des  sciences  et  des  lettres  :  Œuvres  choisies 
p.  109;  Paris,  Didot,  1858;  in-I8)  :  «  La  plupart  des  hommes 
honorent  les  lettres  comme  [ils  honorent]  la  religion  et  la 
vertu;  c'est-à-dire  comme  une  chose  qu'ils  ne  peuvent  ni 
connaître,  ni  pratiquer,  ni  aimer.  ■> 


V 

LIVRES  DE  LUXE  ET  BOUQUINS 

Le  beau  livre,  le  livre  de  luxe,  a  naturellement 
trouvé,  de  tout  temps,  des  appréciateurs  et  des  ad- 
mirateurs *  :  on  ne  peut  méconnaître,  en  effet, 
pour  le  simple  usage  même,  pour  la  lecture  ou 
lélude,  le  très  puissant  attrait  et  toute  l'importance 

1.  Il  a  ausrii  trouvé  parfois,  à  différentes  époques,  des 
dénigreurs  et  contempteurs.  Aux  premiers  siècles  de  l'Église, 
saint  JÉRÔME  (551-420j  condamnait  les  dépenses  faites  pour 
rornementation  des  livres  :  <•  On  teint  les  parchemins  en 
pourpre,  dit-il,  on  les  couvre  de  lettres  d'or,  on  revêt  les 
livres  de  pierres  précieuses,  et  les  pauvres  meurent  de 
froid  à  la  porte  du  temple  :  Gemmis  codires  vestiuntur,  et  nu- 
(luft  anle  fores  emoritur  Christus.  «  {Ap.  Géraud,  Essai  sur  les 
livres  dans  i'anticjuilé,  p.  158.)  Plus  tard,  les  disciples  de  saint 
Bern.\rd  (1091-1155).  les  austères  religieux  de  Cîteaux.  blâ- 
maient sans  relâche  leurs  confrères  et  rivaux,  les  bénédic- 
tins de  Cluny.  d'enluminer  et  adorner  les  manuscrits,  et  il 
y  avait  même  un  des  statuts  de  leur  règle  qui  leur  défendait 
d'employer,  dans  la  confection  des  manuscrits,  l'or,  l'argent 
et  même  les  vignettes.  (Cf.  Lecoy  de  la  Marche,  les  Ma7iit- 
scrits  et  la  Minialure,  pp.  16Ô-164;  et  Géraid,  op.  rit.,  p.  55.) 
<•  Nombre  de  petites  communautés  de  Cîteaux  ont  laissé 
corrompre  et  pourrir  de  beaux  manuscrits,  ou  en  ont  donné 
les  feuilles  à  leurs  cuisiniers  pour  mettre  sous  la  pâte,  enve- 
lopper leur  tabac,  ou  vendre  aux  éjiiciers   et  beurriers.  • 


LIVRES  DE  LUXE   ET  BOUQUINS.  145 

que  possède  l'exlérieur  du  livre  :  —  un  format  com- 
mode, ni  trop  grand  ni  trop  petit;  un  caractère 
d'impression  bien  net  et  suffisamment  gros,  que 
l'œil  perçoive  aisément  et  suive  sans  fatigue;  un 
papier  de  bonne  qualité,  dont,  notamment  pour  nos 
papiers  d'aujourd'hui,  la  blancheur  ne  miroite  pas 
et  n'éblouisse  pas  le  regard  ;  enfin  une  correction  de 
texte  irréprochable '. 

(Dom  Gliton,  ancien  bibliothécaire  de  l'abbaye  cistercienne 
de  ClairvaiiK,  17ii.  <iji.  FcriTiAULT,  /es  Légendes:  du  livre, 
j).  'iOO.)  ..  Nous  lison?i,  au  contraire,  dans  la  Vie  de  saint 
Bonifacê.  apôlie  de  l'Alloniagne,  que,  parmi  les  livres  «ju'il 
fit  venir  d'Angleterre,  se  trouvaient  les  Pupitres  de  saint  Paul 
écrites  en  lettres  d'or.  Le  même  saint  priait  une  abbesse 
copiste  de  transcrire  pour  lui  les  Épîtres  de  saint  Pierre  avec 
de  fencre  d'or,  et  cela  par  respect  pour  les  Saintes  Écritures.  •• 
(Géraud,  op.  cit.,  pp.  55-54.^ 

i.  "La  correction,  la  plus  belle  parure  des  livres.  ^.  (G.-A. 
Crapelet,  Études  jnyitiques  et  littéraire  sur  la  lypograpliie, 
p.  20. )Le  célèbre  imprimeur  vénitien  Aide  Mamice  disait  qu'il 
voudrait  racheter  d'un  écu  d'or  toute  faute  pouvant  se  ren- 
contrer dans  ses  livres  :  «  ...  Sic  tamen  doleo,  ut,  si  possem, 
mutarera  singula  errata  nummo  aureo  ».  (.!/>.  Ambroise 
FiRMiN-DiDOT,  Essai  sur  la  typograjihie,  col.  047.)  Une  légende 
rapporte  ••  que  Robert  Esticnne  exposait  des  épreuves  de- 
vant sa  maison,  voisine  du  Collège  de  Beauvais  et  des  Écoles 
du  Droit  Canon  (c  reginne  Scholx  Decretorum)  situées  rue 
Saint-.lean-de-Beauvais.  et  (ju'il  donnait  une  récompense  aux 
écoliers  qui  y  découvraient  des  fautes.  Si  ce  moyen  a  été 
employé  par  Roliert  Estienne,  il  n'a  pu  lui  sauver  que  des 
incorrections  très  légères,  car  ce  savant  imprimeur  avait  lu 
et  relu  ses  épreuves  avant  de  les  exposer,  et  les  écoliers 
n'étaient  pas  de  force  à  découvrir  des  fautes  graves  après 
la  lecture  d'un  homme  aussi  habile  et  aussi  exercé  flans  ce 
genre  de  travail.  D'ailleurs,  le  fait  en  lui-même,  qui  n'est 
rapporté  que  comme  un  on-dit  par  Jans.  Almelovcen  dans 

LE  LIMŒ.    —    T.    II  '0 


146  LE  LIVRE. 

Nouh;  avons  vu  ce  que  disait  David  Ancillon  '  :  «  Il 
est  certain  que  moins  les  yeux  ont  de  peine  à  lire 
un  ouvrage,  plus  l'esprit  a  de  liberté  pour  en  juger; 
comme  on  y  voit  plus  clair,  et  qu'on  en  remarque 
mieux  les  grâces  et  les  défauts  lorsqu'il  est  imprimé 
que  lorsqu'il  est  écrit  à  la  main,  on  y  voit  aussi  , 
plus  clair  quand  il  est  imprimé  en  beaux  carac- 
tères et  sur  du  beau  papier,  que  quand  il  l'est  sur 
du  vilain  et  en  mauvais  caractères-.  » 

Et  «  notre  bon  Rollin  »  :  «  Une  belle  édition,  qui 
frappe  les  yeux,  gagne  l'esprit,  et,  par  cet  attrait 
innocent,  invite  à  l'étude^».  «  Tous  ceux  qui  aiment 
les  livres  comprendront  cela  »,  ajoute  M.  Mouravit^ 

sa  Disserlalio  de  Viiis  Slephanorum,  me  paraît  fort  dou- 
teux, »  etc.  (G.-A.  Chapelet,  op.  cit.,  pp.  215-'214.)  Et  lord 
Byron  à  son  imprimeur  Murray  :  «  Je  me  soucie  moins  que 
vous  ne  pourriez  croire  du  succès  de  mes  ouvrages,  mais  la 
moindre  faute  de  typograpliie  me  tue....  Corrigez  donc,  si 
vous  ne  voulez  me  forcer  à  me  couper  la  gorge.  »  {Ap.  Id., 
op.  cit.,  p.  504.)  Ambroise  Firmin-Didot  (op.  cit.,  col.  618)  dit 
très  justement,  en  parlant  des  coquilles,  que  <■  ces  erreurs 
et  transpositions  de  lettres  blessent  encore  plus  IVeil  typo- 
graphique qu'une  note  fausse  ne  blesse  une  oreille  musi- 
cale ". 

1.  Cf.  supra,  t.  I.  p.  140. 

2.  A  p.  Bayle,  Dictionnaire  historique  et  critique,  art.  Ancil- 
lon, l.  II,  p.  70.  (Paris,  Desoer,  1820.) 

3.  A)>.  IMour..vviT.  le  Livre  et  la  l'clile  Bibliulhèque  d'ama- 
teur, p.  159. 

4.  Ibid.  Voici  un  exemple  qui  confirme  lassertion  du  ■<  bon 
Rollin  »  :  •  Un  de  nos  illustres  contemporains,  grand  ami 
dos  livres,  se  plaît,  en  montrant  sa  riche  liibliotlièque.  à 
déclarer  qu'il  étudie  avec  plus  de  facilité  dans  un  bel  exem- 
plaire, et  qu'il  choisit  toujours  pour  cela  celui  dont  le  i)api(M- 


LIVRES  DE  LUXE   ET   BOUQUINS.  147 

Écoulez  encore,  tlu  même  sagace  bibliographe, 
cette  ingénieuse  et  concluante  comparaison,  où  le 
livre  mal  imprimé  et  défectueux  est  assimilé  au  lec- 
teur qui  hésite,  ânonne,  se  reprend  et  se  fourvoie 
sans  cesse  : 

«  Qu'un  lecteur  malhabile  entreprenne  de  vous 
lire  une  belle  œuvre  :  si  ses  hésitations,  ses  intona- 
tions fausses,  la  rudesse  de  son  organe,  la  gaucherie 
de  son  interprétation,  brisent  constamment  vos  ef- 
forts pour  être  attentif,  et  émoussent  en  vous,  si  l'on 

est  le  plus  ferme  au  Loucher  et  la  juslilicalion  typographique 
la  plus  aii:réahle  à  lœil.  Nous  sommes  tout  à  fait  de  son 
avis  :  il  sort  d'un  beau  livre  une  sérénité  calme,  une  heu- 
reuse harmonie,  qui  rendent  attrayants  les  plus  graves  tra- 
vaux. En  vérité,  c'est  une  chose  très  désirable,  dans  un 
livre,  que  la  bonne  condition;  elle  annonce  presque  toujours 
d'ailleurs  la  bonne  édition,  dont  la  recherche  indique  un  nou- 
veau genre  de  préférences,  plus  sérieuses  que  les  préfé- 
rences artistiques.  »  (Antony  MÉnAV.  les  Diverses  Façons 
d'aimer  les  livres  :  Annuaire  du  Bibliophile,  ISOl,  p.  150;  Paris, 
MeugnoL  1861.)  Remarquons  cependant  que  «  les  beaux 
livres  »  ne  sont  pas  et  ne  peuvent  pas  être  des  instruments 
de  tiavail.  M.  Henri  Beraldi  (cité  par  Mme  Renée  Pingre- 
non,  la  Vénération  du  livre,  Revue  hiljlio-ironograiihicjue,  fé- 
vrier VJOi,  pp.  88-89)  dit  à  ce  sujet  :  "  ...  Vous  n'êtes  pas 
sans  posséder  probablement  quelques  plats  ou  quehjues 
assiettes  de  vieille  faïence?  —  Oui,  certes,  comme  tout  le 
monde  aujourd'hui.  —  Mangez-vous  dedans?  —  Par  exem- 
ple! Poiu-  les  casser!  Je  les  accroche  aux  murs  comme 
ornement,  et  je  les  regarde.  —  Eh  bien!  cher  monsieur,  il 
en  est  de  même  des  livres.  Pour  lire,  je  prends  des  volumes 
Charpentier  et  Hachette  (2  fr.  75).  Mais  les  livres  rares  ne 
sont  pas  des  instruments  de  travail,  ce  sont  des  objets  de 
curiosité  précieux,  faits  i)0ur  être  manipulés  modérément  et 
avec  précaution,  tout  couiine  une  |)0rcelaine  de  Chine.  • 


148  LE  LIVRE. 

peut  dire,  le  sentiment  de  la  lecture,  le  plaisir  que 
vous  vous  étiez  promis  ne  deviendra-t-il  pas  un  sup- 
plice? et  quel  profit  rapporterez-vous  de  ce  labeur? 
Ainsi  en  est-il  d'un  livre  où  les  incorrections,  Tim- 
perfection  du  tirage,  le  peu  d'élégance  ou  l'usure 
des  caractères  offensent  le  regard,  lassent  la  patience 
et  mettent  à  chaque  instant  le  lecteur  en  défiance  de 
l'exactitude  du  texte  qu'il  a  sous  les  yeux.  Avec  quel 
plaisir,  au  contraire,  —  plaisir  intime  et  charmant,  — 
l'intelligence  se  laisse  aller  à  suivre  ces  élégantes 
petites  avenues,  si  gracieuses,  si  bien  alignées,  où 
le  spectacle  qui  se  déroule  le  long  du  chemin  appa- 
raît mille  fois  plus  attrayant  et  sympathique;  avec 
quelle  jouissance  l'homme  sérieux  dévore  ce  volume, 
où  l'exactitude  scrupuleusede  la  correction, Tégalilé 
parfaite  du  tirage,  le  choix  intelligent  et  délicat 
d'un  type  approprié  à  la  nature  de  l'œuvre,  vien- 
nent s'ajouter  à  la  beauté  des  caractères,  aux 
harmonieuses  proportions  du  format  et  de  la  jusli- 
p  CM  lion*  !  » 

C'est  ce  qui  faisait  dire  à  l'un  des  anciens  histo- 
riens de  l'imprimerie,  à  André  Chevillier  (1656-1700): 
que  «  rien  n'est  plus  agréable  aux  yeux  »  qu'un 
beau  livre,  et  qu'  «  on  ne  se  lasse  point  de  le 
regarder-  ». 

1.  Op.  cjL,  pp.  162-165.  La  juslificalion,  c'esl-b-dhe  «la  lon- 
iriu'ur  des  lignes  ».  (Littrk.  Dirlionnnire.) 

2.  C'est  à  propos  du  Corps  du  Droit  civil,  avec  les  com- 
mcnlaires    dAccurse.    imprimé   à  Paris,   en  ioH\,   en   cinq 


LIVRES  DE  LUXE  ET  BOUQUINS.  149 

Et  ce  n'est  pas  seulement  aux  yeux,  mais  à  la  main, 
au  toucher,  qu'un  beau  livre  est  agréable  :  «  Je  de- 
viendrais aveugle  que  j'aurais  encore,  je  le  crois, 
du  plaisir  à  tenir  dans  mes  mains  un  beau  livre, 
s'est  un  jour  écrié  Silveslre  de  Sacy  (1801-1887)'.  Je 
sentirais  du  moins  le  velouté  de  sa  reliure,  el  je 
m'imaginerais  le  voir.  J'en  ai  tant  vu  !  » 

«  Il  en  est  de  la  forme  !et  de  l'aspect  extérieur] 
des  livres  comme  de  la  physionomie  des  personnes, 
a-t-on  ingénieusement  remarqué^  :  l'impression  que 
l'une  et  l'autre  produisent  est  favorable  ou  fâcheuse, 
indépendamment  du  mérite  des  individus  et  des 
ouvrages.  » 

voluinos  in-folio,  que  Chevillier  témoignait  cet  enthousiasme, 
enthousiasme  qu'il  explique,  d'ailleurs,  el  justifie  par  la 
description  détaillée,  et  en  quelque  sorte  technique,  de 
l'ouvrage  en  question  :  •■  ...  Livre  où  l'on  voit,  dans  une 
même  page,  un  très  grand  travail,  toutes  sortes  de  bons 
caractères  gros  et  menus,  une  bonne  encre,  le  rouge  mêlé 
agréablement  avec  le  noir,  le  grec  bien  formé,  cinq  ou  six 
colonnes  d'impression;  les  lignes  bien  droites,  les  mots  bien 
assemblés,  ime  bonne  correction,  enfin  une  feuille  chargée 
de  différents  caractères,  et  le  tout  sans  confusion.  C'est,  à 
mon  avis,  un  chef-d'œuvre  de  l'art,  et  ce  que  j'ai  vu.  en  ma- 
tière d'imprimerie,  de  plus  accomjili,  et  de  plus  agréable 
aux  yeux.  On  ne  se  lasse  point  de  regarder  ce  livre  quand 
on  l'a  en  grand  papier,  »  etc.  (André  Chevillier,  /'Orif/ine  île 
l'/iiijtrimcrie  de  Paris,  \).  (iO.  Pans,  .Jean  de  Laulne,  lOiU.)  Cf. 
aussi,  sur  cet  ouvrage,  ce  "  chef-d'œuvre  de  l'art  »,  imprimé 
par  Olivier  Ilarsy,  Ambroise  Fir.min-Didot,  op.  cit.,  col.  789. 

l.  Variétés  litléraire.'i,  t.  1.  p.  'l'tO,  Catalogue  de  la  bil)lio- 
thèque  de  feu  J.-.I.  de  Hure. 

'2.  M.  DE  L"  (.S('').  <^)>-  FEnTiAULT,  les  Amoureux  du  livre, 
p.  "O'.l. 


150  LE   LIVRE. 

Voici,  d'autre  part,  en  quels  termes  émus  et  précis, 
nettement  et  minutieusement  circonstanciés,  un  de 
nos  contemporains,  que  les  merveilles  du  ciel  ne  sont 
pas  seules  à  passionner,  qui  sait  comprendre  et  ad- 
mirer toutes  les  splendeurs,  M.  Camille  Flammarion 
(  I842-. . . ,),  a  décrit  le  bon/ieur  de  la  bibliophilie  : 

«  Prendre  dans  ses  mains  un  beau  livre,  d'une 
édition  soignée,  agréable  à  lire  au  point  de  vue  typo= 
graphique,  bien  imprimé,  larges  marge-',  bon  papier, 
reliure  élégante,  gravures  de  maîtres,  pas  trop  lourd 
à  la  main,  et  regarder  ce  livre  avant  de  le  lire,  le  dos 
appuyé  dans  un  fauteuil  confortable,  la  lampe  der- 
rière soi,  le  parcourir,  en  prendre  possession,  et  le 
lire  ensuite  à  loisir  en  en  savourant  toutes  les  quali- 
tés de  pensée  et  de  style;  puis  le  retrouver  plus  tard 
sur  les  rayons  d'une  bibliothèque  non  fermée,  acces- 
sible à  tous  les  caprices  de  la  main,  en  compagnie 
d'une  quantité  d'autres  non  moins  hautement  appré- 
ciés :  c'est  là  un  exquis  plaisir  de  l'esprit,  qui  rend 
toujours  trop  brèves  et  trop  fugitives  les  heures  pas- 
sées dans  la  bibliothèque.  Oh!  que  les  livres  sont  de 
bons  amis  !  Nous  les  choisissons  à  notre  goût*,  nous 
les  consultons,  ils  nous  sont  tidèles,  ils  nous  instrui- 
sent, nous  éclairent,  nous  guident,  nous  consolent. 

1.  •<  Les  livres  sont  des  amis,  de  bons  amis,  que  nous  choi- 
sissons à  notre  gré,  »  etc.  :  voir,  à  propos  de  cette  compa- 
raison, notre  tome  L  page  217,  note  '2;  et  infra,  pages  154, 
158  et  s.,  citations  d'Edouard  Laboulaye,  d'Alexandre  Pie- 
dagnel  et  de  Jacques  Normand. 


livrp:s  de  luxp:  et  bouquins.  151 

C'est  une  société  intellectuelle,  intelligente,  distin- 
guée, de  tous  les  temps,  de  tous  les  pays,  que  nous 
associons  à  notre  esprit  en  nos  heures  de  rêveries, 
de  méditation  et  de  repos'.  » 


Mais,  à  côté  des  luxueuses  publications  et  des  coû- 
teuses raretés  et  merveilles  de  Timprimerie,  les  vo- 
lumes à  bon  marché,  les  humbles  et  pauvres  livres, 
les  «  bouquins  »,  pour  les  appeler  par  leur  nom  vul- 
gaire^  ont  eu  aussi  leurs  apologistes.  Voici  les  belles 

I.  Camille  Flammarion,  StcHa,  pp.  4()8-i()9. 

'2.  "  Bouquin  :  livre  ancien,  livre  d'occasion.  EMminutif 
ironique  derallemand  biich  (prononcez  />omc).  Se  prend  indif- 
féremment en  bonne  et  en  mauvaise  part.  >•  (Lorédan  Lar- 
ciiEY,  ap.  Ffrtiault,  les  Amoureux  du  livre,  p.  '245.)  <.  Saint- 
Ange.  Ce  serait  une  honte  si,  après  avoir  tant  parlé  de  bou- 
quin, je  laissois  oscliapper  l'occasion  d'apprendre  de  foy 
pourquoi  on  appelle  ainsi  les  vieux  livres.  —  Mascurat. 
J'ai  autrefois  observé,  estant  à  Basle,  que  les  Allemands 
appellent  un  livre  Bue  ou  Bouc,  comme  quelques-uns  pro- 
noncent; et  d'autant  que  les  plus  anciens  livres  imprimés 
nous  sont  venus  d'Allemagne,  où  l'impression  fut  trouvée.... 
cela  a  esté  cause  que  les  François  voulant  parler  d'un  vieil 
livre  ont  dit  que  c'estoit  un  Bw  ou  Bouquin,  comme  qui 
diroit  un  de  ces  vieux  livres  d'Allemagne,  qui  ne  sont  plus 
bons  (ju'à  faire  des  fusées.  ■•  (Gabriel  Naudé,  ap.  Mouravit, 
op.  cit.,  p.  393.)  «  Les  bouquins,  ce  sont  les  sans-culottes  des 
bibliothèques!  ■•  s'écriait  Grégoire,  dans  son  rapport  sur 
les  bibliothèques,  en  1794.  «  Les  bouquins,  disait-il  encore, 
oui,  dans  les  bibliothèques,  ce  sera  comme  dans  la  société  ! 
On  n'ajtpréciera  que  les  sottises  bien  habillées,  les  fadaises 
nobiliaires  et  autres,  couvertes  en  maroquin,  dorées  sur 
tranche,  tandis  qu'on   méconnaîtra  ces  pauvres  livres  mo- 


152  LE  LIVRE. 

et  hautes  considérations  formulées  à  leur  sujet  par 
trois  éminents  bibliographes  du  siècle  dernier,  Hip- 
polyte  RiGAULT  (1821-1 858),  Edouard  Laboulaye  (18H- 
1885)  et  le  bibliophile  Jacob  (Paul  Lacroix,  1807-1884): 
«  Quoi  de  plus  désirable  que  la  passion  des  vieux 
livres?  dit  Hippolyte  Rigault'.  Non  des  rares  et  des 
coûteux  :  celle-là,  c'est  le  privilège  des  riches  et  des 
enrichis;  encore  n'est-elle  souvent  qu'une   passion 
factice  et  toute  de  vanité,  une  manière  de  donner  à 
des  millions  un  air  intellectuel,  chez  les  faux  biblio- 
philes.... L'amour  des  vieux  livres,  humbles,  mal  re- 
liés, qu'on  achète  pour  peu  de  chose  et  qu'on   re- 
vendrait pour  rien,  voilà  la  vraie  passion,  sincère, 
sans  artifice,  où  n'entrent  ni  le  calcul,  ni  l'affecta- 
tion. C'est  un  bon  sentiment  que  ce  culte  de  l'esprit 
et  ce  respect  touchant  pour  les  monuments  les  plus 
délabrés  de  la  pensée  humaine  ;  c'est  un  bon  senti- 
ment que  cette  vénération  pour  ces  livres  d'autre- 
fois qui  ont  connu  nos  pères,  qui  ont  peut-être  été 
leurs  amis,    leurs  confidents.   Voilà  les  sentiments 
qu'éveille  dans  le  cœur  l'amour  des  vieux  volumes  : 
aimable  passion  qui  est  plus  qu'un  plaisir,  qui  est 
presque   une   vertu....  On  compte   ses    prisonniers 
avec  un  air  vainqueur;  on  les  range  un  par  un  sur 


«lestes,  dont  les  services  pourtant  compensent  bien  le  misé- 
rable costume:  »  etc.  (Eugène  Despois.  le  Vandalisme  révolu- 
tionnaire, chap.  XVI,  p.  21'2.) 
1.  Ap.  MouRAViT,  op.  cil.,  pp.  170-172. 


LIVRES  DE  LUXE   ET  BOUQUINS.  153 

de  modcstos  rayons  ;  ils  seront  aimés,  choyés,  dor- 
lotés, malgré  leur  indigence,  comme  s'ils  étaient 
vêtus  d'or  et  de  soie.  » 

Et  Edouard  Laboulaye*  : 

«...  Ces  livres  splendides  et  curieux  ne  sont  pas 
faits  pour  ceux  qui  lisent  ;  ils  appartiennent,  par  le 
droit  de  l'argent,  à  ceux  qui,  de  Boileau,  n'ont  retenu 
qu'un  seul  vers,  qu'ils  ont  pratiqué  toute  leur  vie  : 

Cinq  et  quatre  font  neuf;  ùte/  deux,  reste  sept. 

«  Adieu  donc,  chefs-d'œuvre  de  Pasdeloup,  de 
Derome,  de  Niedrée,  de  Duru,  de  Cape,  de  Hauzon- 
net,  beaux  livres  que  j'ai  admirés,  mais  que  je  n'osais 
toucher,  tant  vous  étiez  brillants  d'or  et  de  soie!  A 
prendre  les  livrées  de  la  fortune,  vous  voilà  devenus 
volages  et  perfides  comme  elle.  Que  vous  valez  bien 
mieux  sous  une  modeste  couverture  de  basane  ou  de 
parchemin!  Vous  n'êtes  pas  alors  ces  bijoux  que  con- 
voite le  riche,  ces  raretés  que  les  amateurs  couvrent 
dor.  Personne  ne  vous  envie;  vous  n'avez  pas  de 
prix  sur  le  marché;  vous  n'êtes  que  la  voix  de  l'hu- 
manité, cette  voix  qui,  au  travers  des  siècles,  amuse 
notre  enfance,  console  et  dirige  notre  âge  mur,  et, 
après  nous  avoir  appris  à  bien  vivre,  nous  aide  à 
bien  mourir....  Restez  donc  avec  moi,  pauvres 
livres  de  ma  jeunesse,  hirondelles  blessées  que  j'ai 

1.  Études  morales  et  politiques.  Sur  un  catalogue,  pp.  58.5- 
Ô8t>.  (Paris,  Charpentier,  1871  ;  ô-  édit.) 


154  LE  LIVRE. 

recueillies  SOUS  mon  toit.  Vous  n'en  sortirez  quaprès 
moi,  pour  retourner  aux  quais  d'où  je  vous  ai 
tirés;  vous  y  attendrez  quelque  maître  aussi  obs- 
cur, mais  qui,  lui  aussi,  vous  aimera  pour  ce  que  lui 
diront  ces  pages  que  la  lecture  a  fatiguées.  Vous  ne 
m'avez  apporté  ni  la  richesse,  que  je  ne  vous 
demandais  pas,  ni  la  gloire,  qu'à  vingt  ans  il 
était  permis  de  rêver;  mais  vous  m'avez  donné  des 
amis  fidèles  et  qui,  chaque  jour,  me  sont  plus  fami- 
liers et  plus  chers  :  un  Cicéron,  un  Dante,  lin  Sha- 
kespeare, un  Milton,  un  Gorncillo,  un  Goethe,  belles 
et  nobles  figures,  grands  cœurs  encore  plus  que 
grands  esprits,  maîtres  toujours  prêts  à  nous  guider 
et  à  nous  soutenir  au  milieu  des  défaillances  et  des 
épreuves  de  la  vie,  qui,  en  nous  apprenant  ce  qu'ils 
ont  soufTert,  nous  apprennent  aussi  à  haïr  ce  qu'ils 
ont  maudit,  à  chérir  ce  qu'ils  ont  aimé,  et  nous  en- 
seignent enfin  par  leur  exemple  et  leurs  leçons  que 
l'amour  des  Lettres  n'est  point  un  goût  stérile,  mais, 
sous  un  autre  nom,  Famour  même  de  la  justice  et 
de  la  vérité'.  » 

Quant  au  bibliophile  Jacob,  qui  a  tant  écrit  et  tant 
fait  pour  lamour  des  Lettres  et  l'amour  des  livres, 
voici  l'apostrophe  quil  adresse  aux  vieux  livres, 
aux  bouquins,  en  quels  termes  émus  il  en  parle-  : 

1.  C'est  aussi  ce  que  nous  avons  dit  dans  notre  préface, 
en  traçant  le  plan  de  notre  ouvrage  :  cf.  t.  I.  pp.  i  et  ii. 

2.  Ma  République,  A  propos  de  ma  République,  pp.  li-Kl. 
(Paris,  Delahajs.  s.  d.) 


LIVRES  DE  LUXE  ET   BOUQUINS-  155 

'  Salut,  vieux  livres,  quels  que  vous  soyez,  vous 
qui  tapissez  les  parapets  de  la  Seine,  depuis  la  Grève 
jusqu'aux  Tuileries,  vous  (jui  rivalisez  avec  les  par- 
fums du  Marché  aux  Fleurs,  vous  qui  changez  de 
couleurs  et  de  formes  sous  rintluence  humide  des 
brouillards  de  la  rivière  et  sous  les  ardeurs  du  soleil 
de  midi,  vous  qui  passez  sans  cesse  de  mains  en 
mains  avant  de  trouver  un  père  adoptif,  vous  qui 
reviendrez  tôt  ou  tard  à  votre  station  en  plein  air, 
jusqu'à  ce  que  vos  ruines  tombent  pièce  à  pièce 
dans  la  hotte  du  chiffonnier;  salut,  vieux  livres,  mes 
amis,  mes  consolateurs,  mes  plaisirs  et  mes  espé- 
rances! 

«  Vieux  livres,  vous  êtes  la  dernière  passion  de 
l'être  intelligent  :  le  cœur  qui  a  cessé  de  battre  à 
tous  les  amours  retrouve  encore  pour  vous  un  batte- 
ment, et  le  feu  sacré  de  la  bibliomanie  ne  meurt 
qu'avec  le  bibliomane;  làge  n'a  pas  de  glaces 
capables  de  refroidir  cette  passion,  qui  a  ses  excès 
comme  les  autres,  et  qui  n'encourt  pourtant  aucune 
censure  civile  ou  ecclésiastique.   » 


Les  poètes  ont.  de  leur  côté,  maintes  fois  célébré 
le  contraste  existant  entre  le  dehors  et  le  dedans  du 
Livre,  entre  le  volume  luxueux  mais  insignitlant  et 
vide,  et  le  bouquin  pauvre  et  minable  mais  riche 


156  LE  LIVRE. 

d'art    of  d'enseignement.   Ainsi    Lamotte-Houdard 

(1672-1751),  dans  sa  fable  des  Deux  Livres  : 

Côte  à  côte  sur  une  planche. 

Deux  Livres  ensemble  habilaient. 
L'un  neuf,  en  maroquin,  et  bien  doré  sur  tranche, 
L'autre  en  parchemin  vieux  que  lès  vers  grignotaient. 
Le  Livre  neuf,  tout  fier  de  sa  parure. 

S'écriait  :  -<  Ou'on  m'ôle  d'ici  ! 

Mon  Dieu,  qu'il  pue  la  moisissui'e! 
Le  moyen  de  durer  auprès  de  ce  gueux-ci? 

Voyez  la  belle  contenance 
Qu'on  méfait  faire  à  côté  du  vilain! 

Est-il  œil  qui  ne  s'en  offense? 
—  Eh!  de  grâce,  compère,  un  peu  moins  de  dédain. 
Lui  dit  le  Livre  vieux  ;  chacun  a  son  méi'ite, 

Et  peut-être  qu'on  vous  vaut  bien. 
Si  vous  me  connaissiez  à  fond....  —  Je  vous  en  quiltc. 
Dit  le  Livre  seigneur.  —  Un  moment  d'entretien, 
Reprend  son  camarade.  —  Eh!  non;  je  n'entends  rien. 

—  Souffrez  du  moins  que  je  vous  conte.... 

—  Taisez-vous  ;  vous  me  faites  honte. 
Holà,  mons  du  libraire,  holà! 

Pour  votre  honneur,  retirez-moi  de  là!  ■> 

Un  marchand  vient   sur  l'entrefaile. 
Demande  à  voir  des  livres.  Il  en  voit. 
A  l'aspect  du  bouquin,  il  l'admire  et  l'achète. 
C'était  un  auteur  rare,  un  oracle  du  droit. 
Au  seul  titre  de  l'autre  :  <•  O  la  mauvaise  emplette! 
Dit  le  marchand,  homme  entendu. 
Oue  faites-vous  de  ce  poète 
Extravagant  ensemble  et  morfondu? 
C'est  bien  du  maroquin  perdu.  » 

Reconnaissez-les  bien;  faut-il  qu'on  vous  les  nomme. 

Ceux  dont  en  ces  vers  il  s'agit? 
Du  sage  mal  vêtu  le  grand  seigneur  rougit  ; 

Et  cependant  l'un  est  un  homme. 

L'autre  n'est  souvent  qu'un  habit'. 

i.    Lamotte-Houdard,    Fables,   les    Deux   Livres.  (L'abbé 


LIVRES  DE  LUXE  ET  BOUQUINS.  157 

M.  François  Feutiault  (1814-. . . .).  qui  a  consacré 
au  Livre  deux  importants  et  artistiques  recueils 
de  sonnets,  «  sonnets  d'un  bibliophile  »,  — les  Amou- 
reux du  livre  et  /es  Légendes  du  livre,  —  oppose 
aussi,  très  justement  et  finement,  dans  les  deux 
pièces  suivantes,  dédiées  «  A  certains  bibliomanes  », 
l'extérieur  du  livre  à  l'intérieur,  la  beauté  physique 
à  la  beauté  morale,  le  corps  à  lame  : 

LE     LIVRE 
I 

AU    DEHORS 

1)0  loin  vouïs  en  Unirez  r.Tiome  ;iv;int-coureur: 
Vous  contemplez,  ravi,  sa  date  reculée; 
\'ous  caressez  du  doigt  sa  marge  immaculée. 
El  de  sa  rareté  vous  prônez  la  valeur. 

Vous  en  aimez  la  tranche  à  la  vive  couleur, 
La  nervure  du  dos  ou  svelte  ou  potelée. 
La  robe  au  blanc  satin  d'un  filet  dentelée, 
Le  noir  chagrin  brodé  par  le  fer  du  doreur. 

Oui,  vous  vous  pâmez  d'aise,  admirateurs  austères, 
Aux  dolinéaments  de  ses  purs  caractères  ; 
De  tout  choc  destructeur  vous  savez  l'abriter; 

Le  couteau  curieux  n'y  glisse  point  sa  lame.... 

Quels  grands  bonheurs  le  Livre  à  vos  yeux  fait  goûter! 

Vous  en  aimez  le  corps,  —  et,  moi,  j'en  aime  l'àme  : 


.\UBERT   et    Lamotte-Hoidari»,    F'^hlen   choisies,   pp     194-l!»6. 
l'aris.  Masson  et  Yonet,  18'28.) 


158  LE  LIVRE. 

II 

AU    DEDANS 

L'âme,  —  ce  que  le  Livre  envoie  à  notre  esprit; 
Ce  que,  dans  ses  feuillets,  en  legs  cher  et  suprême, 
Un  lumineux  cerveau  nous  laissa  de  lui-même; 
Conseils  'qu'un  ami  mort  chaque  jour  nous  écrit; 

Fluide  que  l'auteur  en  inspiré  surprit 

A  l'heure  oîi  du  génie  il  reçut  le  baptême, 

Et  que,  pour  nous  toucher,  nous,  ses  enfants  qu'il  aime, 

Il  fixa  dans  son  texte  où  sa  voix  nous  sourit. 

C'est  cet  éclair,  ce  feu,  ce  rayon  (juon  sent  vivre, 
Qu'il  me  plaît  de  nommer  l'àme,  l'âme  d»  Livre, 
Et  c'est  ce  ([ue  j'y  bois  pour  me  désaltérer  : 

Leçons  de  mes  penseurs,  hymnes  de  mes  poètes, 

J'ai  tout  ce  (jui  me  fait  aimer,  croire,  espérer. 

Dans  ces  pages  du  cœur...  qui  pour  vous  sont  muettes'. 

C'est  à  M.  Fertiault,  le  sonnettiste  bibliophile 
renommé,  qu'Alexandre  Piedagnel  (1851-1900),  un 
aulre  poète,  pareillement  doublé  d'un  bibliophile, 
adressait,  en  1876,  ces  gracieux  quatrains  : 


LE    LIVRE 

Vous  allez  donc  parler  de  lui. 
De  cet  ami  vraiment  fidèle. 
Qui  du  cœur  sait  chasser  l'ennui. 
Donnant  toujours  fête  nouvelle? 

l.  Fehtiallt.  lea  Amoureux  du  liore,  pp.  ti  et  '. 


LIVRES  DE   LUXE   ET  BOUQUINS.  159 

Vous  nous  (lirez  sou  vif  esprit, 
Exempt  de  morgue  et  d'hyperl)ole; 
Comme  on  le  cultive  avec  fruit, 
Comme  il  charme,  connue  il  console. 

Ah!  l'aimable  et  franc  compagnon, 
Sous  bois,  en  juin;  puis,  dans  la  chambre, 
—  Porte  close  au  souci  grognon,  — 
Devant  un  feu  clair,  en  décembre  ! 

On  peut  le  prendre  —  ou  le  laisser, 
Dédaignant  sa  verve  brillante  : 
Nul  ne  risque  de  l'offenser. 
Tant  son  humeur  est  bienveillante. 

Ami  sincère  et  sans  apprêt, 
Parfois  même  il  se  plaît  à  rire; 
Conseiller  sûr  et  toujours  prêt. 
Chacun  l'interroge  —  et  l'admire. 

De  modeste  toile  vêtu, 
Ou  couvert  de  fine  dorure, 
Il  rend  au  malade  abattu 
L'espoir  qui  soudain  transfigure. 

En  vain  les  hivers  passeront. 
Détruisant  palais  et  tonnelle  ; 
Nos  enfants  le  retrouveront, 
Plein  d'une  jeunesse  éternelle. 

Du  causeur  cher  à  nos  loisirs. 
Racontez  la  grâce  et  la  gloire! 
On  lui  doit  tant  de  doux  plaisirs, 
Ou'il  faut  retracer  son  histoire. 

Ce  thème  est  sage  et  ravissant  : 
Célébrez  l'attrait  du  bon  Livre  ; 
Il  en  sera  l'econnaissant,  — 
Et  vous  voilA  bien  sur  de  vivre'! 

I  .    Ap.    Fe1!TI.\ULT,   np.  cit.,  pp.  XXVIII-XXIX. 


160  LE  LIVRE. 

Les  volumes  décolier  et  autres  «  bouquins  »  ont 
aussi    fort    bien    inspiré    un    poète  contemporain, 

M.  Jacques  Normand  (1848- ),  qui  nous  dit,  dans 

une    pièce    de    ses    Visions    sincères,    intitulée    les 
Livres^  : 

Enfin  là-haul,  très  haut,  et  loin 
De  toute  atteinte  sacfilège. 
Timides  dans  leur  petit  coin, 
Les  bons  vieux  livres  de  collège, 

Humbles  livres  trop  feuilletés 
Jadis,  aujourd'hui  peu  solides, 


Oh!  comme  ils  sont  moins  exigcanls 
Que  les  amis  de  race  humaine! 
Pauvres  bouquins  trop  indulgents, 
On  les  bouscule,  on  les  malmène.... 

On  les  fêle  en  leur  nouveauté; 
Puis,  vite,  bien  vite,  on  les  laisse 
.\ttendre,  dans  l'oisiveté, 
Les  jours  sombres  de  la  vieillesse; 

On  les  prèle  à  des  étrangers 
Qui  les  déchirent,  les  évenlrenl.... 
Ils  rentrent,  après  maints  dangers, 
Dans  leur  bercail...  quand  ils  y  rentrent! 

Qu'importe?  Ils  ne  se  plaignent  point, 
El,  dès  qu'il  nous  plaît  de  les  lire, 
Nous  retrouvons  toujours  à  point 
Leur  cher  et  familier  sourire.... 

Confidents  discrets  cl  soumis, 
Lpgés,  vêtus  à  notre  envie. 
Les  livres  sont  de  vrais  /imis 
Oui  nous  suivent  toute  la  vie 


1.  Pages  5Ô-57. 


VI 
LIVRES  ANCIENS  ET  LIVRES  NOUVEAUX 

«  Je  ne  me  prends  guères  aux  nouveaux  (livres), 
pour  ce  que  les  anciens  me  semblent  plus  pleins  et 
plus  roides,  »  nous  déclare  MOiNTAiCM:';  et,  tout  en 
estimant  que  «  les  livres  anciens  sont  pour  les  au- 
teurs, les  nouveaux  pour  les  lecteurs,  »  Moxtes- 
QuiEu*,  par  la  plume  d'un  des  personnages  de  ses 
Lettres  persanes,  fait  cet  aveu  :  «  Il  me  semble  que, 
jusqu'à  ce  qu'un  homme  aitlu  tous  les  livres  anciens, 
il  n'a  aucune  raison  de  leur  préférer  les  nouveaux  ». 

M.  Albert  Coi.i.ignon,  grand  admirateur  de  Mon- 

1.  Essais,  livre  II,  chap.  x;  t.  II,  p.  '210.  (Paris.  ChaiMcn- 
tiei-,  1862.) 

'2.  Pensées  diverses,  Des  anciens  {Œuvres  complètes,  t.  II, 
p.  424),  el  Lettres  persanes,  CIX  (t.  III,  p.  128;  Paris,  Hachette, 
1866).  «  J'avoue  mon  içoùl  pour  les  anciens,  écrit  encore 
Montesquieu  (Pe/isées  divci-ses,Dc»  anciens,  ibid.);  cette  anti- 
«luité  m'enchante,  et  je  suis  toujours  prêt  à  dire  avec  Pline 
[PLl^E  LE  Jeune,  Lettres,  VIII,  24]  :  ..  C'est  à  Athènes  ([ue 
«  vous  allez  :  respectez  les  dieux  ■>.  ■■  FJt  lui-même,  ajoulr 
Sainte-Beuve  (Causeries  du  lundi,  l.  VII,  p.  ii),  en  sentant 
ainsi,  il  a  mérité  d'être  traité  comme  un  ancien  :  citer  Mon- 
tesquieu, en  détacher  un  mot  (ju'on  place  dans  un  écrit, 
cela  honore.  •> 

Lt   LIVUK.   1.    11.  11 


162  LE   LIVRE. 

tesquieu',  a,  dans  la  Religion  des  Lettres-,  ainsi  com- 
menté cette  pensée  : 

«  On  oublie  les  anciens  livres,  on  en  demande 
sans  cesse  de  nouveaux,  et  il  y  a,  dans  ceux  que 
l'antiquité  nous  a  légués,  des  trésors  inestimables 
de  science  et  d'agréments  qui  nous  sont  inconnus, 
parce  que  nous  négligeons  d"y  prendre  garde.  C'est 
1  inconvénient  des  livres  nouveaux  quils  nous  em- 
pêchent de  lire  les  anciens^.  » 

Mais  il  faut  reconnaître  que,  surtout  au  début, 
dans  les  années  d'adolescence,  et  chez  les  lecteurs 
peu  expérimentés  et  peu  lettrés,  on  ne  comprend 
bien  et  Ion  ne  savoure  bien  que  ses  contemporains  : 
«  On  est  toujours  inspiré  d'abord  par  ses  contempo- 
rains immédiats,  par  le  poète  de  la  veille  ou  du 
matin,  même  quand  c'est  un  mauvais  poète  et  qu'on 
vaut  mieux  ;  il  faut  du  temps  avant  de  s'allier  aux 
anciens,  »  a  écrit  Sainte-Beuve^,  qui  est  plus  d'une     f 

1.  Voir  le  portrait,  si  soigneusement  et  finement  fait,  qu'il 
a  tracé  de  Monles(iuieu  dans  la  Vie  liLléraire,  chaj).  ii, 
pp.  14  et  s. 

'■1.  Pages  KiO-KUi. 

5.  ■■  Les  bons  livres  de  notre  siècle  ne  sont  cstinialjjcs 
que  parce  que  les  écrivains  laborieux  savent  y  réunir  les 
beautés  éparses  dans  les  anciens....  Retranchez,  encore  une 
fuis,  des  livres  de  nos  beaux  esprits  tout  ce  dont  ils  sont 
redevables  à  ces  premières  sources  (les  anciens),  vous  les 
réduu'ez  presque  à  rien....  »  (Dom  Nicolas  Jawin  [17H-1782J, 
le  Fruit  de  mes  lectures,  ap.  Fertiault,  op.  cit.,  pp.  250-231.) 

4.  Tableau  de  la  poésie  française...  ait  xvr  siècle,  p.  486. 
n.  1.  (Paris,  Charpentier.  18G'J.) 


LIVRES  ANCIENS   ET   LIVRES  NOUVEAUX.       163 

fois  revenu  sur  ce  point.  «  En  littérature,  en  poésie, 
les  premières  impressions,  et  souvent  les  plus  vraies 
et  les  plus  tendres,  s'attachent  à  des  œuvres  de  peu 
de  renom  et  de  contestable  valeur,  mais  qui  nous 
ont  touché  un  matin  par  quelque  coin  pénétrant.... 
Dans  l'enfance  donc  et  dans  l'adolescence  encore, 
rien  de  mieux  littérairement,  poétiquement,  que  de 
se  plaire,  durant  les  récréations  du  cœur,  à  quelques 
sentiers  favoris,  hors  des  trj-ands  chemins,  auxquels 
il  faut  bien  pourtant,  tôt  ou  tard,  se  rallier  et 
aboutir.  Mais  ces  grands  chemins,  c'est-à-dire  les 
admirations  lé^^itimes  et  consacrées,  à  mesure  qu'on 
avance,  on  ne  les  évite  pas  impunément;  tout  ce 
qui  compte  y  a  passé,  et  Ion  y  doit  passer  à  son 
tour  :  ce  sont  les  voies  sacrées  qui  mènent  à  la  Ville 
éternelle,  au  rendez-vous  universel  de  la  gloire  et  de 
l'estime  humaine'.  » 

Et  M.  Albert  Collignon,  dans  la  Vie  littéraire^ 
((  De  préférence  aux   livres  anciens,  on  aime  à  lire 
des    livres   nouveaux.    Nous    sommes    ainsi    faits, 
remarque  un  critique  littéraire^,  que,  si  les  formes 

1.  Sainte-Becve.  l'orlraits  lillcr(tu-fSj  t.  I,  p.  450-457. 

2.  Pages  ôl-ï-ôli. 

5.  M.  Albert  Collianon  n'irulique  pas  le  nom  de  ce  crilique, 
4111  est  sans  doute  Doudan.  Voici  ce  quécrivait  celui-ci,  le 
")0  septembre  18(31.  à  M.  Piscatory  :  «  Les  hommes  ont  sans 
•  esse  besoin  qu'on  leur  renouvelle  les  formes  de  la  vérité.  Ils 
ne  comprennent  plus  ce  qu'ils  ont  entendu  trop  lonijtemps.  •• 
(DoLDAN.  Lettres,  t.  III,  p.  254;  Paris,  C.  Lévy.  ISTlt.i  Cf.  aussi 
Sainte-Beuve  {IS'ouveaux  Lundis,  t.  III,  pp.  74  et  75;  :  ••  Cer- 


164  LE  LIVRE, 

de  la  vérité  ne  varient,  nous  devenons  insensibles  à 
la  vérité.  L'habitude  nous  a  été  donnée  sans  doute 
pour  notre  bien;  mais  elle  a  cet  inconvénient  qu'elle 
émousse  nos  impressions.  A  la  longue,  on  s'accou- 
tume à  un  chant  d'Homère,  à  une  ode  d'Horace.  Il 
est  nécessaire  que  les  grands  et  beaux  lieux  com- 
muns dont  sont  remplis  les  anciens,  que  ces  vérités 
immortelles  nous  soient  redites  sur  un  mode  nou- 
veau. 

«  Les  livres  écrits  par  nos  contemporains 
sont  plus  aisément  d'accord  avec  l'état  de  notre 
âme*. 

«  On  a  beau  s'imaginer  qu'on  ressuscite  en  soi  les 

laines  idées  sont  belles,  mais,  si  vous  les  répétez  trop, 
elles  deviennent  des  lieux  communs....  Les  choses  justes 
elles-mêmes  ont  besoin  d'être  rafraîchies  de  temps  à  autre, 
d'être  renouvelées  et  retournées;  c'est  la  loi,  c'est  la  mar- 
che. »  Notons  encore,  à  propos  de  la  vérité^  cette  humo- 
ristique l'éflexion  de  Voltaire  (Pensées  et  Observations  : 
Œuvrer  complètes,  t.  IV,  p.  755;  Paris,  édit.  du  journal  le 
Siècle,  1868):  «  La  vérité,  pour  être  utile,  a  besoin  d'un  grain 
de  mensonge;  l'or  pur  ne  saurait  être  mis  en  œuvre  sans 
un  peu  d'alliage  •-. 

1.  «  Les  étudiants  actuels  ne  lisent  plus  les  Causeries  du 
lundi,  les  Nouveaux  Lundis,  Port-Royal,  que  sollicités  par 
leurs  professeurs.  Ils  dévorent  avec  avidité  les  recueils, 
d'ailleurs  si  remarquables,  de  Brunetière,  de  Faguet,  de 
Lemaitre,  de  Doumic,  de  Lanson.  et  laissent  de  côté  notre 
vieux  maître  de  l'École  normale  [Sainte-Beuve].  Pour  le 
critique  comme  pour  le  reste,  le  mot  de  Platon  est  toujours 
vrai  :  «  L'air  du  dernier  joueur  de  flûte  est  celui  qui  plaît 
..  le  plus  aux  hommes  >•.  (Emmanuel  des  Essarts,  Sainte- 
Beuve  professeur  à  l'École  normale.  Revue  bleue,  24  sep- 
tembre 1898,  p.  414.) 


LIVRES  ANCIENS  ET  LIVRES  NOUVEAUX.      165 

temps  antiques,  les  sentiments  et  les  hommes  du 
passé,  on  n'entend  bien  que  son  temps,  que  sa 
langue,  que  ses  contemporains. 

«  Nulle  voix  n'est  plus  douce  au  cœur  que  celle 
des  romanciers  et  des  poètes  qui  ont  vécu  de  la 
même  vie  que  nous,  qui  ont  vu  les  mêmes  jours.  Il 
est  des  impressions  que  le  talent  des  contemporains 
seuls  peut  produire,  parce  qu'il  n'est  donné  c[u'aux 
contemporains,  par  leur  ressemblance  secrète  avec 
nous,  de  connaître  les  intimes  désirs  de  notre  âme 
et  les  ressorts  cachés  de  notre  nature  '.  » 

Sans  dédaigner  les  «  nouveautés  »,  Jules  Leval- 
i.ois  nous  avoue-  qu'elles  ne  font  qu'une  halte  sur  sa 
table  de  travail;  «  elles  la  traversent  et  n'y  séjour- 
nent point  ».  Non  pas  qu'il  dédaigne  ce  qu'écrivent 
nos  contemporains  :  il  aime  trop  la  vie  et  le  mouve- 
ment pour  cela,  nous  dit-il;  mais  ces  livres  nouveaux, 
«  ces  livres  imprégnés,  pénétrés  du  souffle  de  notre 
époque,  me  parlent  trop  de  ce  qui  trouble  et  pas 
assez  de  ce  qui  calme.  Ils  posent  en  de  nouveaux  et 
souvent  en  de  bien  meilleurs  termes  les  questions 
que  je  me  suis  cent  fois  posées  moi-même,  et  pas 
plus  que  moi  ils  ne  les  résolvent.  Or,j'ai,  par-dessus 
tout,  besoin  d'être  instruit,  pacifié,  édifié;  aussi, 
après  avoir  feuilleté  d'un  doigt  impatient  ces  séduc- 

\.  Cf.  supra,  pp.  45-46,  ce  que,  dans  ses  Confidences,  Lamar 
Une  dit  de  ses  premières  lectures. 
2.  L'Année  d'un  ermite,  pp.  Sl-.'i'i. 


166  LE  LIVRE. 

leurs,  qui  parfois  me  débauchent  et  me  détournent 
de  mon  chemin,  je  me  hâte  de  les  fermer,  de  les 
écarter.  Un  long  et  profond  entretien  avec  les 
sages,  avec  les  forts,  avec  les  maîtres,  pourra  seul 
me  rendre  la  sérénité,  me  remettre  sur  la  trace  et 
dans  la  direction  du  vrai....  Je  fais  mon  possible 
pour  me  tenir  à  égale  dislance  du  dilettantisme,  qui 
est  la  forme  la  plus  raffinée  de  Torguoil  intellectuel, 
et  de  l'étude  proprement  dite,  qui  exige,  non  plus  la 
simple  lecture,  mais  la  recherche.  Prendre  du  plai- 
sir, soit.  Je  ne  demande  pas  mieux,  et  quand  je 
rencontre  sur  ma  route  les  gaietés  d'un  Regnard  ou 
d'un  Rabelais,  les  songes  grandioses  d'un  Cervantes 
ou  d'un  Shakespeare,  je  m'y  laisse  aller  très  volon- 
tiers. Pourtant,  si  ce  plaisir  m'est  utile,  s'il  peut  à 
un  instant  donné  se  changer  en  un  bienfait  pour 
d'autres,  j'en  jouis  doublement.  La  marquise  de 
Gréqui,  cette  spirituelle  et  verte  vieille  que  Rous- 
seau estimait  fort,  et  qui,  malgré  sa  dévotion,  était 
du  xvni«  siècle  jusqu'au  bout  des  doigts,  recomman- 
dait à  son  ami  Sénac  de  Meilhan  de  lire  moraliste- 
ment.  Elle  avait  raison,  et  je  lui  passe  le  barbarisme 
en  faveur  de  ce  que  l'idée  à  d'excellent.  A  le  prendre 
en  ce  sens,  regardez-moi  comme  un  liseur  mora- 
liste. » 

Ici  encore  peut  prendre  place  la  lettre  de  Joubert 
sur  les  «  livres  anciens  »  et  les  «  livres  faits  par  des 
vieillards  »,  ainsi  reproduite  et  encadrée  par  Sainte- 


LIVRES  AîsClENS  ET   LIVRES  NOUVEAUX.       167 

Beuve  '  de  réflexions    sur  notre   sujet  même,    sur 
l'amour  et  la  passion  des  livres  : 

«  La  passion  des  livres,  qui  semble  devoir  être 
une  des  plus  nobles,  est  une  de  celles  qui  louchent 
de  plus  près  à  la  manie;  elle  atteint  toutes  sortes  de 
degrés,  elle  présente  toutes  les  variétés  de  forme,  et 
se  subdivise  en  mille  singularités  comme  son  objet 
même.  On  la  dirait  innée  en  quelques  individus  et 
produite  par  la  nature,  tant  elle  se  prononce  chez 
eux  de  bonne  heure;  et,  bien  qu'elle  se  mêle  dans 
la  jeunesse  au  désir  de  savoir  ci  d'apjirendre,  elle 
ne  s'y  confond  pas  nécessairement.  En  général,  tou- 
tefois, le  goût  des  livres  est  acquis  en  avançant. 
Jeune,  d'ordinaire,  on  en  sent  moins  le  prix;  on  les 
ouvre,  on  les  lit,  on  les  rejette  aisément.  On  les  veut 
nouveaux-  et  flatteurs  à  l'œil  comme  à  la  fantaisie; 
on  y  cherche  un  peu  la  même  beauté  que  dans  la 
nature.  Aimer  les  vieux  livres,  comme  goûter  le 
vieux  vin,  est  un  signe  de  maturité  déjà.  M.  Jou- 
bert,  dans  une  lettre  à  Fontanes'',  a  dit  :  «  Il  me  reste 
«  à  vous  dire  sur  les  livres  et  sur  les  styles  une 
«  chose  que  j'ai  toujours  oubliée.  Achetez  et  lisez 

i.  Dans  son  article  sur  le  célèbre  bibliojjhile  et  érudit 
Gabriel  Naudé.  [l'urlrails  lidrralrrs,  t.  IL  pp.  485- i84  et  S^O- 
521.) 

'2.  C'est  ce  que  nous  venons  devoir  il  y  a  un  instant. 

5.  JoruEHT,  Pensées  et  Correspondance,  Lettre  datée  de  Vil- 
leneuve-sur-Yonne, 5  noveinl)re  I79i.  t.  1.  pp.  18-10.  (Paris, 
Didier,  I8r>'2.) 


168  LE  LIVRE. 

<■  les  livres  faits  par  les  vieillards,  qui  ont  su  y  met- 
«  Ire  loriginalité  de  leur  caractère  et  de  leur  âs^e. 
«  Jen  connais  quatre  ou  cinq  où  cela  est  fort  remar- 
«  quable  :  d'abord  le  vieil  Homère;  mais  je  ne  parle 
«  pas  de  lui.  Je  ne  dis  rien  non  plus  du  vieil 
«  Eschyle:  vous  les  connaissez  amplement,  en  leur 
«  qualité  de  poètes.  Mais  procurez-vous  un  peu 
«  Varron:  Marrulphi  Formulée  (ce  Marculphe  était 
«  un  vieux  moine,  comme  il  le  dit  dans  sa  préface 
«  dont  vous  pourrez  vous  contenter)  ;  Cornaro,  De 
'<  In  T7e  sobre;  j'en  connais,  je  crois,  encore  un  ou 
«  deux  ;  mais  je  n'ai  pas  le  temps  de  m'en  souvenir. 
«  Feuilletez  ceux  que  je  vous  nomme,  et  vous  me 
«  direz  si  vous  ne  découvrez  pas  visiblement,  dans 
«  leurs  mots  et  dans  leurs  pensées,  des  esprits 
'  verts,  quoique  ridés,  des  voix  sonores  et  cassées, 
«  1  autorité  des  cheveux  blancs,  enfin  des  têtes  de 
«  vieillards.  Les  amateurs  de  tableaux  en  mettent 
«  toujours  dans  leur  cabinet  :  il  faut  qu'un  connais- 
«  seur  en  livres  en  mette  dans  sa  bibliothèque,  » 
«  Xulle  part,  reprend  Sainte-Beuve,  ce  que  j'appelle- 
rai l'idéal  du  vieux  livre  renfrogné,  l'idéal  du  boi(- 
quin,  n'a  été  mieux  exprimé  qu'en  cette  page  heu- 
reuse ;  mais  M.  Joubert  y  parle  surtout  au  nom  de 
l'amateur  qui  veut  lire.  Il  y  a  celui  qui  veut  possé- 
der. Pour  ce  dernier,  le  goût  des  livres  est  une  des 
formes  les  plus  attrayantes  de  la  propriété,  une  des 
applications  les  plus  chères  de  cette  prévoyance  qui 


LIVRES  ANCIENS  ET  LIVRES  NOUVEAUX.       169 

s'accroît  en  vieillissant;  il  a  ses  bizarreries  et  ses 
replis  à  l'infini,  comme  toutes  les  avarices.  Les  tours 
malicieux,  les  ruses,  les  rivalités,  les  inimitiés  même 
qu'il  engendre,  ont  quelque  chose  de  surprenant  et 
de  marqué  d'un  coin  à  part.  » 

Une  bonne  remarque,  un  excellent  conseil,  rela- 
tif aux  livres  anciens  et  aux  livres  modernes,  et  c|ui 
résume  bien  la  question,  me  semble  être  celui-ci  : 

Pour  les  ouvrages  scientifiques,  rechercher  les  vo- 
lumes les  plus  récents,  c'est-à-dire  ceux  qui  enregis- 
trent, tous  les  progrès  et  les  derniers  perfectionne- 
ments de  la  science  ;  pour  les  livres  de  littérature, 
s'attacher  aux  meilleurs,  aux  chefs-d'œuvre,  si 
anciens  qu'ils  soient,  la  littérature  classique  étant, 
comme  on  l'a  dit',  toujours  moderne. 

1.  Albert  Collignon,  Xotes  et  Réflexions  d'un  lecteur,  p.  17. 
•  ....  Pour  nous  autres  bibliophiles  obstinés,  plus  retentit  à 
nos  oreilles  le  marteau  des  démolisseurs,  plus  nous  devons 
nous  a[)pli<iuer  à  défendre  contre  lui  nos  vieux  livres.  Leur 
amour  est  une  dernière  barrière  à  opposer  à  cette  malfai- 
sante passion  pour  le  neuf  à  tout  prix  qui  irritait  déjà  Mil- 
ton,  au  point  qu'il  prétendait  qu'il  vaut  presque  autant  tuer 
un  homme  qu'un  bon  livre  {Areopagetica).  Celui  qui  tue  un 
homme,  remarque  le  poète,  tue  une  créature  raisonnable, 
image  de  Dieu;  mais  celui  qui  détruit  un  bon  livre  détruit, 
pour  ainsi  dire,  la  raison  elle-même,  tue  l'image  de  Dieu 
dans  l'œil  où  elle  habile.  Beaucoup  d'hommes  vivent,  far- 
deaux inutiles  de  la  terre;  mais  un  bon  livre  est  le  précieux 
sang  vital  d'un  esprit  supérieur,  embaumé  et  religieusement 
conservé  comme  un  trésor  pour  une  vie  au  delà  de  sa 
vie....  •  (Prince  Augustin  G.vlitzin,  ap.  Fertiault,  op.  cit., 
p.  215.) 


VII 
THÉRAPEUTIQUE     BIBLIOGRAPHIQUE 


Linfliicnce  exercée  par  la  lecture  sur  Tétat  de 
noire  esprit,  sur  les  impressions,  troubles,  agita- 
tions, abattement,  etc.,  que  nous  causent  soucis  et 
chagrins,  n'est  pas  douteuse,  et  il  serait  superflu  de 
citer  des  preuves  de  cette  salutaire  action.  «  Je  suis 

persuadé,  écrit  INI.  Jules  Le  Petit  (1845- ),  dans 

son  charmant  volume,  l'Art  iraimer  /es  livres  et  de 
les  connaître^,  qu'elles  sont  fréquentes,  ces  sortes 
de  guérisons  de  Tâme  par  la  lecture  ;  et,  si  Ton  s'en 
rendait  bien  compte,  le  nombre  des  bibliophiles 
augmenterait  dans  de  grandes  proportions.  » 

«  Trésor  des  remèdes  de  l'âme  »,  cette  adéquate 
et  parfaite  définition  du  roi  d'Egypte  Osvmandias'  a 
été  plus  d'une  fois  reprise,  plus  d'une  fois  dévelop- 
pée et  commentée  par  les  bibliographes. 

«  Dieu  lui-même,  qui  a  créé  et  qui  chaque  jour 
forme  isolément  le  cœur  des  hommes,  connaissait 

1.  Page.  21.  (Paris,  imprimerie  Chamerot.  1884.) 

2.  Cf.  sui>ya,  t.  I.  pp.  1-ti. 


THÉRAPEUTIQUE  BIBLIOGRAPHIQUE.  171 

assez  la  fragilité  de  la  mémoire  humaine  et  la  mobi- 
lité de  la  volonté  vertueuse  dans  Ihomme',  déclare 
Richard  de  Burv  dans  son  PhilobibUon^,  pour  vou- 
loir que  le  livre  fùl  Vuntidole  de  tous  les  maux'',  et 
nous  en  ordonner  la  lecture  et  l'usage  comme  un 
aliment  quotidien  et  très  salubre  de  l'esprit.  » 

Un  célèbre  romancier  anglais.  Edward  Bulwer- 
LvTTON  (1805-1875),  a  humorisliquement  proposé 
d'affecter  chaque  genre  de  lectures  à  la  guérison  de 
telle  ou  telle  maladie,  non  seulement  de  l'âme,  mais 
même  du  corps,  et  de  ranger  les  livres  suivant  cette 
curieuse  «  Thérapeutique  bibliographique  ». 

«  J'ai  conçu,  dit-il  par  la  bouche  d'un  des  person- 
nages de  ses  Mémoires  de  Pisislrate  Caxton^,  un  plan 
de  bibliothèque,  dont  les  compartiments,  au  lieu 
d'être  intitulés  :  Philoloijie,  Sciences  naturelles. 
Poésie,  etc.,  porteraient  les  noms  des  maladies  du 
corps  et  de  l'âme  que  peuvent  guérir  les  ouvrages 
qu'ils  contiennent,  depuis  une  grande  calamité  ou 
les  douleurs  de  la  goutte  jusqu'à  un  accès  de  spleen 

I.  •  Allusion  à  ces  paroles  dota  Bible  :  ••  C'est  lui  qui  a 
"  formé  le  cœur  de  chacun  d'eux  et  qui  a  une  connaissance 
-•  exacte  de  toutes  leurs  œuvres.  •  (Psaî«Hie.-î,xxxn,  verset  15.) 

'2.  Trad.  Cocheris;  chap.  siv,  pp.  125  et  2(50.  Sur  Richard  de 
Blrv  et  son  Philobiblion.  Trnclatus  pulcherrimus  de  qmore 
liljrorum,  voir  notre  tome  I,  pages  'J5-97. 

5.  '  Quamobrem  quasi  omnium  malorum  antidotuni  voluit 
esse  libriun....  ■• 

4.  Trad.  Edouard  SchcITter;  t.  I.  pp.  2('>i  et  s.  (Paris, 
Hachette,  1S77.) 


172  LE   LIVRE. 

OU  un  catarrhe.  Pour  cette  dernière  maladie,  on 
prend  une  lecture  légère  avec  une  tisane  de  pétil- 
lait et  de  l'eau  d'orge.  Mais...  lorsqu'un  chagrin, 
qui  est  encore  réparable,  s'empare  de  votre  esprit 
comme  une  monomanie;  lorsque  vous  vous  imagi- 
nez, parce  que  le  ciel  vous  a  refusé  ceci  ou  cela 
vers  quoi  vous  aviez  tourné  votre  cœur,  que  toute 
votre  vie  doit  être  stérile;  oh!  alors,  traitez-vous  par 
la  biographie,  celle  des  grands  hommes  et  des 
hommes  Acrtueux.  Voyez  combien  un  chagrin  tiejit 
peu  de  place  dans  une  vie.  Peut-être  a-t-on  à  peine 
consacré  une  page  à  une  douleur  semblable  à  la 
vôtre.  Voyez  comme  la  vie  sort  triomphante  de  cette 
épreuve  !  Vous  croyez  avoir  l'aile  brisée  !  bah  !  ce 
n'est  qu'une  plume  de  froissée.  Voyez  combien  la 
vie  occupe  encore  de  feuillets  après  celui-là!...  Oui, 
la  biographie  est  le  vrai  remède  en  ce  cas....  » 

«  Je  dis  donc  que  les  livres,  pris  indistinctement, 
ne  sont  pas  des  remèdes  pour  les  maladies  et  les 
afflictions  de  l'âme.  Il  faut,  affirme  le  même  per- 
sonnage ^  tout  un  monde  de  science  pour  s'en  servir 
convenablement.  J'ai  connu  des  personnes  qui,  dans 
un  grand  chagrin,  avaient  recours  à  un  roman,  au 
livre  à  la  mode.  Autant  vaudrait  prendre  un  verre 
d'eau  de  roses  contre  la  peste  !  Une  lecture  frivole 
n'est  pas  ce  qui  convient  à  un  cœur  accablé  sous  le 

L  Page  26L  Ce  personnage,  c'est  le  père  de  Pisistrate 
Caxton. 


THÉRAPEUTinUE  BIBLIOGRAPHIQUE.  173 

poids  de  la  douleur.  On  ma  raconté  que  Goethe, 
lorsqu'il  eut  perdu  son  fils,  se  mit  à  étudier  une 
science  nouvelle  pour  lui'.  Ah!  Gœthe  était  un 
médecin  qui  savait  ce  qu'il  lui  fallait.  Dans  une  dou- 
leur comme  celle-là,  vous  ne  pouvez  pas  chatouiller 
et  divertir  votre  esprit:  il  faut  l'arracher,  l'abstraire, 
l'absorber,  le  plonger  dans  un  abîme,  l'égarer  dans 
un  labyrinthe.  C'est  pourquoi,  dans  les  irrémédiables 
chagrins  de  l'âge  mûr  et  de  la  vieillesse,  je  recom- 
mande l'étude  sérieuse  et  suivie  d'une  science  qui 
occupe  tout  le  raisonnement.  C'est  une  contre-irri- 
tation. Amenez  le  cerveau  à  agir  sur  le  cœur.  Si  la 
science  est  trop  ardue,  car  nous  n'avons  pas  tous  la 
tête  mathématicienne,  il  faut  prendre  quelque 
chose  qui  soit  à  la  portée  d'intelligences  plus 
humbles,  mais  qui  pourtant  occupe  suffisamment 
l'esprit  le  plus  élevé,  comme  [étudier]  une  langue 
étrangère,  le  grec,  l'arabe,  le  Scandinave,  le  chinois 
ou  le  gallois. 

c  Si  l'on  a  perdu  sa  fortune,  il  faut  que  la  dose 
s'applique  moins  directement  à  l'intelligence;  et, 
dans  ce  cas,  j'administrerais  quelque  chose  d'élégant 


\.  Eckermann,  dans  ses  Conversations  (trad.  Délerot, 
t.  II,  pp.  2.Ï7-238),  se  borne  à  dire  que  Gœthe,  aussitôt  relevé 
de  la  maladie  qui  l'avait  frappé  à  la  suite  de  la  mort  de  son 
fils,  «  se  donna  tout  entier  au  quatrième  acte  de  Faust  et  à 
l'achèvement  du  quatrième  volume  de  Vérité  et  Poésie.  »... 
Et  il  poussa  "  ce  cri.  d'une  si  admiraljle  beauté  :  ■•  Allons! 
-  Par-dessus  les  tombeaux,  en  avant!  " 


174  LE  LIVRE. 

cl  de  cordial.  Le  cœur  est  déchiré  et  écrasé  par  la 
perte  d'une  personne  quon  aimait,  tandis  que  c'est 
plutôt  la  tête  qui  souffre  d'une  perte  d'argent.  Ici 
nous  trouvons  que  les  poètes  sont  un  remède  très 
précieux.  Remarquez,  en  effet,  que  les  poètes  du 
génie  le  plus  grand  et  le  plus  vaste  ont  en  eux  deux 
hommes  séparés,  tout  à  fait  distincts  l'un  de  l'autre  : 
l'homme  d'imagination  et  l'homme  pratique.  Et  cet 
heureux  mélange  de  ces  deux  hommes  convient  aux 
maladies  de  l'âme,  qui  est  moitié  imagination  et 
moitié  pratique.  » 

Et  le  romancier  anglais  nous  indique,  parmi  ces 
poètes  de  grand  génie  et  pour  cette  guérison,  d'abord 
Homère,  qui  est  «  le  vrai  poète  de  circonstance  », 
puis  Virgile,  Horace  ensuite,  «  un  charmant  homme 
du  monde,  di(-il,  qui  pleurera  avec  vous  la  perte  de 
votre  fortune,  qui  ne  dépréciera  jamais  les  douces 
jouissances  de  la  vie,  mais  qui  vous  montrera  cepen- 
dant que  l'homme  peut  être  heureux  avec  un  vile 
modkum  ou  des  iiarva  riira  »  ;  Shakespeare,  «  qui, 
plus  que  tous  les  autres  poètes,  a  cette  dualité  mys- 
térieuse du  sens  commun  et  de  l'imagination  la  plus 
sublime  »;  et  une  foule  d'autres  poètes,  «  qui  ne  vous 
diront  pas,  comme  un  déraisonnable  stoïcien,  que 
vous  n'avez  rien  perdu,  »  mais  vous  entraîneront, 
par  la  pensée,  hors  de  ce  monde,  de  ses  épreuves  et 
de  ses  adversités,  et  vous  promèneront  dans  des  iv- 
gions  enchantées. 


THÉRAPEUTIQUE   BIBLIOGRAPHIQUE.  175 

«  Pour  les  hypocondriaques  et  les  hommes  ras- 
sasiés (le  tout,  esl-il  rien  de  mieux  qu'un  gai  voyage, 
surtout  un  de  ces  voyages  primitifs,  merveilleux, 
semés  de  légendes?...  »  A  ces  malades,  Buhver-Lyt- 
ton  conseille  donc  la  lecture  d'Hérodote,  et  des 
aventures  de  Christophe  Colomb,  de  Cortez,  de  Pi- 
zarre,  etc. 

«  Contre  ce  vice  de  l'âme,  que  j'appelle  sectaria- 
nisme,  écrit-il  encore,  ces  préjugés  étroits  et  mes- 
quins qui  vous  font  haïr  votre  voisin  parce  qu'il 
aime  les  œufs  durs,  tandis  que  vous  les  préférez  à 
la  coque...,  quel  large,  quel  généreux  et  doux  apé- 
ritif (ju'un  cours  d'histoire  !  Comme  cela  dissipe  les 
vapeurs  de  la  tète!  et  beaucoup  mieux  que  l'ellé- 
bore, »  etc. 

«  Si  l'on  se  sent  triste,  il  faut  s'efforcer  de  faire 
quelques  lectures  avec  une  intention  déterminée,  et 
des  lectures  sérieuses,  avec  la  plume  ou  le  crayon  à 
la  main,  s   conseille  aussi  l'auteur  De  la  Solitude, 

ZiMMERMANN  (1728-171)5)'. 

Le  savant  physicien  et  philosophe  Ampère  (André- 
Marie)  (i77o-i8ôt)),  «  en  Uô,  après  la  mort  de  son 
père,  n'était  parvenu  à  sortir  de  la  stupeur  où  il 
élail  tondjé  que  par  une  étu(h'  toute  fraîche,  la  bota- 
nique et  la  poésie  latine,  dont  le  double  attrait 
l'avait  ranimé;  de  même,  après  la  mort  de  sa  femme, 

1.  De  lu  Snlitude,  cliap.  \i.  i>.  «S'.t,  trad.  Marinier.  Pariii, 
Viclor  Maison,  i8ù5.) 


176  LE  LIVRE. 

il  ne  put  échapper  à  rabattement  extrême  et  s'en 
relever  que  par  une  nouvelle  étude  survenante,  qui 
fit,  en  quelque  sorte,  révulsion  sur  son  intelligence. 
En  tête  d'un  des  nombreux  projets  douvrages  de 
métaphysique  qu'il  a  ébauchés,  je  trouve  cette 
phrase,  qui  ne  laisse  aucun  doute  :  «  C'est  en  1805 
«  que  je  commençai  à  moccuper  presque  exclusi- 
«  vement  de  recherches  sur  les  phénomènes  aussi 
«  variés  qu'intéressants  que  l'intelligence  humaine 
î  offre  à  l'observateur  qui  sait  se  soustraire  à  l'in- 
«  fluence  des  habitudes  ^  » 

A  propos  du  fils  du  physicien  Ampère,  Doudan 
raconte  plaisamment-  que  quand,  par  les  routes 
d'Amérique,  le  voyageur  et  historien  Jean-Jacques 
Ampère  (1800-1864)  «  avait  un  grand  mal  de  dents 
et  quelques  soucis,  la  lecture  attentive  de  quelque 
grammaire  chinoise  lui  ôtail  le  mal  de  dents  et  la 
préoccupation  des  brigands  ». 

Plus  drolatique  encore  et  plus  surprenante,  l'ex- 
périence pratiquée,  au  dire  de  M.  Fertiault^,  par  le 
critique  Philarète  Chasles  (1799-I87o),  «  qui,  accablé 
de  chaleur,  l'été,  et  cherchant  du  frais,  lisait  /f  P'c<- 
sage  de  la  Bérésina,  et  parvenait  à  grelotter  ». 

i.  Sainte-Beuve,  Portraits  littéraires,  t.  l.  pp.  548-540. 
1.  Lettres,  t.  III,  p.  557. 

5.  Dizaines  et  Cancans  du  livi'e,  p.  2C7. 


VIII 
LE    CALENDRIER   DES   LIVRES 

L'idée  de  dresser  un  Calendrirr  des  livres,  c'est-à- 
dire  de  classer,  suivant  les  saisons,  les  lectures  qu'on 
fait  ou  qu'on  se  propose  de  faire,  est  certainement 
venue  à  plus  d'un  lecteur.  L'auteur  de  V Année  d'un 
ermite,  Jules  Levallois  (1829-1900),  alors  qu'il  ha- 
bitait son  ermitas^e  de  Montreloul,  a  composé  un 
de  ces  calendriers,  dont  nous  allons  résumer  les 
grandes  lignes'. 

I.  Cf.  t' Année  d'un  ermite,  pp.  '20-i4.  (Paris,  Librairie  inler- 
nalionale,  Lacroix,  Yerl>occkhoven  et  Cie,  1870;  in-18.) 
Comme  complément  des  jugements  portés  sur  Jules  Levai 
lois  par  Sainte-Beuve,  par  Jules  Troubat  et  Jules  Clarelic,  el 
reproduits  dans  notre  tome  I,  page  20i,  note  2,  voici  quelques 
extraits  du  portrait  tracé  par  un  des  publicistes  les  plus 
en  renom  el  les  plus  lettrés  de  notre  temps,  M.  Ilenrj-  Maret, 
dans  In  France  contemporaine,  tome  II,  sans  pagination  (Paris, 
Clément  Deltour,  1905)  :  ••  ...  En  notre  épo([ue  prati(iue  où 
les  journaux  n'insèrent  que  les  manuscrits  (ju'ils  ont  com- 
mandés, et  ne  se  servent  des  autres  que  pour  les  mettre  au 
cabinet,  on  ignore  qu'autrefois  les  diiecteurs  de  journaux. 
(|ui.  chose  incroyable,  étaient  eux-mêmes  des  journalistes, 
confiaient  h  un  homme  intelligent  et  instruit  le  soin  de  leur 
rendre  compte  de  la  valeur  des  romans  et  autres  travaux 
ipii  leur  étaient  envoyés.  On  recevait  ou  l'on  refusait,  et  il 

I.K  I.IVHB.   T.   it.  12 


178  LE   LIVRE. 

Comme    Paul-Louis    Courier    et    Royer-Collard, 
Jules  Levallois  aime  à  relire  encore  plus  qu'à  lire, 

ii'ôlnil  i>a!~  oxlr.'iordinnire  qu'on  insérât  ceux  qu'on  avait 
reçus....  Jules  Levallois  fut  un  des  lecteurs  les  plus  avisés 
et  les  plus  consciencieux.  Combien  je  connais  d'hommes 
qu'il  a  fait  arriver  à  la  notoriété,  puis  à  la  gloire,  après  les 
avoir  tirés  de  la  misère,  et  qui  l'en  ont  d'ailleurs  récom- 
pensé, comme  on  récompense  en  ce  bas  monde,  par  la  plus 
touchante  indifférence!  Mais  Levallois  est  un  philosophe 
modeste,  aux  goùls  simples,  sans  ambition,  et  déjà  trop  con- 
tent que  ceux  qu'il  a  obligés  ne  lui  aient  pas  fait  trop  de 
mal.  C'est  ce  qu'il  appelle  sa  chance.  Il  fut  un  de  ceux  qui 
contribuèrent  à  faire  de  VOpinion  nationale  un  des  journaux 
les  mieux  rédigés  de  Paris.  Ses  fonctions  l'y  mirent  naturelle- 
ment en  rapport  avec  tous  les  hommes  en  vue  dans  les  lettres, 
dans  les  arts  et  rnème  dans  la  politique.  Il  connut  About,  et 
aurait  pu,  tout  comme  un  autre,  fréquenter  les  salons  de  la 
princesse  Mathilde.  Mais  il  n'aimait  pas  le  monde,  et  tout  son 
bonheur  consistait  à  vivre  avec  ses  livres  et  à  recevoir  de 
temps  en  temps  quelques  amis  dans  un  petit  ermitage  qu'il 
habitait  à  Montretout,  sur  les  hauteurs  de  Saint-Cloud.  Là 
se  révélait  un  autre  Levallois,  celui  des  Cliansons;  un  Levai- 
lois  inconnu,  d'une  jeunesse  et  d'un  esprit  étincelants.  Il 
aimait  à  se  délasser  de  ses  articles  graves  en  chantant  lui- 
même,  et  d'une  façon  fine  et  charmante,  des  couplets  sati- 
riques, qu'il  improvisait  ou  à  peu  près,  et  où  étaient  carica- 
turés et  portraiturés  avec  humour  les  faits  et  les  hommes 
contemporains.  Quelques-unes  de  ces  chansons,  dont  beau- 
coup sont  de  purs  chefs-d'œuvre,  ont  été  publiées.  La 
plujjart  restent  inédites....  C'est  une  figure  peu  ordinaire 
que  celle  de  cet  écrivain,  quia  toujours  vécu  dans  la  retraite, 
ne  demandant  rien  à  personne,  ne  se  mêlant  à  aucune  agi- 
tation, et  qui,  bien  que  républicain  et  spiritualiste,  n'est 
même  pas  décoré,  n'est  même  pas  de  l'Académie....  Jules 
Levallois  est  un  esprit  du  xviii'  siècle,  que,  dans  sa  marche, 
l'humanité  a  oublié.  Il  aurait  dû  converser  avec  Diderot, 
Grimra,  Mme  d'IIoudetot;  on  ne  voit  jjas  ce  qu'il  a  à  dire 
aux  marchands  de  coton.  C'est  pourquoi  il  s'est  terré.  Jules 
Levallois  est  le  dernier  homme  de  lettres.  »  Ajoutons,  puis- 


LE  CALENDRIER  DES  LIVRES.  179 

ainsi  qu'il  nous  en  a  fait  précédemment  et  franche- 
ment l'aveu'. 

.\u  printemps,  il  se  plaît  avec  nos  anciens  poètes, 
avec  Passerat,  Desportes,  Maynard,  Racan,  etc.  En 
leur  compagnie,  «...  je  m'en  vais  dans  les  bois,  moitié 
lisant,  moitié  me  récitant  Rosette,  ou  bien  VAmuur 
({II'' on  ne  peut  dompter;  car  il  convient  de  ne  pas 
oublier,  à  ce  moment,  le  plus  cynique,  mais  le  plus 
('loquent  des  amoureux,  Mathurin  Régnier-  ».  Jules 
Levallois  ne  manque  jamais  de  «  célébrer  avec  ces 
aimables  poètes  la  fête  du  renouveau  ».  Il  fréquente 
aussi  volontiers  alors  les  épistolaires  :  Mme  de  Sévi- 
gné,  Victor  Jacquemont,  l'abbé  Galiani,  Diderot, 
dans  ses  Lettres  à  Mademoiselle  Volland\  Voltaire 
et  Ducis,  dans  leur  correspondance;  tous  livres 
qu'on  ne  lit  pas  d'affilée,  qu'on  peut  aisément  quit- 
ter et  reprendre.  Car,  observe  notre  auteur,  le 
printemps  n'est  pas  la  saison  des  lectures  prolon- 
gées :  a  Un  rayon  de  soleil  vous  invite  à  la  prome- 
nade.... Je  pose  le  livre  sans  plus  de  souci,  et  me 
voilà  dans  la  campagne  ■'.  »  Il  range  encore  dans 
ses  lectures  printanières  les  Eludes  et  les  Harmo- 

'\n"\\  vient  d'être  question  de  Diderot,  qu'on  a  très  juste- 
ment dit  de  Jules  Levallois  (dans  le  journal  la  Vie  littérairei, 
numéro  du  '22  mars  1877)  ce  qu'on  a  dit  de  Diderot  même  : 
•  Qui  ne  l'a  pas  entendu  causer  ne  peut  le  connaître  ». 

1.  Cf.  supra,  chap.  iv,  pp.  140-141. 

2.  Op.  cit.,  pp.  59-40. 
7>.  Op.  cit.,  p.  "«O. 


180  LE  LIVRE. 

?îf(?s  de  la  Nalure  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  ainsi 
que  Paul  el  Virginie,  Marie  de  Brizeux,  et  la  Mare 
au  Diable  de  George  Sand  :  «  Je  ne  me  lasse  jamais 
d'entendre  cette  note  pure,  matinale,  virginale'  ». 

L'été,  «  pour  lequel  est  fait  le  petit  format*  », 
Jules  Levallois  glisse  dans  sa  poche  son  Virgile  ou 
son  La  Fontaine,  et  s'en  va  courir  les  champs;  ou 
bien,  s'il  reste  au  logis,  il  rouvre  Shakespeare, 
Gœlhe,  André  Chénier.  Paul-Louis  Courier,  et 
nombre  d'anciens,  grecs  et  latins.  «  Ces  œuvres, 
écrit-il  à  propos  des  monuments  de  l'antiquité,  ces 
œuvres,  conçues,  enfantées,  lorsque  le  monde  était 
encore  dans  sa  bouillante  jeunesse,  ces  filles  de 
la  lumière,  ont-elles  besoin,  pour  être  comprises  et 
goûtées,  qu'on  les  replace  en  quelque  sorte  dans  un 
milieu  lumineux,  pleinement  naturel,  avec  lequel 
leur  sérénité  ne  soit  point  en  désaccord  ;  ou  bien 
est-ce  leur  pureté,  leur  calme,  leur  froideur,  qui. 
formant  avec  l'ardeur  de  la  saison  un  mystérieux 
contraste,  nous  attirent  vers  elles?  N'y  cherchons- 
nous  pas,  sans  trop  nous  en  rendre  compte,  un  abri, 
un  repos,  un  asile?  Je  ne  sais,  mais  j'en  reviensau  fait. 
Je  neconnais  rien  de  plus  agréable,  enjuin  ou  juillet, 
que  de  lire,  paresseusement  couché  sous  un  arbre, 
Hérodote  ou  Xénophon,  Lucrèce  ou  Virgile ^  » 

1.  V Année  d'un  ermite,  p.  40 

2.  Op.  iil.,  p.  Ô-2. 

3.  Op.  cit.,  pp.  41-42. 


LE  calendriI":r  des  livres.  181 

L'automne  est  consacré  à  «  nos  grands  mélanco- 
liques »,  à  Jean-Jacques  Rousseau,  à  Gœthe  {Wer- 
thcr),  à  Chateaubriand,  à  Senancour  :  «  [a  Nouvelle 
lléloïsc,  Werther^  liené,  Oberman,  sont  des  livres 
essentiellement  automnaux.  On  n'en  jouit  bien,  on 
n'en  sent  toute  la  portée,  on  ne  s'y  abandonne  avec 
une  douloureuse  volupté  qu'à  la  chute  des  feuilles, 
lorsque  le  ciel  se  voile,  et  que  les  vents,  précur- 
seurs des  tempêtes  de  l'équinoxe,  commencent  à 
souffler'.  »  Dans  cette  saison,  notre  ermite  a  aussi 
pour  «  compagnons  de  prédilection  »  :  Emerson, 
Channing,  Épictète,  Marc-Aurèle.  «  Ils  m'enseignent 
à  espérer,  à  vouloir,  à  prendre  mon  point  d'appui 
dans  ma  conscience,  à  ne  pas  m'inquiéter  de  l'insta- 
bilité des  choses.  Parfois  aussi,  lorsqu'un  pâle  soleil 
de  novembre  éclaire  la  cime  des  forêts,  j'aime  à 
m'cnfoncer  dans  leurs  allées  muettes  et  dépouillées; 
assis  au  fond  des  clairières,  sur  un  grand  arbre 
depuis  longtemps  abattu  et  déjà  couvert  de  mousse, 
je  me  plais  à  relire  le  livre  qui,  interprété  par  une 
àme  droite,  ne  trompe  jamais;  je  goûte  en  toute 
confiance  à  cet  incomparable  cordial,  à  cet  élixir 
d'éternelle  vie  qu'on  nomme  r Evangile-.  » 

«  L'hiver  invite  naturellement  aux  longues  lec- 
tures »,  et  «  c'est  k;  temps  où  l'on  aborde  le  plus 
courageusement,  le   plus   volontiers,    les    ouvrages 

1.  Op.  cit.,  p.  il. 

2.  Op.  cil.,  p.  45. 


182  LE  LIVRE. 

de  grand  format',  »  les  Mémoires  de  l'Histoire  de 
France^  par  exemple.  Le  grand  formai,  Jules  Levai- 
lois,  ainsi  que  la  plupart  des  liseurs  et  travailleurs, 
en  est  l'ennemi  ;  il  le  trouve  incommode  et  fati- 
gant à  lire.  Puis  viennent  les  philosophes,  comme 
Descartes  et  Spinoza,  et  les  moralistes.  «  Vous  vous 
présentez  tout  de  suite,  insinuant  et  aimable  Mon- 
taigne, dangereux  magicien,  irrésistible  sirène,  passé 
maître  dans  l'art  des  incantations  perfides.  Toutefois, 
qui  vous  a  pénétré  et  se  méfie  de  vous  ne  vous 
craint  qu'à  demi.  11  y  a  beaucoup  de  bon  dans  votre 
mauvais  ;  ne  fût-ce  que  pour  votre  adorable  style,  on 
passerait  bien  des  heures  dans  votre  compagnie. 
Une  fois  que  j'y  suis,  j'épuise  la  rangée  des  mora- 
listes. Je  les  aime  tous,  excepté  La  Rochefoucauld, 
dont  on  a,  selon  moi,  beaucoup  trop  vanté  le  mérite. 
D'autres,  plus  modestes,  ne  sont  pas  assez  appré- 
ciés; Saint-Évremond,  par  exemple,  et  Mme  de  Lam- 
bert, qui  a  de  bien  jolies  pensées.  Je  garde  pour  la 
fin  et  comme  régal  exquis  le  platonicien  Joubert. 
Oh!  lui,  je  le  goûte  en  tout  temps.  Ses  Pensées  me 
font  l'effet  d'exquises  pastilles;  j'en  croque  deux  ou 
trois  quand  j'ai  lu  trop  de  romans  modernes-.  » 

1.  Op.  cit.,  p.  52.  «  Si  vous  n'avez  jamais  lu  à  la  campagne, 
devant  votre  cheminée,  au  milieu  des  bruits  étranges  du 
dehors,  je  doute  que  vous  puissiez  savoir  jusquà  quel  point 
un  livre  peut  s'emparer  de  toute  l'âme.  ■>  (Eugène  Xoel, 
Souvenirs  de  village,  ap.  Jules  Levallois,  np.  rit.,  p.  20.) 

2.  Op.  cil.,  p.  35. 


LE  CALENDRIER  DES  LIVRES.  183 

Les  soirées  sont  réservées  aux  romanciers  :  «  c'est 
le  soir  qu'à  mon  avis  il  faut  lire  les  romans.  La 
journée  a  fourni  son  contingent  habituel  d'occupa- 
tions, de  plaisirs  et  de  contrariétés.  Le  courrier  est 
arrivé  :  on  a  rapidement  lu  quelques  lettres  et  jeté 
un  regard  sur  le  journal  pour  voir  comment  les 
potentats  mènent  le  monde,  ou  comment  les  na- 
tions se  dirigent  et  accomplissent  leurs  destinées, 
malgré  les  potentats.  Il  y  a  trêve  jusqu'à  demain 
avec  l'inconnu,  ce  mystérieux  adversaire  contre 
lequel  nous  laitons  tous  plus  ou  moins.  On  se  dé- 
tend, on  respire,  on  flâne....  Le  bien-être  qui  nous 
entoure  agit  insensiblement  sur  nous.  Le  chat  fami- 
lier vient  se  frotter  à  nos  jambes.  Les  grands  yeux 
adectueux  du  chien  sont  fixés  sur  les  nôtres  et  sem- 
blent chercher  à  y  deviner  notre  pensée.  Devant  le 
feu,  la  bouilloire  fait  entendre  sa  monotone  et  pour- 
tant agréable  canlilène....  Laissons-nous  bercer  par 
ces  admirables  imaginatifs  qui  portent  en  eux- 
mêmes  et  qui  savent  révéler  aux  autres  un  monde 
plus  amusant,  plus  attrayant  que  le  nôtre'.  » 

Parmi  les  romanciers,  Waller  Scott,  Balzac, 
ileorge  Sand,  Dickens  surtout,  sont  les  préférés  de 
.Iules  Levallois  ;  «  et  de  même,  dit-iI^  que  La  Fon- 
taine avouait  bravement  qu'il  prendrait  un  plaisir  ex- 
trême à  entendre  conter  Peau  (Tniir.  je  no  rougis 

\.  Op.  cit.,  |)p.  ")()-j7. 
'2.  Op.  cit.,  p.  Ô7. 


184  LE  LIVRE. 

nullement  d'avouer  qu'à  l'occasion  je  me  divertirais 
fort  à  relire  Mon  ]^oisin  Raymond  ou  la  Laitière  de 
Montfermeil.  Quoi!  du  Paul  de  Kock?  Eh!  oui,  vrai- 
ment. Il  n'a  manqué  à  ce  bonhomme  qu'une  forme 
plus  châtiée,  qu'un  peu  plus  d'artifice  dans  le  style, 
pour  prendre  légitimement  une  place  considérable 
parmi  nos  écrivains  de  race  gauloise.  » 

«  Ne  trouvez  vous  pas,  nous  dit  encore  Levallois', 
qu'il  fait  bon  lire,  vers  le  temps  de  Noël  et  des  Rois, 
ou  encore  aux  environs  du  mardi  gras,  ces  chers 
Gaulois,  ces  joyeux  et  gaillards  compagnons  à  l'hu- 
meur facétieuse,  aux  lestes  propos,  à  la  parole  salée? 
Eulrapel,  Bonaventure  des  Périers,  Béroalde  de  Ver- 
ville,  la  Satire  Ménippée,  sont  alors  tout  à  fait  de 
saison  et  s'offrent  à  nous  fort  à  propos.... 

«  Si  je  n'ai  pas  compris  Rabelais  dans  ma  litanie, 
c'est  que  ce  géant,  cet  Homère  bouffon,  comme  la  si 
bien  nommé  Charles  Nodier,  est  plus  et  mieux  qu'un 
rieur  ordinaire.  Sa  toute-puissante  hilarité  est  pleine 
de  leçons;  elle  vous  force  à  réfléchir,  vous  ouvre  des 
horizons,  et  suscite  en  vous  mille  pensées.  Panta- 
gruel n'est  pas  un  livre  de  saison  ;  c'est  un  compa- 
gnon indispensable,  et  duquel,  sous  aucun  prétexte, 
à  aucun  moment,  on  ne  se  doit  séparer.  Ce  que  je 
dis  de  Rabelais  me  paraît  également  vrai  de  Molière. 
Dans  ses  moindres  farces,  on  trouve  à  s'instruire,  et 
je  donnerais  toutes  les  dissertations  de  Cousin  pour 

1.   0/'.  rll..,  p.  "i. 


LE  CALEXUUIER   DES   LIVRES.  185 

le  Médecin  ■>nalgrr  lui  ou  la  Comtesse  (VEscarbagnas. 
S'il  nous  faut  un  franc  amusein-,  qui  ne  nous  induise 
point  en  tentation  de  philosopher,  prenons  Regnard. 
Le  Retour  imprévu,  les  Ménechnws,  le  Distrait,  me  font 
toujours  rire  aux  éclats.  C'est  comme  cela  que,  dans 
mon  fauteuil,  je  vais  au  spectacle. 

«  Est-ce  là  un  hiver  bien  employé,  bien  rempli, 
qu'en  dites-vous?  \  a-t-il  eu  place  une  minute  pour 
le  désœuvrement,  pour  l'ennui?  Non,  certes.  Mes 
livres  m'ont,  j'espère,  tenu  bonne  compagnie'....  » 

Il  est  bien  entendu  qu'un  tel  calendrier  n'a  rien 
d'absolu,  qu'il  ne  peut  être  que  «  très  arbitraire  »^, 

—  l'auteur  nous  en  prévient  tout  le  premier  :  il  n'a 
voulu  nous  donner  «  que  de  simples  indications  »  ", 

—  et  que  c'est  à  chacun  de  nous,  à  chaque  ami  des 
livres  et  des  Lettres,  à  répartir  lui-même  ses  lectures 
selon  les  saisons  et  selon  ses  goûts. 

\.  Op.  cil.,  p.  58. 
'i.  Op.  rit.,  p.  52. 
T).  0]j.  rit.,  p.  iô. 


IX 

LES  ROMANS 

Quelle  influence  la  lecture  des  romans  exerce-t-ellc 
sur  l'esprit  et  particulièrement  sur  la  moralité  du 
public?  Cette  influence  peut-elle  être  dangereuse? 

L'austère  janséniste  Nicole  (1025-1695)  n'hésitait 
pas  à  considérer  romanciers  et  poètes  comme  des 
«  empoisonneurs  publics^  »,  et  un  célèbre  médecin 
protestant  affirme  que,  «  de  toutes  les  causes  qui 
ont  nui  à  la  santé  des  femmes,  la  principale  a  été  la 
multiplication  des  romans  depuis  cent  ans^  ». 

Sans  aller  aussi  loin,  Renan,  lui,  prétend  que, 
dans  notre  siècle,  «  la  lecture  presque  exclusive  des 

1.  «  Un  faiseur  de  romans  et  un  poète  de  théâtre  est  un 
empoisonneur  public,  non  des  corps,  mais  des  àme«....  ■■ 
(Nicole,  ap.  Sainte-Beuve,  Port-Royal,  t.  VI,  p.  108.) 

2.  Jean  Darche,  Essai  sur  la  lecture,  p.  Ht.  Et  le  pieux 
.Jean  Darche  ajoute  en  cet  endroit  :  »  Consultez  les  hommes 
ijtU  pensent  bien,  tous  attribueront  au  roman  la  perversité 
qui  règne  dans  le  monde  ».  —  ■•  C'est  l'imprimerie  qui  met  le 
monde  à  mal.  C'est  la  lettre  moulée  qui  fait  qu'on  assas- 
sine depuis  la  création;  et  Caïn  lisait  les  journaux  dans  le 
paradis  terrestre,  »  a  écrit  Paul-Louis  Coiriei!.  (Lettres  au 
rédacteur  du  Censeur,  X  :  Œuvres,  p.  61;  Paris,  Didot,  186r).) 


LES  ROMANS.  187 

romans  devint  pour  les  femmes  une  véritable  cause 
d'abaissement'  ». 

GcETHE,  «  le  plus  grand  des  critiques^  »,  ne  voyait 
pas  les  choses  sous  un  jour  aussi  sombre,  et  voici, 
d'après  son  fidèle  auditeur  et  disciple  Eckermann, 
l'opinion  qu'il  professait  à  ce  sujet  :  «  ...  La  conver- 
sation en  vint  alors  aux  romans  et  aux  pièces  de 
théâtre  en  général,  et  à  leur  influence  morale  ou 
immorale  sur  le  public.  «  Ce  serait  malheureux,  dit 
«  Gœthe,  si  un  livre  avait  un  effet  plus  immoral  que 
«  la  vie  elle-même,  qui,  tous  les  jours,  étale  avec 
«  tant  d'abondance  les  scènes  les  plus  scandaleuses, 
«  sinon  devant  nos  yeux,  du  moins  à  nos  oreilles. 
«  Même  pour  les  enfants,  on  ne  doit  pas  être  si 
«  inquiet  des  efl'ets  d'un  livre  ou  d'une  pièce.  La  vie 
«  journalière,  je  le  répète,  en  apprend  plus  que  le 
«  livre  le  plus  influent.  —  Cependant,  remarquai-je, 
«  devant  les  enfants  on  prend  garde  de  ne  rien  dire 
«  de  mal.  —  On  a  parfaitement  raison,  répondit 
«  Gœthe,  et  moi-même  je  ne  fais  pas  autrement, 
«  mais  je  considère  cette  précaution  comme  tout  à 
«  fait  inutile.  Les  enfants  sont  comme  les  chiens,  ils 
«  ont  un  odorat  si  fin,  si  suJjtil,  qu'ils  découvrent  et 
«  éventent  tout,  et  le  mal  avant  tout  le  reste''.  » 

1.  Ernest  Renan,  Réponse  au  discours  de  réception  à  l'Aca- 
démie française  de  M.Jules  Clarelie  :  Feuilloi  détachées,  \>.'-l'j\. 

i.  Cf.  xupra,  t.  I,  p.  18!». 

3.  GœTHE,  Conversations  recueillies  par  Erkermcuin,  trad. 
Délerol,  t.  II,  p.  'tl'L 


188  LE  LIVRE. 

Descartes  (1596-1650),  de  son  côlé.  reconnaît  que 
«  la  gentillesse  des  fables  réveille  Tesprit,...  que  la 
poésie  a  des  délicatesses  et  des  douceurs  très  ravis- 
santes ' » 

Élevant  et  étendant  le  débat,  TrncoT  (1727-1781) 
affirme,  lui,  que  «  les  auteurs  de  romans  ont  ré- 
pandu dans  le  monde  plus  de  grandes  vérités  que 
toutes  les  autres  classes  réunies-  ». 

Turgot,  en  émettant  cet  avis,  que  daucuns  pour- 
ront trouver  hyperbolique,  songeait  certainement  à 
l'auteur  de  Don  Quichotte,  à  celui  de  Gil  Blas,  à 
celui  de  Clarisse  Harlowe,  à'  celui  de  Candide  et  de 
Zadig.  à  celui  de  la  Nouvelle  Héloïse,  etc.  Quoi  qu'il 
en  soit,  un  juge  des  plus  éclairés  et  des  plus  compé- 
tents en  la  question,  le  grand  liseur  et  grand  lettré 
DoiDAN,  à  qui  j'ai  fréquemment  recours"*,  n'est  pas 
loin  de  partager  l'opinion  de  Turgot  :  «...  C'est 
pourtant  par  les  bons  romans  que  la  France,  l'An- 
gleterre et  rAlleinagnc  ont  été  en  partie  civilisées, 
lis  ont  plus  contribué  que  toutes  les  prédications 
pédantesques  à  faire  passer  dans  la  masse  des 
hommes    des  étincelles   d'esprit   poétique;   ils  ont 

1.  Discours  de  la  Méthode,  p.  12.  (Paris,  Didot.  1884:  in-18.) 
'2.  .4/;.  Albert  Collignon,  ta  Vie  littéraire,  p.  7y2]. 
5.  C'est  Doudan,  ainsi  que  nous  l'avons  vu  (p.  57),  qui, 
n'aimant  pas  à  lire  <•  ces  livres  à  surprises,  le  dos  tourné, 
comme  un  condamné  qu'on  mène  sur  une  charrette  à  l'écha- 
faud,  »  allait  droit  au  dénouement  et  commençait  la  lecture 
des  romans  par  la  fin. 


LES   ROMANS.  189 

donné  aux  sociétés  la  délicatesse,  le  goût  des  senti- 
ments élevés.  Ils  ont  fait  dans  les  temps  nouveaux 
ce  qu'on  prétend  qu'a  fait  la  chevalerie  au  moyen 
âge'....  » 

Mme  DE  Sévigné  (1626-1696)  n'avait  pas  tout  à  fait 
la  même  confiance  en  la  salutaire  vertu  des  romans  ; 
il  est  vrai  qu'elle  pensait,  elle,  aux  récits  de  d'Urfé, 
de  Mlle  de  Scudéry  et  de  Mme  de  Lafayette,  et  qu'il 
n'est  rien  d'absolu  en  ce  bas  monde.  Voici  ce  qu'elle 
écrivait  à  sa  fille,  à  propos  de  sa  petite-fille  Pauline 
de  Grignan-  :  «  Je  ne  veux  rien  dire  sur  les  goûts 
de  Pauline  pour  les  romans  :  je  les  ai  eus  avec  tant 
d'autres  personnes,  qui  valent  mieux  que  moi,  que 
je  n'ai  qu'à  me  taire.  Il  y  a  des  exemples  des  effets 
bons  et  mauvais  de  ces  sortes  de  lectures  :  vous  ne 
les  aimez  pas,  vous  avez  fort  bien  réussi;  je  les 
aimais,  je  n'ai  pas  trop  mal  couru  ma  carrière  :  tout 
cM  sain  aux  sains,  comme  vous  dites.  Pour  moi,  qui 
voulais  m'appuyer  dans  mon  goût,  je  trouvais  qu'un 
jeune  homme  devenait  généreux  et  brave  en  voyant 
mes  héros,  et  qu'une  fille  devenait  honnête  et  sage 
en  lisant  Cléopâtre.  Quelquefois  il  y  en  a  qui  pren- 
nent un  peu  les  choses  de  travers;  mais  elles  ne 
feraient  peut-être  guère  mieux,  quand  elles  ne  sau- 
raient pas  lire.  Ce  qui   est  essentiel,  c'est  d'avoir 

1.  DoL'DAN,  Lettres,  t.  III,  p.  8G. 

ti.  Lellre  du  10  novembre  1080.  (Lcllres,  l.  A'^I,  p.  55:  Paris. 
Didol,  1807;  in-18.) 


190  LE  LIVRE. 

l'esprit  bien  fait:  on  n'est  pas  aisée  à  gâter  : 
Mme  de  Lafayette  en  est  encore  un  exemple.  Cepen- 
dant il  est  très  assuré,  très  vrai,  très  certain  que  j 
M.  Nicole  vaut  mieux.  Vous  en  êtes  charmée  :  c'est 
l'éloge  de  son  livre....  Cela  supposé,  je  vous  conjure, 
ma  chère  Pauline,  de  ne  pas  tant  laisser  tourner 
votre  esprit  du  côté  des  choses  frivoles,  que  vous 
n'en  conserviez  pour  les  solides,  dans  lesquelles  je 
comprends  les  histoires;  autrement  votre  goût  aurait 
les  pâles  couleurs.  » 

Tout  cela  est  aussi  gracieusement  tourné  que 
sagement  raisonné,  plein  de  bon  sens  et  de  juge- 
ment. 

Ailleurs  encore',  elle  revient  sur  cette  même 
question,  et  avec  la  même  lumineuse  sagacité  et  la 
même  justesse  et  aussi  le  même  charme  d'expres- 
sion :  «  Pour  Pauline,  cette  dévoreuse  de  livres, 
j'aime  mieux  quelle  en  avale  de  mauvais  que  de  ne 
point  aimer  à  lire;  les  romans,  les  comédies,  les  Voi- 
ture, les  Sarrasin,  tout  cela  est  bientôt  épuisé.  A-t-elle 
tàté  de  Lucien?  Est-elle  à  portée  des  Pelîte>>  Lettres  f 
Ensuite  il  faut  l'histoire;  si  on  a  besoin  de  lui  pincer 
le  nez  pour  lui  faire  avaler,  je  la  plains.  Quant  aux 
beaux  livres  de  dévotion,  si  elle  ne  les  aime  point, 
tant  pis  pour  elle;  car  nous  ne  savons  que  trop  que, 
même  sans  dévotion,  on  les  trouve  charmants.  A 
l'égard  de  la  morale,  comme  elle  n'en  ferait  pas  un 

1.  Lettre  du  15  janvier  1690.  {Lettres,  t.  VI,  p.  94.) 


LES  ROMANS.  191 

si  bon  usage  que  vous,  je  ne  voudrais  point  du  tout 
qu'elle  mît  son  petit  nez  ni  dans  Montaigne,  ni  dans 
Charron,  ni  dans  les  autres  de  cette  sorte;  il  est 
bien  matin  pour  elle.  La  vraie  morale  de  son  âge, 
c'est  celle  qu'on  apprend  dans  les  bonnes  conversa- 
tions, dans  les  fables,  dans  les  histoires,  par  les 
exemples;  je  crois  que  c'est  assez.  » 

Un  point  à  remarquer,  à  propos  des  romans,  c'est, 
—  d'une  façon  générale,  et  à  part,  vu  le  nombre 
considérable  de  ces  productions',  à  part  de  rares 
exceptions  :  la  Princesse  de  Clèves,  Télémaque^  G  il 
Blas,  Manon  Lescaut^  Paid  et  Virginie^  Werther, 
Notre-Dame  de  Paris,  Madame  Bovary,  etc.,  —  le 
peu  de  durée  de  leur  vogue,  leur  caractère  d'«  ou- 
vrages d'actualité  »,  essentiellement  éphémères. 
Était-ce  pour  ce  motif,  cette  précarité  et  fragilité, 
que  Napoléon  P'  classait  les  romans  dans  «  la  potile 


1.  Déjà  du  temps  de  Charles  Sorel  (1.097  [:'] -1674)  — el  que 
serait-ce  aujourd'hui! —  on  se  plaignait  de  la  suiabondante 
quantité  et  de  l'inutilité  des  romans  :  •■  Aujourd'hui  le  recours 
des  fainéants  est  d'écrire  et  de  nous  donner  des  histoires 
amoureuses  et  d'autres  fadaises,  comme  si  nous  étions  obli- 
gés de  perdre  notre  temps  à  lire  leurs  œuvres,  à  cause  qu'ils 
ont  perdu  le  leur  à  les  faire....  Grâce  à  nos  beaux  écrivains, 
le  peuple,  voyant  tant  de  recueils  de  folie  que  l'on  lui  donne 
pour  des  livres,  en  a  tellement  ravalé  le  prix  des  Lettres, 
(|u'il  ne  met  point  de  différence  entre  un  auteur  et  un  bate- 
leur ou  un  porteur  de  rogatons,  »  etc.  (Charles  Somkl, 
If  Berger  extravagant,  préface  :  voir  la  Vraie  Histoire 
fi>rni(iue  de  Francion,  avant-propos,  page  5,  note  2.  (Paris, 
Delahays,  1858.) 


192  LE  LIVRE. 

littérature'  »?  Si  agréable  que  soit  pour  bien  des 
personnes  la  lecture  des  romans,  —  tellement  agréa- 
ble que  Gray  (1716-1771),  le  chantre  du  Cimetière  de 
campagne,  n'hésitait  pas  à  déclarer  que  «  rester 
nonchalamment  étendu  sur  un  sofa  et  lire  des 
romans  nouveaux  donnait  une  assez  bonne  idée  des 
joies  du  paradis-  »,  —  «  on  ne  relit  point  un  roman  »  : 
Vauvenargles  (17I.>17  47)  l'avait    déjà  constaté,  et 


1.  ••  Il  y  a  deux  sortes  de  liLlératures  :  la  petite  cl  la  grande. 
La  petite  littérature,  c'est  le  roman,  qu'il  soit  livre  ou  feuil- 
leton. >•  (Napoléon  I",  ap.  Jean  Darche,  op.  cit.,  p.  100.) 

'2.  Walter  Scott,  Notice  sicr  Le  Sarje,  ap.  Sainte-Beuve, 
Causeries  du  lundi,  tome  dernier  (sans  numéro).  Table,  p.  28. 
Une  anecdote,  rapportée  par  .lohn  LinnocK  {le  Bonheur  de 
virre,  p.  50;  Iraduction  anonyme;  Paris,  Akan.lS'.)!),  démontre 
éloi|Uf'mnient  conil)ien  peut  être  vif  le  plaisir  causé  par 
les  romans,  quelles  puissantes  émotions  cette  lecture  peut 
engendrer.  Il  s'agit  du  livre  de  Richardson  (1089-1761),  Pa- 
méla  ou  la  l'ertu  récompensée.  Dans  un  village  d'Angleterre, 
de  braves  paysans  avaient  pris  l'habitude  de  se  réunir 
chaque  soir  chez  le  forgeron  de  la  commune  pour  entendre 
la  lecture  de  ce  roman  de  Paméln,  que  ledit  forgeron  s'était 
procuré.  Lorsqu'on  fut  arrivé  au  dernier  chapitre,  en  voyant 
que  l'héroïne,  après  nombre  de  tribulations,  venait  enfin 
d'épouser  l'élu  de  son  cœur  et  recevait  la  récompense  due 
à  son  courage  et  à  ses  infortunes,  toute  l'assistance  se  mit 
à  i»ousser  dos  hourras  d'enthousiasme;  puis  tous  de  se  pré- 
cipiter en  masse  vers  l'église,  pour  remercier  le  Ciel,  et 
sonner  les  cloches  à  toute  volée.'  Il  ne  manquait  que  le 
chant  du  Te  Deum,  qu'auraient  entonné  des  catholiques 
romains.  Sur  l'admiration  et  l'enthousiasme  inouï  et  incroya- 
ble qu'a  excités  en  France  et  partout  au  xviip  siècle  l'au- 
teur de  Paméla,  de  Clarisse  Harlowe  et  de  Grandisson,  •<  ces 
trois  ouvrages  dont  un  seul  suffirait  pour  immortaliser  un 
homme  »,  voir  VÉloge  de  Bidiardson,  par  Diderot. 


LES  ROMANS.  193 

la  phrase  est  de  lui'.  Or,  les  livres  qu'on  ne  relit  pas 
ne  se  relient  pas,  ne  se  gardent  pas,  c'est  un  prin- 
cipe de  bibliophilie ^ 

Écoutons  encore  j\Ime  de  Sévigxé  :  »  J'ai  apporté 
ici  (aux  Rochers)  quantité  de  livres  choisis,  annonce- 
t-elle  à  sa  fille^;  je  les  ai  rangés  ce  matin  :  on  ne 
met  pas  la  main  sur  un,  tel  qu'il  soit,  qu'on  n'ait 
envie  de  le  lire  tout  entier;  toute  une  tablette  de 
dévotion,...  l'autre  est  toute  d'histoires  admirables; 
l'autre  de  morale;  l'autre  de  poésies  et  de  nouvelles 
et  de  mémoires.  Les  romans  sont  méprisés  et  ont 
gagné  les  petites  armoires.  » 

Le  mépris  était  aussi  le  sentiment  qu'éprouvait  à 
l'égard  des  romans  le  prince  de  Ligne  (1755-1814)  : 
«  Moi,  qui  ne  lis  jamais  de  romans,  »  avoue-t-il 
quelque  part*. 

S'il  ne  va  pas  jusqu'à  les  «  mépriser  »,  tous  en  bloc, 
DoLDAN  ne  se  lait  guère  d'illusions  non  plus  à  leur 
endroit;  il  les  compare  à  des  «  déjeuners  de  soleil  »  : 

«  Pour  Corinne,  écrit-il  à  l'une  de  ses  correspon- 

1.  Vauvenargues,  Réfloxions  sur  divers  sujels,  VII,  Des 
romans:  Œuvres  rnmplèles,  p.   478.  (l'aris,  Didot,  i88.'>;  in-8). 

'2.  «  Un  biblioj)hile  ne  conserve  pas  les  livres  qu'on  lit  une 
fois,  mais  seulement  ceux  qu'on  relil  avec  plaisir  el  que  par 
conséquent  on  relie...  plus  ou  moins  richement.  ■■  (Jules 
Richard,  l'Art  de  former  une  hihliothéciue,  p.  159.) 

~>.  Lettre  du  mercredi  5  juin  1680.  {Lettres,  t.  IV,  p.  178.) 

4.  Prince  de  Lk;ne,  Œuvres  choisies,  Mélanges  pliiloso- 
phiques  et  humoristiques,  De  moi  pendant  la  nuit,  p.  150. 
(Paris,  Librairie  des  bibliophiles,  1890.) 

Lt  LIVIIE.  —  T.    ir.  13 


194  LE  LIVRE. 

dantes*,  je  comprends  bien  que  vous  n'y  trouviez 
pas  tout  le  plaisir  que  vous  attendiez  de  cette  lec- 
ture sur  ce  qu'on  vous  en  avait  dit.  Le  temps  fait 
sur  les  romans  ce  que  le  soleil  fait  sur  les  plus  belles 
étoffes.  On  ne  peut  pas  conserver  les  couleurs  de 
l'arc-en-ciel.  Cela  fait  son  effet  à  un  jour  donné  et 
seulement  ce  jour-là....  Les  romans  se  ressentent 
plus  de  ces  révolutions  du  goût  que  les  autres  parties 
de  la  littérature,  par  cela  môme  que  leur  plus  grand 
agrément  consiste  à  mêler  l'idéal  à  la  vie  de  tous  les 
jours.  Quand  le  costume  a  vieilli,  que  les  yeux,  ac- 
coutumés à  de  nouvelles  modes,  le  trouvent  aisément 
ridicule,  le  pauvre  idéal  est  un  peu  embarrassé  de 
sa  personne,  et  il  prend  l'air  gauche,  comme 
l'homme  le  plus  distingué  de  manières  serait  gau- 
che s'il  était  tout  seul  habillé  à  la  mode  de  Louis  XIV 
dans  un  salon  d'aujourd'hui.  Les  tragédies  de 
Sophocle  ou  de  Racine,  VIliade,  VOdijssée,  ne  sont 
point  exposées  à  cette  décadence,  parce  que  les 
mœurs  mêmes  sont  des  temps  héroïques,  et  qu'on 
n'est  pas  tenté  de  les  rapprocher  de  la  vie  privée 
qu'on  connaît;  là,  les  personnages  ne  courent  pas 
risque  de  vieillir;  ils  ne  sont  pas  de  la  même  étoffe 
que  nous;  aussi  ne  sommes-nous  jamais  portés  à 
un  retour  sur  nous-mêmes  ou  sur  ceux  qui  nous 
environnent  en  les  voyant;  nous  savons  bien  qu'ils 
vivent  dans  le  pur  éther....  » 
LA  Mme  Donné,  lettre  du  i  avril  1860.  (Lèpres,  t.  IV.pp.lS-l.")  ) 


X 

LES    JOURNAUX 

La  vraie  lecture,  c'est  celle  du  livre.  Le  journal  a 
sur  le  livre  le  désavantage  d'être  fait  trop  vite,  for- 
cément, —  et  ce  qu'on  fait  vite,  forcément  encore  et 
inévitablement,  manque  de  soin  et  de  maturité^;  de 
ne  parler  presque  exclusivement  que  de  choses 
éphémères  et  d'une  importance  relative;  de  ne  pos- 
séder enfin  ni  le  format,  ni  la  commodité  et  l'élé- 
gance du  livre. 

Bayle  (1647-1706)  était  d'avis  que  «  le  journal  n'est, 
pour  ainsi  dire,  qu'un  dessert  de  Vespril  »  ;  et,  ajoute 
Sainte-Beuve,  qui  rapporte  ce  mot%  «  il  faut  faire 
provision  de  pain  et  de  viande  solide  avant  de  se 
disperser  aux  friandises"  ». 

1.  El  cependant  combien  de  livres  sont  ■•  journaux  »  en  ce 
point!  Mais  ici  la  rapidité  et  la  négligence  ne  sont  pas  essen- 
tielles à  l'œuvre,  elles  ne  jjroviennent  que  de  fauteur;  tan- 
dis que  le  journal,  pressé  par  lactualilé,  aiguillonné  par  la 
concurrence,  est  tenu  de  se  hâter  avant  tout. 

2.  Portraits  lillérairc.^,  t.  I,  p.  Ô70. 

5.  ••  L'ne  bonne  soupe  est  excellente,  le  matin,  en  se 
levant,  et  non  moins  bonne  pour  l'esprit  la  lecture  d'un  cha- 
pitre de  Montaigne.  Le  nourrissant  Montaigne    tait  |)enser 


196  LE  LIVRE. 

«  La  lecture  des  journaux,  écrit,  de  son  côté,  un 
journaliste  qui  était  en  même  temps  un  très  brillant 
styliste,  Théophile  Gautier  '  (1 811-1 875) ,  la  lecture  des 
journaux  empêche  qu'il  n'y  ait  de  vrais  savants  et  de 
vrais  artistes;  c'est  comme  un  excès  quotidien  qui 
vous  fait  arriver  énervé  et  sans  force  sur  la  couche 
des  Muses,  ces  filles  dures  et  difficiles,  qui  veulent 
des  amants  vigoureux  et  tout  neufs.  Le  journal 
tue  le  livre,  comme  le  livre   a   tué  l'architecture -, 

à  cet  Anglais  qui  mangeait  toujours  un  bifteck  avant  son 
dîner,  le  dîner  fùt-il  de  quatre  services.  Quand  un  homme  a 
lu  le  matin  un  chapitre  de  Montaigne,  alors  seulement  il 
peut  grignoter  sans  danger  les  articles  de  journaux.  •• 
(Ch.xmpfleury.  Notes  intimes,  Souvenirti  et  Portraits  de  jeu- 
nesse, pp.  253-254.) 

1.  Mademoiselle  de  Maitpin.  préface,   p.   54.   (Paris,    Char- 
pentier, 1880.) 

2.  •  ...  L'archidiacre  considéra  quelque  temps  en  silence 
le  gigantesque  édifice  (Notre-Dame  de  Paris),  puis,  étendant 
avec  un  soupir  sa  main  droite  vers  le  livre  imprimé  qui  était 
ouvert  sur  sa  table,  et  sa  main  gauche  vers  Notre-Dame,  et 
promenant  un  triste  regard  du  livre  à  l'église  :  «  Hélas!  dit-il, 
ceci  tuera  cela  »  ....  •■  Ceci  tuera  cela.  Le  livre  tuera  l'édi- 
fice.... La  presse  tuera  l'église....  L'imprimerie  tuera  l'archi- 
tecture.... "  (Victor  Hugo,  iVo<re-Z)(ïwe  de /Vt/i.s,  livre  V,chap.  i 
et  II,  L  l,  pp.  203,  207  et  208;  Paris,  Hachette,  1858.)  Il  est  à 
remarquer  que  si  le  livre  a  pu  porter  atteinte  à  l'Église 
(avec  un  grand  É).  aux  dogmes  catholiques  et  autres,  il  n'a 
nullement  tué  l'édifice  gothique,  que  l'imprimerie  n'apas  du 
tout  nui  à  notre  vieille  et  nationale  architecture,  au  con- 
traire. «  C'est  par  lui  (le  livre),  par  les  recherches  et  les 
écrits  des  Boisserée,  des  Vitet,  des  Victor  Hugo,  des  Miche- 
let,  des  Montalembert,  des  VioUet-le-Duc,  qu'elle  a  retrouvé 
la  faveur,  qu'elle  a  reconquis  l'admiration.  »  (Jules  Leval 
LOIS,  la  Vieille  France,  chap.  viii,  p.  ibi  ;  Tours.  Marne,  1882.) 


LES  JOURNAUX.  197 

comme  l'arlillerie  a  lue  le  courage  el  la  force  mus- 
culaire ^  » 

Sur  cette  coucurrence  faite  au  livre  par  le  join-nal, 
M.  Gabriel  Hanotaux  (ISoo-....)  a  publié,  il  y  a 
quelques  années-,  ces  intéressantes  considérations  : 
«  Le  vrai  concurrent  du  Livre,  c'est  le  Journal.  Et  le 
Journal  réussit  parce  qu'il  est  très  bon  marché.  La 
démocratie  veut  le  Livre  à  bas  prix,  comme  elle 
veut  le  vin  à  bas  prix.  Le  remède  à  toutes  les  «  mé- 
ventes »  est  là....  Donc,  à  l'avenir,  selon  moi,  deux 
sortes  de  livres  :  le  livre  de  luxe,  parfait,  soigné, 
caressé,  avec  des  reliures  exquises,  des  gravures 
splendides;  en  un  mot,  le  livre  d'amateur,  tiré  à 
petit  nombre.  Et,  d'autre  part,  le  livre  très  bon  mar- 
ché, le  livre  «  populo  »,  le  livre  à  six  sous,  à  cinq 

1.  Mais,  à  son  tour,  le  journal  esl  battu  en  brèche  par  des 
inventions  nouvelles,  par  le  téléphone  et  le  phonographe 
notamment.  «  Tout  lasse,  tout  passe,  tout  se  transforme. 
Comme  les  typographes  ont  eu  leur  art  modilié  par  le 
mécanisme,  l'industrie  des  reporters  sera  bouleversée  par 
les  sciences  nouvelles.  Après  les  pataches,  la  locomotive; 
après  le  gaz,  l'arc  voltaïque.  Les  journaux  à  dépèches  ne 
seront  bientôt  plus  que  de  l'antiquaille.  Place  aux  phono- 
graphes! place  aux  téléphones!  Déjà  le  téléphone  rend  mille 
services....  Le  journalisme  se  sera  si  bien  perfectionné  qu'il 
n'y  aura  plus  de  journalisme.  Il  aura  cessé  d'être  la  langue 
indispensable.  Le  ceci  tuera  cela  du  poète  aura  trouvé  une 
application  de  plus.  Le  Livre,  d'après  lui,  a  sapé  le  Monu- 
ment; le  Journal  a  supplanté  le  Livre;  le  Téléphone  et  le 
Phonographe  supplanteront  le  Journal.  ••  (Eugène  Dldief. 
le  Journalisme,  pp.  8i-80;  Paris,  Hachette,  1892;  Bibliothèque 
des  Merveilles.) 

'2.  Le  Journal,  numéro  du  29  octobre  1900. 


198  LE   LIVRE. 

SOUS,  à  trois  sous....  Le  livre  devenant  une  sorte  de 
journal  plié  et  cousu,  pouvant  se  conserver  et  faire 
série,  tel  est  l'avenir  du  Livre  démocratique  moderne. 
C'est  par  lui  que  la  science  non  seulement  pénétrera, 
mais  se  conservera  dans  la  dernière  de  nos  bour- 
gades. Le  paysan  et  louvrier  savent  lire  maintenant: 
mais  il  faut  qu'ils  aient  de  quoi  lire.  Ils  veulent  autre 
chose  que  des  almanachs —  » 

Aussi  rassurons-nous  :  le  livre,  quel  que  soit  le 
préjudice  que  le  journal  puisse  lui  porter,  quelle 
que  soit  la  concurrence  que  lui  fassent  aussi  les 
nombreux  sports  éclos  à  la  fin  du  siècle  dernier  : 
lawn-tennis,  croquet,  football,  etc.,  et  le  cyclisme,  et 
l'automobilisme,  et  la  photographie  d'amateurs,  etc., 
le  livre  aura  toujours  ses  fidèles  et  ses  fervents  ;  il 
restera  toujours  ce  quil  n'a  jamais  cessé  d'être, 
même  aux  époques  les  plus  remuantes  et  les  plus 
troublées,  «  la  passion  des  honnêtes  gens'  ». 


La  presse,  cet  admirable  instrument  de  propa- 
gande et  de  publicité,  a  été  plus  d'une  fois  très  dure- 
ment jugée,  et  par  des  écrivains  qui,  comme  Balzac, 
comme  Thiers,  comme  Proudhon,  la  connaissaient 

l.  Le  mot  est  de  Gilles  Ménage  (1603-1692),  ap.  Octave 
UzANNE,  Du  prêt  des  livres,  Miscellanées  bibliographiques,  t.  I. 
p.  55. 


LES  JOURNAUX.  199 

on  no  peut  mieux.  Avant  même  d'être  passée,  à  peu 
près  tout  entière,  entre  les  mains  des  financiers  et 
brasseurs  d'afîaires.  elle  avait  encouru  bien  des 
reproches. 

La  Bruvkhh;  traite  les  journali'^tes,  «  les  nouvel- 
listes »,  avec  le  plu<  [)rol'ond  d«'Mlain'. 

«  J'ai  su  qu'il  n'y  a  rien  à  apprendre  dans  les  jour- 
naux, écrit  d'Alembert*,  sinon  que  le  journaliste 
est  l'ami  ou  l'ennemi  de  celui  dont  il  parle,  et  cela 
ne  m'a  pas  paru  fort  intéressant  à  savoir.  » 

«  La  presse,  il  le  faut  avouer,  est  devenue  un  des 
fléaux  de  la  société,  et  un  brigandage  intolérable,  » 
déclare  Voltaire  ^. 

«  S'ils  (les  journaux)  m'accusaient  d'avoir  assassiné 
mon  père,  disait  un  jour  Chateaubriand  (1768-1848)*, 
je  n'essayerais  pas  de  le  nier  aujourd'hui,  parce  que 
demain  ils  me  démontreraient,  de  quelque  façon, 
que  je  me  suis  défait  de  ma  mère  aussi,  et,  sur  ma 
seconde  protestation,  ils  feraient  entrevoir,  en  outre, 
que  j'ai  bien  un  peu  guillotiné  i\L  de  Malesherbes.... 

1.  «  Le  devoir  du  nouvelliste  est  de  dire  :  Il  y  a  tel  livre 
qui  court  et  qui  est  imprimé  chez  Cramoisy  en  tel  carac- 
tère, ■'  etc.  (La  BfiisYkïiE,  les  Caractères,  Des  ouvrages  de  l'es- 
prit, édil.  Hémardinquer;  p.  20.   Paris,  Dezobry,  1849.) 

'2.  Cité  par  Hémardin([iier,  dans  son  édition  de  La 
Bhlvère,  p.  20. 

3.  Lettre  à  un  membre  de  l'Académie  de  Berlin,  l.')  avril  1752  : 
Œuvres  coi7iplèles,  t.  Vil,  p.  705.  (Paris,  édit.  du  journal  le 
Siècle,  1869.) 

4.  Ap.  Sainte-Belvk,  (haleautiriand  et  son  f/ronpe  litté- 
ral,r.  t.  II,  pp.  422-42"). 


200  LE  LIVRE. 

Misérables  musiciens,  qui  torturent  un  instrument 
admirable  pour  en  tirer  des  sons  aigres  et  faux,  au 
lieu  de  lui  faire  rendre  de  divins  accords  !...  » 

Thiers  (1797-1877)  estime  tout  crûment,  lui,  que 
a  la  presse  est  une  mauvaise  denrée;  la  meilleure 
ne  vaut  pas  le  diable'  ». 

Et  Proudhon  (1809-1865)^  :  «  Est-ce  par  les  jour- 
naux que  nous  connaîtrons  Topinion  parisienne? 
Mais...  pour  qui  a  vu  de  près  ces  diverses  officines, 
toute  considération  tombe  à  l'instant.  » 

«  Le  journalisme  est  un  enfer,  un  abîme  d'ini- 
quités, de  mensonges,  de  trahisons...  un  de  ces 
lupanars  de  la  pensée....  S  il  existait  un  journal  des 
bossus,  il  prouverait,  soir  et  matin,  la  beauté,  la 
bonté,  la  nécessité  des  bossus....  Le  journal  servirait 
son  père  tout  cru  à  la  r-roque  au  sel  de  ses  plaisan- 
teries, plutôt  que  de  ne  pas  intéresser  ou  amuser 
son  public...  Le  journalisme  sera  la  folie  de  notre 
temps.  » 

Telle  était  lopinion  de   Bm.zac  (1 799-1850) ^  El, 

1.  Ap.  D"'  Véron,  Méinuires  d'un  bourgeois  de  Paris,  t.  V, 
p.  293.  (Paris,  Librairie  nouvelle,  1856.) 

'2.  Dt  la  capacité  politique  des  classes  ouvrières,  p.  236. 

3.  Illusions  perdues,  t.  I,  pp.  245,  244,  534,  335;  t,  H,  p.  195, 
et  passim.  (Paris,  Librairie  nouvelle,  1858  et  1865.)  Cf.  ce  que 

dit  M.  Edmond  Thialdière  (1837- ),  dans  son  recueil  de 

pensées,  la  Soif  du  juste  (p.  175)  :  «  Ce  qui  montre  à  quel 
degré  d'abjection  est  descendue  la  Société  de  notre  temps, 
c'est  que  le  journalisme  contemporain  trouve  son  intérêt  à 
mettre  en  relief  surtout  ce  qui  est  infâme  et  ce  qui  est 
inepte  ». 


LES  JOURNAUX.  '201 

après  avoir  prédit  qu"  «  on  tuera  la  presse  comme 
on  tue  un  peuple,  en  lui  donnant  la  liberté,  »  il 
conclut  :  «  Si  la  presse  n'existait  pas,  il  faudrait  ne 
pas  l'inventer'  ». 

Mais  elle  existe,  et  plus  vivace  et  plus  forte  que 
jamais,  de  plus  en  plus  puissante-.  Pour  quantité  de 
gens,  pour  la  grande  majorité  des  lecteurs,  il  n'y  a 
pas  d'autre  lecture  que  celle  des  journaux,  —  cest- 
à-dire,  en  somme  et  d'ordinaire,  la  lecture  de  faits 
accidentels  et  fugitifs,  de  futiles  contingences. 
■'  Lorsque,  pendant  quelques  mois,  observe  Goethe^, 
on  n'a  pas  lu  les  journaux,  et  qu'on  les  lit  tous  de 
suite  en  une  fois,  on  voit  alors  combien  on  perd  de 
temps  avec  ces  papiers '*.  » 

1.  Monographie  de  la  presse  parisientie.  (Balzac,  Œuvres 
■omplctes,  l.  XXI,  pp.  56b,  454,  et  passiin  ;  Paris,  Lcvy,  1870  ;  in-8.) 

1.  Sur  la  puissance  de  la  presse.  l'oranipolL-nce  du  jour- 
nalisme, voir  la  lettre  du  12  avril  1<S59  des  Lettres  parisiennes 
de  Mme  Emile  de  Girardin  (ISOi-lsriô  :  Le  vicomte  de  Lau- 
NAY,"t.  I,  pp.  524-32Ô;  Paris,  Librairie  nouvelle.  18.56)  :  «  ...  Ils 
les  flatteurs)  ont  porté  leur  hommage  au  dieu  du  jour,  à 
lelui  (jui  donne  la  renommée,  à  celui  ijui  consacre  la  vertu, 
à  celui  (jui  improvise  le  génie,  à  celui  (jui  paye  l'apostasie,  à 
celui  (jui  vend  la  popularité,  au  journalisme!  Et  les  journa- 
listes ont  pour  flatteurs  tout  le  monde  :  tous  ceux  qui 
écrivent,  tous  ceux  qui  parlent,  tous  ceux  qui  chantent,  tous 
ceux  qui  dansent,  tous  ceux  qui  pleurent,  tous  ceux  qui 
aiment,  tous  ceux  qui  haïssent,  tous  ceux  qui  vivent  enfin! 
Le  journalisme!  Voilà  votre  roi,  messieurs,  et  vous  êtes 
tous  ses  courtisans.  »  Etc. 

3.  Conversations  recueillies  par  Eckermann,  Irad.  Déicrot, 
t.  II,  p.  181. 

'♦.  ••  .\  linstarde  la  presse  américaine,  on  a  commencé  de 


-202  LE  LIVRE. 

Le  Père  Gratry  (1805-1872)  nous  exhorte  aussi  à 
réserver  nos  yeux   et  nos  loisirs  pour  des  lectures 

donner,  dans  le  journal,  aux  faits  les  plus  insignifiants  l'im- 
portance la  plus  démesui'ée.  Des  faits  dont  aucun  journal 
n'aurait  cru  utile  de  parler,  il  y  a  dix  ans,  à  cause  de  leur 
extrême  banalité,  occupent  aujourd'hui,  dans  les  colonnes  de 
certains  de  nos  quotidiens,  une  place  première,  considé- 
rable. Tel  accident  de  voiture,  qu'autrefois  on  n'aurait 
même  pas  mentionné  ou  qu'on  eût  raconté  en  trois  lignes, 
fouinit  aujourd'hui  un  article  tout  entier.  Remarquez  quelle 
imj>orlance  démesurée  prend  le  moindre  fait.  Des  centaines 
de  journaux  publient  à  la  fois  cet  article:  ils  le  commentent, 
l'amplifient.  Et,  pendant  une  semaine  souvent,  il  n'est  pas 
question  d'autre  chose  :  ce  sont,  chaque  matin,  de  nouveaux 
détails  :  les  colonnes  s'emplissent,  chaque  feuille  tâche  de 
pousser  au  tirage,  s'évertuant  à  satisfaire  davantage  la 
curiosité  de  ses  lecteurs.  Le  procédé  que  l'on  emploie  d'ha- 
bitude pour  grossir  l'importance  d'une  nouvelle  se  réduit  à 
des  artifices  typographiques,  et  il  suffit  de  multiplier  titres, 
sous-titres,  alinéas  et  passages  en  gros  caractères  pour  que 
quelques  infiltrations  d'eau,  venues  de  la  rivière  voisine,  à 
travers  les  murs  lézardés  d'une  cave,  prennent  les  propor- 
tions d'une  inondation,  et  fju'une  brouette  renversée  devienne 
une  catastrophe  comparable  à  un  déraillement  de  chemin 
de  fer.  Une  armée  de  reporters  se  tient  en  faction  dans  les 
gares,  s'embusque  jusque  dans  les  corridors  d'hôtel,  ou  se 
faufile  dans  les  clubs  à  la  mode,  et,  à  défaut  de  personnages 
célèbres,  interroge  à  outrance,  avec  rage,  de  malheureux 
excursionnistes  à  peine  connus  de  l'agence  Cook.  Le  même 
système  de  grossissement  est  appli<jué  aux  dépèches,  et  de 
partout  arrivent  des  télégrammes  qui  transforment  le  plus 
vulgaire  fait  divers  en  un  drame  tout  hérissé  d'émouvantes 
péripéties.  Quel  est  le  fauteur  de  Ces  niaiseries  ainsi  pro- 
duites et  qui  sont  si  nuisibles  à  l'ordre  et  à  la  marche  du 
journal?  Est-ce  le  journal?  Est-ce  le  public  qui  le  lui  de- 
jnande?  Us  s'enfièvrent  mutuellement,  voilà  ce  qui  reste  de 
plus  clair.  »  (Raron  Tanneguy  de  Wog.\n,  Manuel  des  gens  de 
lettres,  pp.  90-97.) 


LES  JOURNAUX.  203 

plus  rruclueuses.  Presque  au  débul  de  son  ouvrage 
/^>;  Sourcea,  Conseils  pour  la  conduite  de  Fesprit*,  il 
dissuade  vivement  loul  homme  «  qui  croit  vouloir 
penser  et  parvenir  à  la  lumière  »  de  permettre  «  à  la 
perturbatrice  de  toul  silence,  à  la  profanatrice  de 
toutes  les  solitudes -.  à  la  presse  quotidienne,  de  venir, 

\.  Page  7.  (Paris.  Téqui,  1904:  in-18.) 

2.  Sur  la  solitude,  son  iniluence  principalement  sur  les 
gensde  lettres,  et  son  importance  ])Our  les  travaux  littéraires, 
j'emprunte  au  livre  de  M.  Albert  Collionon,  /a  Religion  dot 
Lettres,  pp.  24G-'247.  les  hautes  et  suggestives  réflexions  sui- 
vantes  :  «  L'efficacité  de   la  solitude,  dit   Thomas  Carlyle. 

-  qui  la  chantera?  Des  autels  devraient  être  élevés  au 
«  silence,  à  la  solitude.  Le  silence  est  l'élément  dans  lequel 
«  les  grandes  choses  se  forment  et  s'assemblent.  »  «  Ouoi- 
((uune  vie  de  cabinet,  toujours  froide  et  non  stimulée,  ne 
fût  pas  sa  vocation,  le  Père  Lacordaire  était  né  avec  le  goût 
et  l'amour  de  la  solitude;  il  y  restait  toujours  avec  une 
joie  nouvelle.  «  Je  sens  avec  joie,  disait-il,  la  solitude  se 
«  faire   autour  de    moi  :    c'est    mon  élément,    ma  vie.   On 

•  ne  fuit  rien  qu'avec  la  solitude  :  c'est  mon  grand  axiome.  » 

•  Un  homme,  disait-il  encore,   se  fait  en  dedans  de  lui  et 

-  non  en  dehors.  Un  homme  a  toujours  son  heure  :  il  suffit 

«  qu'il    l'attende le  nai  jamais   vécu  avec  les   gens  du 

«  monde,  et  je  crois  difficilement  à  ceux    qui  habitent  celte 

•  mer  où  le  flot  ftousse  le  flot  sans  que  jamais  rien  y  prenne 
«  consistance.  Les  meilleurs  perdent  à   ce  frottement  con- 

•  tinuel....  -  La  solitude  est  possible  en  tous  lieux.  Le  dé- 
sert est  partout  où  l'on  sait  vivre  seul.  On  se  cherche  des 
retraites,  chaumières  rustiques,  rivages  des  mers,  mon- 
tagnes.   «  Retire-toi  plutôt   en  toi-même,  dit    Marc-Aurèle, 

•  nulle  part  tu  ne  seras  plus  tranquille.  »  Le  philosophe  ou, 
pour  mieux  dire,  l'homme  intelligent  sait  trouver  l'isolement 
partout,  dans  le  tapage  d'un  club,  dans  les  bruits  de  la  rue. 
comme  dans  un  salon.  En  quelque  endroit  que  le  hasard  le 
jette,  même  au  milieu  des  foules,  ou  dans  une  bataille,  il 
ob'icrve  avec  sans-froid,  il  pense....  L'homme  de  lettres,  dit 


•204  LE   LIVRE. 

chaque  matin,  lui  prendre  le  plus  pur  de  son  temps, 
une  heure  ou  plus,  heure  enlevée  de  la  vie  par 
l'emporte-pièce  quotidien  ;  heure  pendant  laquelle 
la  passion,  l'aveuglement,  le  bavardage  et  le  men- 
songe, la  poussière  des  faits  inutiles,  l'illusion  des 
craintes  vaines  et  des  espérances  impossibles,  vont 
s'emparer,  peut-être  pour  l'occuper  et  le  ternir  pen- 
dant tout  le  jour,  de  cet  esprit  fait  pour  la  science 
et  la  sagesse.  » 

«   Une  particularité  frappante  du  journalisme,  c'est 

encore  M.  Albert  Collignon  {o]).  cit.,  p.  '2Ô2),  doit  être  avare 
(le  son  temps.  S'il  le  perd  en  visites,  en  politesses,  dans  toutes 
les  aimables  frivolités  dessalons,  il  deviendra  un  homme  du 
monde  et  non  un  écrivain.  Il  faut  se  résigner  à  passer  jjour 
un  ours,  fuir  les  bals,  éviter  les  soirées,  les  longs  dîners,  etc., 
quand  on  a  l'ambition  difficile  de  faire  un  bon  livre.  C'est 
ici  qu'une  fin  supérieure  justifie  des  moyens  peu  aimables  à 
pratiquer.  Mais,  sans  la  solitude,  sans  le  travail  continu 
qu'elle  comporte  et  qu'elle  seule  rend  possible,  sans  la  pri- 
vation des  distractions  énervantes  du  monde  parisien,  le 
génie  le  mieux  doué  ne  fera  jamais  rien  de  grand.  ■■  Voir 
aussi  Ducis  (lettre  du  22  ventôse  an  XII,  et  lettre  du  2  avril 
1815  :  Lettres  de  Ducis,  pp.  169  et  "HJ:  cf.  supra,  t.  1,  p.  171)  : 
«  .le  pense  donc  que  si  l'on  veut  faire  usage  de  ma  devise, 
on  peut,  au  lieu  d'Absline  et  susline,  choisir  ces  mots,  qui 
étaient  la  devise  de  Descaries  :  Bene  vixit,  qui  bene  latuit..]e 
lespréféreraismêmeaux  mois  Abstine  et  sustine....  La  solitude 
est  plus  que  jamais  pour  mon  âme  ce  que  les  cheveux  de 
Samson  étaient  pour  sa  force  corporelle.  »  Et  Chamfoiît 
(Dialogue  xxiv:  Œuvi'es  choisies,  t.  I,  p.  184  :  cf.  supra,  t.  I, 
p.  171)  :  '<  Il  faut  vivre,  non  avec  les  vivants,  mais  avec  les 
morts,  »  c'est-à-dire  avec  les  livres.  Et  Doudan  (lettre  du 
l""'  avril  1854  :  Lettres,  t.  III,  p.  7)  :  «  En  avançant  dans  la 
vie,  on  trouve  que  c'est  encore  la  complète  solitude  qui 
trompe  le  moins  et  qui  froisse  le  moins.  « 


LES  JOURNAUX.  205 

que,  parmi  ceux  qui  lisent  beaucoup  le  journal,  peu 
lisent  autre  cliose,  a  très  bien  remarqué  M.  Tanne- 
guy  DE  WoGAN,  dans  son  Manuel  des  gens  de  lettres'. 
Et  cependant  aucune  lecture  n"est  plus  préjudiciable 
à  l'habitude  de  Tattention  soutenue  que  celle-là.  Une 
des  attractions  de  ce  genre  de  lecture,  pour  la  per- 
sonne qui  n'a  reçu  que  peu  ou  pas  d'entraînement 
mental,  c'est  qu'elle  ne  fixe  jamais  l'esprit  sur  un 
sujet  quelconque  pendant  plus  de  trois  ou  quatre 
minutes  à  la  fois,  et  que  chaque  sujet  vient  présenter 
un  changement  de  scène  complet.  Il  en  résulte  que 
le  nombre  des  lecteurs  du  livre  diminue  graduelle- 
ment et  d'une  manière  continue  chez  toutes  les 
nations  civilisées.  L'influence  immédiate  du  livre  sur 
la  politique  et  sur  la  société  diminue  aussi  propor- 
tionnellement. Les  idées  de  Fauteur  du  livre  ont  à 
passer  par  le  crible  du  journal  avant  de  pouvoir 
exercer  leur  effet  sur  l'esprit  populaire. 

«  En  même  temps  que  cette  scission,  cette  ligne 
de  démarcation  entre  celui  qui  lit  les  journaux  et 
celui  qui  lit  les  livres,  on  voit  le  lecteur  du  livre  se 
laisser  envahir  peu  à  peu  par  un  mépris  complet  et 
profond  pour  l'homme  qui,  ne  lisant  que  les  jour- 
naux, puise  dans  cette  lecture  ses  opinions  et  ses 
idées.  Il  en  est  de  même  en  tous  pays  civilisés.  Péné- 
trez dans  une  réunion  quelconque  de  personnes 
instruites  et  d'un  esprit  cultivé,  que  ce  soit  en  Amé- 

I.  Page  I-2I. 


206  LE   LIVRE. 

rique,  en  France,  en  Angleterre  ou  en  Allemagne,  et  ^ 
vous  verrez  avec  quel  dédain  on  semble  y  traiter 
celte  nourriture  intellectuelle  que  fournissent  les 
journaux  à  la  majorité  de  la  population.  L'autorité 
du  journal  y  sera  qualifiée  de  plaisanterie,  et  le  mot  j 
journalisme  considéré  comme  synonyme  de  futilité,  | 
d'ignorance  et  de  bévue.  Mais  cette  hostilité  entre  j 
ces  deux  agents  qui  exercent  de  si  puissants  effets  j 
sur  l'esprit  populaire  et  dirigent  la  conduite  des  j 
peuples  mérite  cependant  toute  notre  attention.  1 
Leur  réconciliation,  c'est-à-dire  la  transformation  j 
de  la  presse  en  un  meilleur  véhicule  pour  la  propa-  ; 
gation  dans  les  masses  des  plus  hautes  pensées  et  j 
des  connaissances  les  plus  exactes  du  temps  présent,  m 
est  peut-être  un  des  plus  sérieux  problèmes  que  le  i 
siècle  nouveau  aura  à  résoudre.  »  ' 

Cette    solution,  —  si   tant  est  quelle  arrive  ja-    j 
mais,  —  cette  transformation,  serait  d'autant  plus    ' 
souhaitable,  d'autant  plus  importante  et  urgente,  que    j 
la  presse  est  de  plus  en  plus  l'instrument  et  la  chose   | 
des  chevaliers  de  la  finance,  que,  de  plus  en  plus, 
l'argent  y  domine,  et  y  domine  seul,  y  règne  et  gou- 
verne   uniquement    et    absolument.    La    publicité 
vénale,  l'annonce  tarifée,  a   tué  toute  appréciation 
sincère  et  toute  critique. 

Nul  n'aura  de  l'esprit,  hors  nous  et  nos  amis  : 
nul    n'aura    de    talent   et    de    mérite  que  s'il   passe 


LES  JOURNAUX.  207 

d'abord  à  la  caisse;  el,  plus  il  versera,  plus  son 
mérite  sera  grand,  son  génie  transcendant.  «  Silence 
au  pauvre!  »  Ce  cri,  poussé  par  Lamennais,  en  1848, 
à  propos  de  la  situation  faite  à  la  presse,  est  plus 
vrai  que  jamais'. 

1.  Cf.  Ilippolyte  C\st:ille,  Portraits  historiques  au  xïX"  siè- 
cle, Lamennais,  p.  56.  Sainte-Beuve  a  même,  en  quelque 
sorle,  appliqué  ce  mot  à  toute  la  iitlérature  contemporaine; 
il  l'a  englobée  tout  entière  dans  cette  accusation  et  cet 
aiiatlième  :  «  L'argent,  l'argent,  on  ne  saurait  dire  combien 
il  est  vraiment  le  nerf  et  le  dieu  de  la  littérature  d'aujour- 
d'hui ».  {Portraits  contemporains,  t.  III,  p.  431.)  Sur  le  rôle  et 
l'influence  de  largent  à  notre  époque,  Renan  a  publié  les 
belles  et  profondes  réflexions  suivantes,  qu'on  peut  rappro- 
ciier  du  ■■  Panégyrique  delà  pauvreté  »,  tracé  par  Proudhon, 
et  que  nous  avons  reproduit  dans  notre  tome  I,  pages  Wi- 
207  :  "  .J'appelle  ploutocratie  un  état  de  société  où  la  richesse 
est  le  nerf  principal  des  choses,  où  l'on  ne  peut  rien  faire 
sans  être  riche,  où  l'objet  principal  de  l'ambition  est  de 
devenir  riche,  où  la  capacité  et  la  moralité  s'évaluent  géné- 
ralement (et  avec  plus  ou  moins  de  justesse)  par  la  fortune, 
de  telle  sorte,  par  exemple,  que  le  meilleur  critérium  pour 
prendre  l'élite  de  la  nation  soit  le  cens.  On  ne  me  contes- 
tera pas,  je  pense,  que  notre  société  ne  réunisse  ces  divers 
caractères.  Cela  posé,  je  soutie'ns  que  tous  les  vices  de 
notre  développement  intellectuel  viennent  delà  ploutocratie, 
et  que  c'est  par  là  surtout  que  nos  sociétés  modernes  sont 
inférieures  à  la  société  grecque.  En  effet,  du  moment  que  la 
fortune  devient  le  but  principal  à  la  vie  humaine,  ou  du 
moins  la  condition  nécessaire  de  toutes  les  autres  ambitions, 
voyons  quelle  direction  vont  prendre  les  intelligences.  Que 
faut-il  pour  devenir  riche?  Être  savant,  sage,  philosophe? 
Nullement;  ce  sont  là  bien  plutôt  des  obstacles.  Celui  qui 
consacre  sa  vie  à  la  science  peut  se  tenir  assuré  de  mourir 
dans  la  misère,  s'il  n'a  du  patrimoine,  ou  s'il  ne  peut  trou- 
ver à  utiliser  sa  science,  c'est-à-dire  s'il  no  peut  trouver  à 
vivre  en  dehors  de  la  science  pure.    Remarquez,  en  effet. 


208  LE   LIVRE. 

«  Aucune  société  financière  ne  peut  se  fonder, 
écrit  encore  M.  Tanneguy  de  Wogan,  sans  qu'une 
multitude  de  journaux  interviennent  et  lui  imposent 

que  quand  un  homme  vit  de  son  travail  intellectuel,  ce  n'est 
pas  généralement  sa  vraie  science  qu'il  fait  valoir,  mais  ses 
qualités  inférieures.  M.  Letronne  a  plus  gagné  en  faisant  des 
livres  élémentaires  médiocres  que  par  les  admirables  tra- 
vaux qui  ont  illustré  son  nom.  Vice  gagnait  sa  vie  en  compo- 
sant des  pièces  de  vers  et  de  prose,  de  la  plus  détestable 
rhétorique,  pour  des  princes  et  seigneurs,  et  ne  trouva  pas 
d'éditeur  pour  sa  .Science  nouvelle.  Tant  il  est  vrai  (jiie  ce 
ncstpas  la  valeur  intrinsèque  des  choses  qui  en  fait  le  prix, 
mais  le  rapport  qu'elles  ont  avec  ceux  qui  tiennent  l'argent. 
.Je  j)uis  sans  orgueil  me  croire  autant  de  capacité  <|ue  tel 
commis  ou  tel  employé.  Eh  bien!  le  commis  peut,  en 
servant  des  intérêts  tout  matériels,  vivre  honorablement.  Et 
moi,  qui  vais  à  l'âme,  moi,  le  prêtre  de  la  vraie  religion,  je 
ne  sais  en  vérité  ce  qui,  l'an  prochain,  me  donnera  du  pain. 
La  profonde  vérité  de  l'esprit  grec  vient,  ce  me  semble, 
de  ce  que  la  richesse  ne  constituait,  dans  cette  belle  civili- 
sation, qu'un  mobile  à  part,  mais  non  une  condition  néces- 
saire de  toute  autre  ambition.  De  là  la  plus  parfaite  spon- 
tanéité dans  le  développement  des  caractères.  On  était  poète 
ou  philosophe,  parce  que  cela  est  de  la  nature  humaine  et 
qu'on  était  soi-même  spécialement  doué  dans  ce  sens. 
Chez  nous,  au  contraire,  il  y  a  une  tendance  imposée  à 
c[uiconque  veut  se  faire  une  place  dans  la  vie  extérieure.  Los 
facultés  qu'il  doit  cultiver  sont  celles  qui  servent  à  la 
richesse,  l'esprit  industriel,  l'intelligence  pratique.  Or  ces 
facultés  sont  de  très  peu  de  valeur  :  elles  ne  rendent  ni 
meilleur,  ni  plus  élevé,  ni  plus  clairvoyant  dans  les  choses 
divines;  tout  au  contraire.  Un  homme  sans  valeur,  sans  mo- 
rale, égoïste,  paresseux,  fera  mieux  sa  fortune  en  jouant  à 
la  Bourse,  que  celui  qui  s'occupe  de  choses  sérieuses.  Cela 
n'est  pas  juste;  donc  cela  disparaîtra.  La  ploutocratie  est 
donc  peu  favorable  au  légitime  développement  de  l'intelli- 
gence. L'Angleterre,  le  pays  de  la  richesse,  est  de  tous  les 
pays  civilisés  le  plus  nul  pour  le   développement  philoso- 


LES  JOURNAUX.  209 

les  conditions  de  leur  appui.  C'est  le  couteau  sur  la 
gorge,  le  passage  et  la  liberté  payés  aux  ban^lits, 
maîtres  du  grand  chemin Cette  pression  mercan- 

pliique  de  rintelligence.  Les  nobles  d'autrefois  croyaient 
foriigner  en  s'occupanl  de  littérature.  Les  riches  ont  géné- 
ralement des  goûts  grossiers  et  attachent  lidée  de  bon  ton  à 
des  ch<ises  ridicules  ou  de  i)ure  convention.  Un  gentleman 
rider,  lùt-il  un  homme  complètement  nul,  peut  passer  pour 
un  modèle  de  faxhion.  Moi.  je  dis  tout  bonnement  que  c'est 
un  sot.  La  ploutocratie,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  est  la 
source  de  tous  nos  maux,  par  les  mauvais  sentiments  <[u'elle 
donne  à  reu.\  (jne  le  sort  a  faits  pauvres.  Ceux-ci,  en  effet, 
voyant  qu'ils  ne  sont  rien  parce  qu'ils  ne  possèdent  pas, 
lournent  toute  leur  activité  vers  ce  but  unique;  et,  comme 
pour  plusieurs  cela  est  lent,  difficile  ou  impossible,  alors 
naissent  les  abominables  pensées  :  jalousie,  haine  du 
riche,  idée  de  le  spolier.  Le  remède  au  mal  n'est  pas  de  faire 
que  le  pauvre  puisse  devenir  riche,  ni  d'exciter  en  lui  ce 
désir,  mais  de  faire  en  sorte  que  la  richesse  soit'  chose 
insignifiante  et  secondaire  ;  que,  sans  elle,  on  puisse  être  très 
heureux,  très  grand,  très  noble  et  très  beau  ;  que,  sans  elle, 
on  puisse  être  iniluent  et  considéré  dans  l'État.  Le  remède, 
en  un  mol,  n'est  pas  d'exciter  chez  tous  un  appétit  que 
tous  ne  |)Ourront  satisfaire,  mais  de  détruire  cet  appétit  ou 
d'en  changer  l'objet,  puisque  aussi  I)ien  cet  objet  ne  tient 
pas  à  l'essence  de  la  nature  humaine,  qu'au  contraire  il  en 
entrave  le  beau  développement.  »  (Ernest  Renan,  V Avenir  de 
In  Science,  pp.  41.'i-418.)  La  devise  de  lord  Henry  Seymoir 
(milord  l'Arsouille  :  t80j-18.59)  :  «  Avec  de  l'argent,  on  peut 
tout  avoir  et  tout  corrompre  :  il  suffit  fl'y  mettre  le  prix  » 
(H.  DE  ViLLEMEssANT,  Mémoires  d'iui  journaliste,  t,  T,  p.  245; 
et  Lahousse,  Grand  Diriionnaire,  art.  Original)  est  tout  à 
fait  celle  d'une  société  ainsi  organisée,  de  notre  ploutocra- 
tie. Les  preuves  suraijondent  :  une  seule  suffira.  Le  nom 
qui  représente  le  mieux  l'argent  aujourd'hui,  qui  est  syno- 
nyme de  richesse,  est,  sans  conteste,  le  nom  de  Rothschild. 
Dernièrement  (mai  lOO.'i)  est  mort  un  des  chefs  de  cette 
famille,   et,  dans    l'énumération    des    titres  et  dignités  du 

i.E  i.iviît:.  —  T.  M.  14 


210  LE   LIVRE. 

lile  du  journal  s'ingénie  de  plus  en  plus,  elle  s'élend 
à  tout  maintenant.  Elle  serre  étroitement  les  mai 
sons  de  commerce  à  leur  naissance;  elle  agit  sur 
l'industrie  comme  sur  les  expositions  de  peinture, 
elle  pèse  sur  l'artiste  débutant,  sur  les  directeurs  de 
théâtre,  sur  les  drames  et  les  comédies  mêmes,  sur 
les  volumes  qui  paraissent.  Le  mérite,  ici,  bien  sou- 
vent on  n'en  a  cure;  le  rédacteur  n'écrira  que  si  l'ad- 
ministration est  satisfaite,  si  les  places  qu'on  vou- 
lait ont  été  données,  si  l'auteur  a  bien  rempli  les 
obligations  qu'il  ne  doit  pas  ignorer'.  » 

défunt,  pas  un  panache  ne  manque;  Ciésus  a  été  tout  ce 
qu'il  a  voulu  et  tout  ce  qu'on  peut  être  ici-bas  :  noble.  — 
baron  (il  eût  pu  être  aussi  bien  duc  ou  prince),  comme  si 
ses  aïeux  avaient  pris  part  aux  Croisades,  —  membre  de 
l'Institut,  commandeur  de  la  Légion  d'honneur,  grand  digni- 
taire de  tous  les  ordres  imaginables,  etc.,  tandis  que  des 
écrivains  des  plus  éminents,  des  penseurs,  polémistes  ou 
stylistes  de  tout  premier  ordre,  comme  Proudlion,  comme 
Balzac,  Louis  Veuillot,  Barbey  d'Aurevilly,  Guy  de  Maupas- 
sant,  etc.,  sont  morts  pauvres,  et,  —  en  supposant  qu'ils 
aient  attaché  une  importance  quelconque  aux  distinctions 
officielles,  —  nont  rien  été  du  tout,  absolument  rien,  i)as 
même  petits  officiers  d'Académie.  Ce  sont  de  telles  anomalies, 

—  c'est  cette  écrasante  et  abominable  omnipotence  de  l'ar- 
gent qui  explique —certains  ajoutent  même:    et  quijustifie 

—  les  revendications  des  socialistes  et  des  anarchistes.' Heu- 
reusement encore,  comme  nous  le  disions  en  parlant  de  la 
pauvreté  (t.  I,  p.  207),  que  les  biens  les  plus  appréciables  de 
ce  monde,  la  santé,  la  bonne  humeur,  l'amitié,  lintelli- 
gence,  etc.,  échappent  à  cette  odieuse  tyrannie  et  ne 
sachètent  pas! 

1.  Baron  Tanneguy  de  Wogan,  op.  cit.,  p.  58. 


LES  JOURNAUX.  211 


Ce  qu'Ésope  disait  de  la  langue,  «  la  meilleure  et 
la  pire  chose  qui  soit  au  monde'  »,  s'applique  on  ne 
peut  mieux  à  la  presse,  comme,  d'ailleurs,  à  l'impri- 
merie en  général  et  à  tout  instrument  de  manifesta- 
tion de  la  parole-.  Aussi,  après  avoir  signalé  les  dan- 
gers et  les  tares  du  journalisme,  convient-il  d'en 
énumérer  les  avantages,  d'en  montrer  l'utilité  et  la 
souveraine  nécessité;  en  d'autres  termes,  de  faire 
voir,  après  le  revers,  le  beau  côté  de  la  médaille. 

«  La  presse  est  libre,  le  genre  humain  est  sauvé!  » 
s'écriait  l'abbé  Màury  (1746-1817)^,  lors  de  la  pre- 
mière Révolution. 

Et  Robespierre  (1758-1794)'  :  «  La  presse  libre  est 

1.  Cf.  La  Fontaine,  Vie  d'Ésope  :  Œuvres,  t.  L  pp.  37-58. 
(Paris,  Hachette,  1885;  Collection  des  Grands  Ecrivains.) 

2.  Nulle  part  cette  antinomie  n'appaiait  mieux  que  dans 
deux  ordonnances  royales  relatives  à  l'imprimerie,  l'une 
de  Louis  XII,  en  1515,  l'autre  de  Louis  XIII,  en  162'J. 
Louis  XII  déclare  qu'il  faut  encourager  le  plus  possible  «l'art 
et  science  d'impression...  au  moyen  de  quoy  tant  de  bonnes 
et  salutaires  doctrines  ont  été  manifestées,  communiquées 
et  publiées  à  tout  chacun,  »  etc.:  Louis  XIII,  au  contraire, 
qu'il  faut  entraver  le  plus  possible  •<  la  facilité  et  liberté  des 
impressions...  d'où  nous  voyons  naître  tous  les  jours...  cor- 
ruption de  moeurs  et  introduction  des  mauvaises  et  perni- 
cieuses doctrines  -.(Cf.  Chapelet,  Éludes  pratiques  et  lillé- 
raires  sur  la  typographie,  t.  I,  pp.  28-29  et  15G.) 

3.  Cité  par  Gabriel  Guillemot,  journal  le  Rappel,  5  mai 
1875. 

4.  Cité  par  Gabriel  Guille.mot,  ibid.  On  trouve,  dans  cet 
article  de  l'érudit  et   spirituel  Gabriel   Guillemot  (1855-1885), 


212  LE   LIVRE. 

la  gardienne  de  la  liberté,  la  presse  gênée  en  est  le 
fléau.  L'opinion  publique,  voilà  le  seul  juge  compé- 
tent des  opinions  privées,  le  seul  censeur  légitime 
des  écrits....  La  liberté  de  la  presse  n'inspire  de  ter- 
reur qu'à  ces  gens  usurpateurs  d'un  crédit  et  d'une 
considération  de  mauvais  aloi,  forcés  de  s'avouer 
intérieurement  combien  leur  est  nécessaire  l'igno- 
rance publique.  » 

^IiRABEAU  (1749-1791)  proclame  de  même  que  «  c'est 
la  liberté  de  la  presse  qui  est  le  palladium  de  toutes 
les  libertés'  ». 

SiEYÈs  (1748-1856)  pareillement  :  t  Point  de  liberté 
publique  et  individ  uelle  sans  la  liberté  delà  presse  *  » . 

a  Le  grand  remède  de  la  licence  de  la  presse  est 
dans  la  liberté  de  la  presse,  déclare  Camille  Desmou- 
lins (1762-1794)^;  c'est  cette  lance  d'Achille  qui  gué- 
rit les  plaies  qu'elle  a  faites.  » 

«  La  presse  est  une  nécessité  sociale  plus  encore 

nombre  d'autres  citations  se  rapportant  à  notre  sujet,  à  l'iin- 
jiortance  et  à  la  lil)erté  de  la  presse,  entre  autres,  cette  sentence 
de  SocRATE  :  ■<  L'univers  pourrait  aussi  facilement  se  passer  «lu 
soleil  que  les  institutions  libérales  de  la  liberté  de  la  parole  -. 

\.  Mirabeau,  Adresse  aux  Bataves,  xxvi  :  Mirabeau,  sa  vie, 
ses  opinions  et  ses  discours,  par  A.  Vermorel,  t.  Il,  p.  159. 
(Paris,  Bibliothèque  nationale,  1865.) 

2.  Ap.  Eugène  Dubief,  le  Journalisme,  p.  504.  (Paris,  Ha- 
chette. 1892  ;  Bibliothèque  des  Merveilles.) 

5.  Le  Vieux  Cordelier,  n°  VII:  Œuvres,  t.  III,  p.  152.  (Paris, 
Bibliothèque  nationale,  1869.)  Dans  ce  même  numéro  du 
Vieux  Cordelier  (p.  119),  Camille  Desmoulins  cite  cette 
maxime  de  Sylvain  Bailly,  le  maire  de  Paris  (1756-1793)  : 
«  La  publicité  est  la  sauvegarde  du  peuple  ». 


LES  JOURNAUX.  213 

qu'une  institution  politique,  »  affirme  Royer-Collard 
(1765-1845)'.  «  Fondez  la  liberté  de  la  presse,  dit-il 
encore*,  vous  fondez  du  même  coup  toutes  les 
libertés.  » 

«  La  presse,  machine  quon  ne  peut  plus  briser, 
continuera  à  détruire  l'ancien  monde,  jusqu'à  ce 
qu'elle  en  ait  formé  un  nouveau,  »  a  prédit  Chateau- 
briand (1768-1848),  qui  ajoutait  :  «  La  liberté  de  la 
presse  a  été  presque  l'unique  afl'aire  de  ma  vie:... 
j'y  ai  sacrifié  tout  ce  que  je  pouvais  y  sacrifier  : 
temps,  travail  et  repos'-  ». 

«  Laissez  dire,  laissez-vous  blâmer,  condamner, 
emprisonner,  écrit  Paul-Louis  Courier  (1772-1825). 
dans  son  Pamphlet  des  pamp/ilet'<^;  laissez-vous 
pendre,  mais  publiez  votre  pensée.  Ce  n'est  pas  un 
droit,  c'est  un  devoir,  étroite  obligation  de  quiconque 
a  une  pensée,  de  la  produire  et  mettre  au  jour  pour 
le  bien  commun.  La  vérité  est  toute  à  tous.  Ce  que 
vous  connaissez  utile,  bon  à  savoir  pour  un  chacun, 
vous  ne  le  pouvez  taire  en  conscience.  Jenner,  qui 
trouva  la  vaccine,  eût  été  un  franc  scélérat  d'en 
garder  une  heure  le  secret;  et  comme  il  n  y  a  point 
d'homme  qui  ne  croie  ses  idées  utiles,  il  n'y  en  a 
point  qui  ne  soit  tenu  de  les  communiquer  et  répandre 

1.  Ajj.  Eugène  Duimef,  op.  cit.,  p.  50.'). 

2.  ^1/).  Gustave  Merlf.t,   Tnhleau  de  lu  littéialure  fionritlae 
1800-1815.  I.  I.  p.  480. 

").  Ap.  Eugène  Dubief,  ihid. 

'».  (Envres,  p.  245.  (Paris.  Uidol,  1865:  iii-iS. 


214  LE  LIVRE. 

par  tous  moyens  à  lui  possibles.   Parler  est  bien, 
écrire  est  mieux;  imprimer  est  excellente  chose.  * 

Dans  l'ouvrage  qu'il  a  consacré  au  Journalisme, 
M.  Eugène  Dubief  (....-....)  célèbre  en  ces  termes 
les  mérites  du  journal'  :  «  Il  est  un  des  premiers 
instincts  de  l'adolescent,  une  des  dernières  curiosi- 
tés du  vieillard.  Il  popularise  les  découvertes,  il 
propage  les  connaissances  utiles,  il  fait  de  chacun 
de  nous  un  véritable  fils  du  siècle.  Par  les  images, 
il  s'empare  de  l'enfant;  par  le  roman,  de  la  femme; 
par  la  philosophie,  le  souci  des  affaires  publiques, 
de  l'homme.  S'il  n'agit  pas  par  les  dissertations,  il 
agit  par  les  faits  divers.  Il  prophétise  ou  il  amuse.... 
C'est,  pour  les  trois  quarts  des  Français,  un  guide, 
un  instructeur,  un  éducateur,  un  ^lentor  de  tous  les 
instants,  un  directeur deconscience  ;  c'est,  pourl'autre 
quart,  une  distraction  qui  s'impose,  un  superflu  plus 
nécessaire  à  la  vie  que  le  chemin  de  fer  ou  le  télé- 
graphe, aussi  indispensable  que  le  pain  quotidien. 

«  On  a  posé  depuis  longtemps  ce  problème  :  Sans 
houille,  que  deviendrait  l'industrie?  Et  la  science 
commence  à  le  regarder  en  face.  Posez  cette  hypo 
thèse  :  Sans  journalisme,  que  deviendrait  la  civili- 
sation? Et  il  semblerait  à  la  multitude  que  vous 
parlez  de  la  fin  du  monde,  ou  tout  au  moins  que  le 
monde  va  être  un  corps  sans  âme,  une  machine 
privée  d'un  merveilleux  ressort.  » 

1.  Op.  cit.,  j).  .508. 


LES   JOURNAUX.      .  215 

Terminons  par  ce  relevé  des  avantages  et  mé- 
rites de  la  presse,  soigneusement  établi  par  M.  Al 
bert  CoLLiGNON,  dans  son   livre  la  T7e  littéraire^  : 

«  On  dit  beaucoup  de  mal  des  journaux,  et  cepen- 
dant ils  sont  indispensables  dans  la  vie  littéraire  et 
politique.  Par  eux  les  Français,  de  Lille  à  Marseille, 
sont  reliés  entre  eux;  ils  éprouvent  tous  ensemble 
les  mêmes  sentiments  patriotiques.  Les  journaux 
sont  utiles,  même  dans  leurs  annonces,  même  dans 
leurs  faits  divers.  Le  fait  divers,  bien  lu,  par  un 
esprit  qui  réfléchit,  est  un  traité  de  morale  en 
action,  de  morale  en  exemples.  Les  conséquences 
désastreuses  de  la  paresse,  de  l'ivrognerie,  du  vice, 
relatées  au  jour  le  jour,  sont  autant  d'avertissements 
salutaires  pour  tous  ceux  qui  sont  capables  d'ex- 
périence. Dans  toute  sa  partie  supérieure,  le  journal 
est  une  institution  libérale  et  démocratique.  C'est  le 
moyen  le  plus  simple,  le  moins  coûteux  et  le  plus 
sûr  par  lequel  le  lecteur  commence  à  s'instruire,  à 
s'intéresser  à  la  chose  publique;  sans  cesse  amé- 
lioré, il  deviendra  le  moyen  par  lequel  la  religion 
(les  Lettres  pénétrera  peu  à  peu  dans  les  nouvelles 
couches,  dans  les  masses  profondes  du  peuple.  » 

Ainsi  soit-il  ! 

1.  Paee  ~Mo. 


XI 
BIBLIOMANES    ET    BIBLIOLATRES 

Nous  avons  vu  défiler  jusqu'ici,  dans  les  divers 
chapitres  du  présent  ouvrage,  nombre  de  passion- 
nés liseurs  et  d'enthousiastes  bibliophiles,  nous 
avons  entendu  leurs  éloquentes  déclarations,  leurs 
pieuses  et  ardentes  professions  de  foi  :  mais  il  est 
dautres  noms  encore  à  citer,  d'autres  cas  plus  par- 
ticuliers, où  la  passion  va  jusqu'à  l'exagération  et 
la  singularité  et  tombe  dans  la  démence;  où  le  biblio- 
phile se  transforme  en  bibliomane,  où  il  devient  le 
bibliolâtre,  pour  qui  le  livre  est  tout,  et  pour  qui 
parfois  tout  le  reste  n'est  rien  et  ne  compte  plus. 

«  L'innocente  et  délicieuse  fièvre  du  bibliophile 
est,  dans  le  bibliomane,  une  maladie  aiguë  poussée 
au  délire,  a  écrit  Charles  Nodier'....  Du  sublime  au 

1.  L'Amateur  de  livres,  dans  les  Français  peints  par  eux- 
mêmes,  t.  II,  p.  84.  (Paris,  Delahays,  s.  d.)  Voir  aussi,  du 
même  délicat  écrivain,  qui  a  tant  aimé  les  livres  et  les  con- 
naissait si  bien,  le  Bihliornane  (dans  les  Contes  de  la  veillé'', 
pp.  268-281  :  Paris,  Charpentier,  1875).  Ce  bibliomane,  que 
nous  peint  Charles  Nodier,  ou  plutôt  dont  il  prononce  de- 
vant nous  l'oraison  funèbre,  «  sur  la  tombe   duquel  il  vient 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES-  217 

ridicule,  il  n'y  a  qu'un  pas.  Du  bibliophile  au  biblib- 
mane,  il  n'y  a  qu'une  crise.  Le  bibliophile  devient  sou- 
vent bibliomane,  quand  son  esprit  décroît  ou  quand 
sa  fortune  s'augmente,  deux  graves  inconvénients 
auxquels  les  plus  honnêtes  gens  sont  exposés;  mais 
le  premier  est  bien  plus  commun  que  l'autre.  » 

Le  bibliolàlrc,  aussi  bien,  du  reste,  que  le  biblio- 
mane et  le  bibliophile,  est  très  souvent  doublé  d'un 

jeter  des  fleurs  »,  -  ce  bon  Théodore  »,  qui  a  passé  sa  vie  au 
milieu  des  livres  et  ne  s'occupait  que  de  livres,  avait  cou- 
tume de  ne  regarder  les  femmes  •<  qu'au  pied  -,  et  quand 
une  chaussure  élégante  avait  frappé  son  attention  :  «Hélas! 
soupirait-il  avec  un  gémissement  profond,  voilà  bien  du 
marocpiin  perdu!  Oue  de  belles  reliures  on  ferait!  »  Pen- 
dant vingt  ans.  Théodore  n'a  eu  qu'une  dispute  avec  son 
tailleur  :  ••  Monsieui'.  lui  dit-il  un  jour,  cet  habit  est  le  der- 
nier que  je  reçois  de  vous,  si  l'on  oublie  encore  une  fois 
de  me  faire  des  poches  in-c/uarlo  ■•.  Sur  sa  tombe,  on  grava 
l'inscription  suivante,  «  qu'il  avait  parodiée  pour  lui-même 
de  répita[)he  de  Franklin  »  (cf.  supra,  t.  I,  p.  174): 

CI-GIT, 

sous    SA    RELIIRE    LlE    BOIS, 

UN    EXEMPLAIRE    IN-FOLIO 

DE    LA  MEILLEURE    ÉDITION 

DE   l'homme, 

ÉCRITE    DANS    UNE   LANGUE    DE    LAGE    d'OR, 

que  le  monde  ne  comprend  plus. 

c'est  aujourd'hui 

UN  bouquin 

GATE, 

MACULÉ, 

DÉPAREILLÉ, 

IMPARFAIT    DU    FRONTISPICE, 

PIQUÉ    DES    VERS, 

ET    FORT    ENDOMMAGÉ    DE    POURRITURE. 

ON    n'ose    ATTENDRE    POUR    LUI 

LES   HONNEURS   TARDIFS 

ET   INUTILES 

DE    LA    RÉIMPRESSION. 


218  LE  LIVRE. 

bibliotaphe.  d'un  «  enterreur  de  livres  ».  En  effet, 
semblable  à  l'avare  qui  cache  son  trésor,  pareil  à 
lamoureux  qui  ne  confie  sa  belle  à  personne,  le  pas- 
sionné du  livre  doit,  logiquement  et  fatalement, 
garder  pour  lui  seul,  avec  un  soin  jaloux,  l'objet 
de  sa  tendresse. 

Il  est  aussi  —  mais  le  fait  est  bien  plus  rare,  heu- 
reusement —  doublé  parfois  d'un  hiblioklcpte,  d'un 
«  voleur  de  livres  ».  Ainsi  Dibdin  (1776-1847),  l'un 
des  plus  célèbres  bibliographes  de  l'Angleterre,  nous 
avoue,  dans  une  de  ses  lettres*,  qu'il  se  félicite  d'avoir 
pu  rester  seul  dans  une  bibliothèque  publique  (celle 
de  Strasbourg),  «  sans  que  sa  conscience  ait  aucun 
reproche  à  lui  faire  »,  c'est-à-dire,  sans  euphémisme 
el  tout  nettement,  sans  avoir  succombé  à  la  tenta- 
tion de  glisser  quelques  précieux  volumes  dans  ses 
poches-. 

Ces  fervents  des  beaux  livres  et  des  somptueuses 
reliures  ont  été  durement  malmenés  par  un  chroni- 
queur du  siècle  dernier,  Edmond  Texier  (1816-1887), 
qui  a  eu  son  heure  de  vogue. 

1.  La  xxxv"  :  Révérend  Thomas  Frognall  Dibdin,  Voi/of/e 
hibliographique,  archéologique  el  pillorestjne  en  France,  tra- 
duit de  l'anglais,  avec  des  notes  par  Théodore  Licouet  et 
G.-A.  Crapelet  (Paris.  Crapelet,  1825.  4  vol.  in-8).  Voir  le 
tome  IV,  page  SoO.  et  la  note  de  Crapelet  de  la  j^ige  170. 

'2.  J'ai  recueilli,  dans  mon  volume  Amateurs  et  Voleurs  de 
livres  (Paris,  Daragon,  190.3),  les  noms  des  plus  fameux 
hiiliokleptes,  et  les  anecdotes  les  plus  piquante?;  qui  les 
concernent  :  je  n'y  reviendrai  pas  ici. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  219 

«  De  tous  les  êtres  créés  par  Dieu,  dit-il',  le  biblio- 
phile est,  sans  contredit,  le  plus  égoïste  et  le  plus 
féroce.  La  passion  de  l'or  n'est  rien  comparée  à  celle 
du  livre.  Le  public  ne  comprendra  jamais  toutes  les 
passions  malsaines  qui  agitent  Tâme  dun  amateur 
de  bouquins  à  la  vue  d'un  exemplaire  unique  ou 
même  noté  comme  rare  sur  les  catalogues.  Pour 
arriver  à  la  possession  de  cet  exemplaire,  il  n'est 
pas  de  lâchetés  qu'il  ne  fît,  et  il  en  est  quelques- 
uns  qui  iraient  volontiers  jusqu'au  crime.  Le  fait 
suivant,  qui  s'est  passé  à  Londres,  démontrera 
mieux  que  tout  ce  que  je  pourrais  dire  à  quels 
excès  peut  se  laisser  entraîner  un  homme  bien 
né  qui  ne  sait  pas  refréner  le  démon  bibliogra- 
phique. 

«  Deux  gentlemen,  grands  amateurs,  conviennent 
de  faire  fabriquer  à  frais  communs  chez  Wiltigham 
le  premier  imprimeur  de  l'Angleterre,  un  livre  qui 
ne  sera  tiré  qu'à  deux  exemplaires;  ils  commandent 
le  vélin,  achètent  des  caractères  neufs,  surveillent 
l'impression  et  le  tirage,  et  n'épargnent  rien  pour 
faire  de  ces  deux  exemplaires,  enrichis  de  gravures 
originales,  les  deux  merveilles  de  la  typographie 
moderne.  L'édition  imprimée,  tirée  et  brochée,  est 
portée  chez  un  relieur,  qui  donne  aux  deux  volumes 
un  vêtement  splendide  et  de  tous  points  semblable, 

1.  Les  cliosc^  du  temps  présent,   CollecLionnours  cl    Bil)lio- 
manes,  pp.  lio-147. 


220  LE  LIVRE. 

et  nos  deux  gentlemen  entrent  chacun  en  possession 

de  son  trésor. 

«  Vous  croyez  peut-être  que  ces  deux  hommes 
sont  heureux?  Pas  du  tout  :  cehii-ci  envie  l'exem- 
plaire de  celui-là.  A  quelque  temps  de  là,  Tun  des 
deux  part  pour  la  campagne  ;  l'autre  se  rend  aussi- 
tôt, son  exemplaire  sous  le  bras,  chez  son  ami 
absent,  et  prie  la  femme  de  cet  ami  de  lui  communi- 
quer pour  un  instant  le  second  exemplaire,  afin  de 
comparer  les  gravures  de  Fun  avec  celles  de  l'autre. 
La  femme,  sans  défiance,  livre  le  bouquin,  que  Tami 
semble  feuilleter  avec  le  plus  grand  soin,  et  dont  il 
déchire,  sans  qu'on  le  voie,  deux  ou  trois  feuillets; 
après  quoi  il  retourne  triomphant  chez  lui,  avec  son 
exemplaire  désormais  uniijue. 

«  Cependant  le  propriétaire  de  lexemplaire  lacéré 
revient,  apprend  la  visite  de  l'ami,  se  doute  de 
quelque  chose,  examine  son  livre,  et  intente  un 
procès  au  lacérateur,  qui  est  condamné  à  2000  livres 
de  dommages-intérêts.  La  Société  des  Bibliophiles 
veut  à  son  tour  rayer  de  sa  liste  le  nom  du  cou- 
pable, mais  il  se  présente  fièrement  devant  elle  et 
dit  :  «  Quel  est  celui  d'entre  vous  qui  n'en  aurait 
«  pas  fait  autant  que  moi?  —  Au  fait!  »  répliqua  un 
des  membres.  Et  son  nom  ne  fut  pas  rayé. 

«  ...  Le  vrai  bibliomane  croit,  comme  Alexandre', 
que  rien  n'est  fait  tant  qu'il  reste  quelque  chose  à 

1.  L'auteur  a  sans  doute  voulu  faire  allusion   ici  à  César. 


BIBLIOMANES   ET   BIBLIOLATRES.  221 

faire,  qu'il  possède  peu  de  chose  tanl  qu'il  peut 
envier  les  trésors  d'un  autre.  Un  de  mes  amis,  grand 
dénicheur  de  livres  rares,  m'a  avoué  qu'il  avait  élé 
pris  d'un  invincible  désir  de  mettre  le  feu  à  sa  propre 
bibliothèque,  après  avoir  visité  celle  de  M.  le  duc 
d'Aumale....  L'envie,  la  jalousie,  l'appétence  du  bien 
d'autrui,  tels  sont  les  moindres  défauts  du  biblio- 
mane.  » 

Du  bibliomane  peut-être;  mais  le  véritable  ami 
des  livres  ignore  ces  rancunes,  ces  haines,  ces 
farouches  convoitises,  cette  rage,  tous  ces  vilains 
et  honteux  sentiments.  Il  est,  d'ordinaire,  —  sur- 
tout s'il  ne  sépare  pas  l'amour  des  livres  de  l'amour 
des  lettres,  —  plus  pondéré,  plus  réfléchi,  plus  calme. 
«  Les  amis  du  livre  oublient  volontiers,  a  remarqué 
Jules  Janin',  —  et  bien  plus  équitablement,  bien 
plus  exactement  que  ne  vient  de  le  faire  Edmond 
Texier,  —  oublient  volontiers...  toutes  les  passions 
mauvaises,  les  vanités  misérables,  les  ambitions  mal- 
saines, les  petits  honneurs,  les  petits  devoirs  :  le 
vrai  bibliophile  est  content  de  lui-môme  et  des 
autres.  » 

L'égoïsme   et  la  férocité  ne  sont,  d'ailleurs,  pas 

qui  a  dit,  par  la  voix  de  Lucain,  dans  la  Pharsale  (livre  II, 
vers  657,  p.  46,  collection  Nisard)  : 

Nil  actum  credens,  quum  quid  superesset  agendiim. 

1.  Journal  dea  Débats,  17  septembre  1866,  ap-  Mouhavit, 
le  Livre  et  la  Petite  Bihlintlièqve  d'amateur,  p.  68,  noie. 


222  LE   LIVRE. 

plus  le  privilège  des  bibliomanes  que  des  inventeurs, 
comme  l'a  bien  prouvé  Balzac  dans  sa  Reclierche  de 
rabsolu,  —  que  de  tous  les  amoureux  et  de  tous  les 
passionnés,  tous  les  exaltés  et  tous  les  possédés  — 
passionnés  et  possédés  de  la  femme,  de  l'argent  ou 
du  pouvoir. 


Nous  allons  passer  en  revue  les  plus  curieux 
exemples  de  bibliomanie  et  de  bibliolâtrie,  —  revue 
succincte  et  sommaire,  qu'il  eût  été  facile  de  pro- 
longer, et  qui^  demanderait  à  elle  seule  tout  un  vo- 
lume. 

Le  célèbre  helléniste  Guillaume  Budé  (1467-1540) 
trouva  moyen,  le  jour  même  de  son  mariage,  de  ne 
pas  délaisser  ses  livres,  ses  muets  trésors,  et  de 
passer  au  milieu  d'eux  «  pour  le  moins  trois  heures  », 
—  ce  qui  ne  l'empêcha  pas,  du  reste,  de  devenir 
père  de  sept  fds  et  de  quatre  fdles.  C'est  lui  aussi, 
raconte-t-on,  qui,  pour  ne  pas  quitter  son  cabinet 
et  s'arracher  à  la  page  commencée,  répliqua  à  un 
domestique,  qui  venait  lui  annoncer,  tout  haletant, 
que  le  feu  était  à  la  maison  :  «  Ccst  bien,  avertissez 
ma  femme.  'Vous  savez  bien  que  je  ne  m'occupe  pas 
des  affaires  du  ménage  '  !  » 

1.  Cf.  Bayle,  Dictionnaire  historique  et  critique  ;  Fertiault, 
/es  Légendes  du  livre,  pp.  95  et  199.  —  Une  réponse  analogue 


BIBLIOMAXES  ET  BIBLIOLATRES.  223 

Il  fallut  pareillement  enlever  à  ses  livres,  le  matin 
de  ses  noces,  un  autre  éminent  helléniste  et  philo- 
sophe (lu  xvi<^  siècle,  Adrien  Turnèbe  (lol!2-lo<x))  : 
il  avait  oublié  la  cérémonie  à  laquelle  il  devait  par- 
ticiper ce  jour-là'. 

Le  savant  imprimeur  Frédéric  Morel  le  Jeune 
(looS-lGôO),  qui  a  été  professeur  au  Collège  de  France 
et  était  aussi  un  acharné  travailleur,  terminait  ses 
recherches  sur  le  sophiste  grec  Libanius-,  quand  on 
\  int  le  prévenir  que  sa  femme,  pour  laquelle,  notez 
bien,  il  avait  une  réelle  et  très  vive  affection,  et  qui 
était  alors  dangereusement  malade,  demandait  à  le 
voir.  «  Encore  deux  mots,  et  j'y  vais!  »  répondit-il. 
Mais  les  deux  mots  se  prolongèrent  plus  que  de  rai- 

fut.  dit-on,  faite  par  Corneille  à  un  «  jeune  liomme.  auque 
il  avait  accordé  sa  fille,  et  que  l'état  de  >es  afTaires  mettait 
dans  la  nécessité  de  rompre  ce  mariatre  ••.  Ce  jeune  homme 
se  jirésenle  un  matin  chez  Corneille,  et  pénètre  jusfiu'à  son 
cabinet  de  travail  :  «  Je  viens,  monsieur,  lui  dit-il,  retirer 
ma  parole,  et  vous  exposer  les  motifs  de  ma  conduite.  — 
Eh!  monsieur,  réplique  Corneille,  ne  pouviez-vous,  sans 
m'interrompre,  parler  de  tout  cela  à  ma  femme?  Montez 
chez  elle  ;  je  n'entends  rien  à  toutes  ces  affaires-là....  • 
(Helvktius,  De  l'esprit,  Discours  IV,  chap.  i,  t.  II,  p.  278, 
note:  Paris,  Chasseriau,  iH±2.) 

1.  Fertiault,  op.  cit.,  p.  199;  et  Ambroise  FinMix-DiDOT. 
Essai  sur  la  typor/raphic,  col.  786. 

2.  Né  à  Antioche  vers  314,  mort  vers  Tan  400.  Libanius 
fut  un  des  derniers  défenseurs,  et  le  plus  éloquent,  du  paga- 
nisme contre  l'envahissement  de  la  religion  chrétienne.  Il 
enseigna  toujours  la  modération,  l'indulgence,  la  sagesse, 
et  compta,  parmi  ses  auditeurs,  l'empereur  Julien,  saint 
Basile  et  saint  Jean  Chrvsostome. 


224  LE  LIVRE. 

son,  et  le  même  messager  accourut  lui  dire  que  la 
malade  venait  d'expirer.  «  Hélas!  j'en  suis  bien 
marri,  car  c'était  vraiment  une  bonne  femme!  » 
soupira  Frédéric  Morel  en  se  replongeant  dans  ses 
livres'. 

L'érudit  abbé  Goujet  (Ifi97-1767)  mourut  de  dou- 
leur d'avoir  été  contraint  de  vendre  sa  bibliothèque. 
On  en  a  dit  autant  ou  à  pou  près  do  Scaliger  et  de 
Pal  ru-. 

\.  CL  Ambroise  Fip.min-Didot,  op.  rit.,  coL  807.  En  même 
temps  que  cette  anecdote  relative  à  Frédéric  Morel,  G.-A.  Cba- 
PELET,  dans  ses  Éludes  pratiques  et  littéraires  sur  la  typogra- 
phie [pp.  147-148,  noie),  nous  en  conte  une  autre,  concernant 
son  père,  qui  était  prote  et  correcteur  à  Timprimerie  de 
Sloupe,  une  des  plus  importantes  de  Paris  à  la  fin  du 
xviii^  siècle.  Charles  Crapelet  «  était,  dans  toute  l'étendue 
(lu  terme,  esclave  de  ses  doubles  fonctions,  et  tellement 
jiréoccupé  des  intérêts  des  ouvriers,  que,  le  jour  même 
de  ses  noces,  vers  minuit,  il  quitta  la  compagnie,  pour  aller 
corriger  des  épreuves  qu'il  savait  être  attendues  par  iesim- 
])rimeurs.  Ma  mère, — continue  fï.-A.  Crapelet,  —  m'a  raconté 
ce  fait,  et  toute  rinquiétude  que  causa  la  disparition  su- 
bite du  marié.  Le  grave  Stoupe,  qui  était  dans  la  confi- 
dence de  son  Charles,  comme  il  l'appelait,  se  divertit  quel- 
ques instants  de  l'embarras  visible  de  la  personne  la  plus 
intéressée  dans  l'événement,  mais  il  ne  larda  pas  à  rassu- 
rer tout  le  monde.  Vers  trois  heures  du  matin,  le  marié 
revint  partager  les  plaisirs  de  la  réunion.  ■• 

2.  Fertiault,  Drames  et  Cancans  du  livre,  p.  264.  «  Amis, 
voulez-vous  connaître  un  des  grands  malheurs  de  la  vie? 
Eh  bien!  vendez  vos  livres.  »  (Joseph  Scaliger.  ap.  Fer- 
Ti.\LLT,  les  Amoureux  du  livre,  p.  288.)  Et  Jules  J.\mn  {ap. 
Id.,  ibid.)  :  «  Celui-là  qui  veut  connaître  en  un  seul  bloc 
toutes  les  misères  d'ici-bas.  qu'il  vende  ses  livres  :  BUdio- 
theram  veyidat'.  - 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  225 

Au  milieu  des  troubles  de  la  Ligue,  le  docte  mé- 
decin Jacques  Golpil  ou  Gopile  (....-1564),  profes- 
seur de  botanique  à  Paris,  voit  sa  bibliothèque  mise 
au  pillage,  et  il  en  meurt  de  désespoir  '. 

Le  publiciste  et  libraire  Colnet  du  Ravel  (1768- 
18ô2),  l'auteur  de  rArt  de  dîner  en  ville,  à  l'usage  des 
gens  de  lettres,  succomba  de  même  au  chagrin  qu'il 
ressentit  en  voyant  «  llotter  sur  la  Seine  les  livres  de 
l'Archevêché  »,  après  le  sac  de  cet  édifice,  livres  ({uil 
avait  été  chargé  jadis,  par  le  cardinal  F'esch,  de 
mettre  en  ordre,  et  dont  il  avait  rédigé  le  cata- 
logue *. 

Le  philologue  strasbourgeois  et  helléniste  pas- 
sionné Richard  Brunck  (1729-1 805),  ({ue  des  revers 
de  fortune  obligèrent,  en  1 791 ,  à  se  défaire  d'une  par- 
tie de  sa  bibliothèque,  et  qui  dut  recourir,  en  1801. 

1.  MiCHAiD,  Biographie  ttuirerselle,  art.  Goupil;  et  Molra- 
viT,  op.  cit.,  p.  589:  ••  ...Jacques  Gopile,  le  docte  médecin 
du  XVI-  siècle,  dont  Scévole  de  Sainle-Moithe  n  coinpris 
l'éloge  dans  le  premier  livre  de  ses  charnianles  petites 
notices,  datées,  à  Poitiers,  de  1598.  ■> 

2.  Larousse,  op.  cit.  C'est  le  brave  et  spirituel  Colnet,  sur- 
nommé "  l'Ermite  de  Belleville  •>,  connu  de  tout  Paris  pour 
sa  sobriété  et  pour  •■  ne  jamais  dîner  en  ville  ■.  qui  réjjliqua, 
tout  en  mangeant  sur  le  coin  d'uni^  table,  —  un  jour  que  le 
riche  et  peu  scrupuleux  Etienne,  de  l'Académie  française, 
tentait  de  l'amener  à  trafiquer  de  sa  plume,  et  lui  disait  : 
"  Mais  comment  pouvez-vous  vivre  avec  d'aussi  chélifs  gains 
(pie  les  vôtres?  Comment  faites-vous?  —  Vous  voyez,  mon- 
sieur Etienne,  voilà  conmient  je  m'y  prends  :  je  dîne  de  deux 
œufs  durs.  ■•  (Cf.  Tenant  de  Latour,  Mémoires  d'un  hiblio- 
vlUle,  p.  550.) 

LE    LIVIIK.    J.    II.  15 


226  LE  LIVRE. 

à  ce  même  expédient,  demeura  inconsolable  de  la 
perte  de  ses  bien-aimés  livres  :  «  Quand  on  parlai! 
devant  lui  de  quelque  auteur  qu'il  avait  possédé, 
les  larmes  lui  venaient  aux  yeux.  De  ce  moment,  les 
lettres  grecques,  qui  lui  avaient  valu  sa  réputation, 
lui  devinrent  tout  à  fait  odieuses.  »  Il  mourut  peu 
après  la  dernière  vente,  le  dernier  coup  '. 

Forcé,  lui  aussi,  de  mettre  ses  livres  aux  enchères, 
le  prince  Camerata  (xix*^  siècle)  se  brûle  la  cervelle 
aussitôt  après  la  dispersion  de  ses   chers  trésors  ^ 

Un  Américain,  M.  Bryan,  nous  conte  M.  Jules 
Claretie^,  avait  fait  don,  il  y  a  quelques  années,  à  la 
Bibliothèque  de  l'Arsenal,  d'une  magnifique  collec- 
tion de  livres  romantiques,  parmi  lesquels  se  trou- 
vaient un  exemplaire  du  célèbre  Paul  et  Virginie, 
de  Curmer,  «  sur  chine,  avec  le  chiffre  de  Jules 
Janin,  J./.,  couronné  de  roses,  sur  la  reliure  pleine,  » 
et  une  Noire-Dame  de  Paris,  sur  chine  également, 
d'une  valeur  de  quinze  mille  francs.  Un  jour  on 
annonça  à  M.  de  Heredia,  administrateur  de  ladite 

\.    MiCHAUD,  op.  cit. 

2.  Jules  Janin,  ap.  Fertiault,  lea  Légendes  du  livre,  pp.  Vki 
et  202.  Un  autre  grand  seigneur  du  même  temips,  le  comte  de 
Labédoyère,  dont  tous  les  bouquinistes  des  quais  connais- 
saient bien  «  le  sac  et  le  chien  mouton  »,  s"imaginant  qu'il 
était  fatigué  de  ses  livres,  les  vendit,  <■  puis  passa  le  reste 
de  sa  vie  à  courir  après  dans  les  ventes  et  à  les  racheter  à 
tout  prix,  comme  autant  denfaiits  prodigues  qui  auraient  fui 
de  la  maison  paternelle  •■.  (Firniin  Maillard,  les  Passiuv.nés 
du  livre,  p.  125.) 

5.  Le  Juii.rnal,  numéro  du  10  novembre  lltO."». 


BIBLIOMAXES  ET   BIBLIOLATHES.  227 

bibliothèque,  un  vieux  monsieur  à  l'air  fort  pauvre, 
qui  désirait  lui  parler.  C'était  M.  Bryan.  Il  dit  sim- 
plement :  «  Je  voudrais  revoir  mes  livres  ».  On  le 
plaça  devant  ces  belles  reliures;  et,  en  feuilletant 
celle  Notre-Dame  de  Paris  et  ce  Paul  et  Virginie^  il 
les  regardait  avec  de  tels  yeux  que  M.  de  Heredia 
se  demanda  si  le  donateur  ne  rêvait  pas  de  les 
reprendre.  Mais  non,  il  s'éloigna  tranquillemenf . 
Deux  jours  plus  lard,  on  a|)i)renail  qu'il  sélait  tué  : 
a\ant  de  se  donner  la  mori,  il  avait  tenu  à  contem- 
pler une  dernière  l'ois  ces  livres  qui  avaient  jadis 
tant  réjoui  ses  yeux. 

Une  des  plus  singulières  morts  que  les  livres 
aient  causées,  c'est  celle  du  marquis  de  Chalabbe 
(xix'"  siècle),  succombant  au  désespoir  qu'il  éprou- 
vait de  ne  pouvoir  se  procurer  un  volume  qui  n  exis- 
tait pas,  une  Biljle,  a  qu'en  un  moment  d'humour, 
avait  inventée  Charles  Nodier'  ». 

1.  MouRAViT,  op.  cit.,  p.  '28.  Les  bibliophiles-  ont  été  plus 
d'une  fois  ;i  l'alTùl  de  livres  introuvables,  voire  de  livies 
imaginaires  et  imaginés.  «  Lheureux  mortel  qui  ferait  la 
trouvaille  de  V Historique  Description  du  solitaire  el  sativaye 
pays  de  Médoc,  par  feu  M.  de  la  Boëtie,  conseiller  du  Roy 
en  sa  cour  de  Parlement,  à  Bordeaux,  etc.,  etc.  (Bordeaux, 
Millanges,  1595,  iu-12),  deviendrait  du  coup  presque  célè- 
bre et  presque  riche.  Depuis  plus  d"un  siècle  et  demi,  on 
cherche  cette  Historique  Description,  dont  l'existence  même 
a  été  mise  en  doute.  Le  livre  est  pourtant  mentionné,  avec 
son  titre  très  détaillé,  dans  la  Bibliothèque  historique.  » 
(Revue  bibliographique  belge,  1902,  citée  par  le  Journal  de  la 
Jeunesse,  15  septembre  1902,  Supplément.)  A  propos  du 
marquis  de   Chalubre,  je  glane  cette  anecdote   dan?-    17/(;.- 


228  LE  LIVRE. 

PÉTRARQUE  (1504-1574)  mourut  en  belle  place,  el 
comme  devrait  mourir  tout  bibliophile.  Ses  gens 
s'étonnaient  de  ne  pas  le  voir  sortir  de  sa  biblio- 
thèque :  «  Il  y  reste  bien  longtemps  aujourd'hui... 
Peut-être  est-il  malade  ?  »  Doucement  on  entre,  on  s'ap- 
proche.... 11  était  assis  près  de  la  fenêtre,  un  livre 
entre  les  mains,  sans  bouger.  «  Il  dort  sans  doute....  » 
Mais  non  : 

Sur  son  Virgile  ouvert  le  doux  Pélraïque  est  mort'. 

Le  journaliste  Armand  Bertin  (1801-1854),  direc- 
teur des  Débats,  qui  possédait  une  des  plus  belles 

loire  de  V imprimerie,  de  Paul  Dupont  (t.  IL  p.  177)  : 
'■  ...Le  marquis  de  Chalabre  avait  légué  sa  bibliothèque  à 
Mlle  Mars.  Cette  bibliothèque  était  réellement  du  plus  grand 
prix,  mais  Mlle  Mars  lisait  peu  ou  plutôt  ne  lisait  pas  du 
tout.  Elle  chargea  Merlin,  son  ami,  de  classer  les  livres  du 
défunt  et  d'en  faire  la  vente.  Merlin  s'acquitta  de  cette  mis- 
sion en  toute  conscience;  il  feuilleta  et  refeuilleta  si  bien 
chaque  volume,  qu'un  jour  il  entra  dans  la  chambre  de 
Mlle  Mars,  tenant  trente  à  quarante  billets  de  mille  francs, 
qu'il  déposa  sur  une  table.  ■•  Qu'est-ce  que  cela,  Merlin?  de- 
«  manda  Mlle  Mars.  — Je  ne  sais,  Mademoiselle,  dit  celui-ci. 
«  —  Comment,  vous  ne  savez"?  Mais  ce  sont  des  billets 
«  de  banque.  —  Sans  doute.  —  Où  donc  les  avez-vous  trou- 
«  vés?  —  Mais  dans  un  portefeuille  pratiqué  sous  la  cou- 
■<  verture  d'une  Bible  très  rare.  Comme  la  Bible  était  k  vous, 
«  les  billets  de  banque  sont  aussi  à  vous.  •■  Mlle  Mars  prit 
les  billets  de  banque,  «pii.  en  efTet,  étaient  bien  à  elle,  et 
eut  grand"i»eine  à  faire  accepter  à  Merlin,  en  cadeau,  la 
Bible  danti  laquelle  les  billets  de  banijue  avaient  été  trouvés. 
Ouant  auxautres  livres,  auxquels  il  semble  que  cette  aubaine 
inattendue  aurait  dû  servir  de  rançon,  ils  n'en  furent  pas 
moins  vendus  aux  enchères  et  à  beaux  deniers  comptants, 
;ui  profit  de  la  légataire.  -• 

l.  Fertiault,  les  Légendes  du  livre,  p.  49. 


BIBLIOMANES   ET  BIBIJOLATRES.  229 

collections  de  livres  qui  existât,  s'éteignil  de  même 
dans  sa  bibliothèque.  C'était  quelque  temps  après 
la  mort  de  sa  femme,  (ju'il  chérissait.  Très  malade, 
moribond,  il  s'était  l'ait  transporter  au  milieu  do  ses 
livres,  avait  pris  entre  ses  mains  un  volume  particu- 
lièrement aimé  de  sa  défunte  compagne,  et  il  le  feuil- 
letait, le  contemplait,  quand  la  mort  vint  lui  clore 
les  yeux*. 

Jacques-Charles  Brunet  (1780-1867),  l'auleur  du 
Manuel  <ln  librnirr,  mourut  pareillemenl,  assis  dans 
son  fauteuil,  au  milieu  de  ses  livres,  après  une 
longue  vie,  toute  consacrée  à  l'étude  et  au  travail. 
Il  pouvait  se  dire  et  disait  de  lui-môme  :  «  ...  Si  le 
caractère  et  l'esprit  ont  été  souvent  dominés  par  le 
tempérament;  si,  par  conséquent,  je  suis  resté  un 
homme  médiocre,jenedois  pas  regarder  cela  comme 
un  malheur,  puisque  j'ai  été  préservé  de  l'ambition, 
qui  trop  souvent  tourmente  les  esprits  plus  brillants 
et  plus  ardents  que  le  mien,  et  que,  satisfait  d'une 
modeste  fortune,  fruit  de  travaux  utiles,  j'ai  pu 
jouir  dune  douce  indépendance,  et  couler  des  jours 
paisibles,  au  milieu  des  agitations  qui  ont  renversé, 
à  côté  de  moi,  tant  d'existences  en  apparence  dignes 
d'envie^  ». 

C'est  dans  sa  bibliothèque  aussi  que  mourut  le  col- 

1.  Fertiault.  op.  cit.,  p.  28;  et  Drames  et  Cancans  du  livre 
p.  26.'î. 

2.  Firmin  Maillard,  op.  cit.,  pp.  157-158. 


230  LE  LIVRE. 

lectionneiir  Motteley  (.  .  .  .-1850) ^  il  y  a  un  domi- 
siècle,  «  Motteley,  nous  conte  M.  Firmin  Maillard*, 
était  un  amateur  enragé  et  jaloux;  chaque  porte 
de  son  appartement  était  garnie  d'une  serrure  à 
secret,  et  la  porte  d'entrée,  outre  la  serrure  ordi- 
naire, était  encore  agrémentée  d'un  énorme  cade- 
nas. Il  recevait  fort  peu,  n'aimant  pas  les  visites, 
et  se  refusait  obstinément  de  faire  à  sa  demeure 
les  réparations  les  plus  urgentes,  dans  la  crainte 
d'un  contact  imprévu,  mais  possible,  entre  des 
ouvriers  aux  mains  blanches  de  plâtras  et  les  su- 
perbes reliures  de  ses  livres,  lesquels  furent  seuls 
témoins  de  sa  mort,  qui  arriva  brusquement,  au 
milieu  de  la  nuit.  Son  cabinet  valait  bien  cent  mille 
francs,  mais  on  ne  découvrit  chez  lui  qu'une  somme 
à  peine  suffisante  pour  le  faire  enterrer.  » 

Motteley  légua  à  l'État  sa  bibliothèque,  riche  en 
éditions  elzéviriennes,  en  manuscrits  à  miniatures 
et  en  magnifiques  reliures  françaises  et  étrangères. 
Il  eut  soin,  d'ailleurs,  dans  son  testament^,  de  bien 
spécifier  que  cette  colleclion  serait  placée  «  dans 
une  galerie  ou  salon  portant  cette  inscription  :  Musée 
bibliographique  formé  par  le  bibliophile  Motteley  »;  et 
il  exigea  que  le  célèbre  bibliophile  Paul  Lacroix^  fût 

1.  Cf.  Paul  Dupont,  op.  cit.,  t.  H,  p.  175. 

2.  Op.  cit.,  p.  15'9. 

.■5.  Cf.  Paul  Dupont,  op.  cit.,  t.  II,  p.  176. 
4.  Paul  Lacroix,  qui  appelle  Motteley  ••   le   bibliophile  par 
excellence  %  a  donné  sur  lui  d'amusants  détails  dans  la  pré- 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  231 

spécialement  chargé  de  rédiger  une  notice  sur  sa 
l)ibliothèque,  et  d'en  composer  le  catalogue,  à 
l'adresse  de  la  postérité,  travail  important,  qui  devra 
être,  ajoutait-il,  «  rémunéré  d'une  manière  digne  du 
gouvernement  français  ». 

Ces  admirables  livres  de  Motteley,  qui  avaient  été 
déposés  à  la  Bibliothèque  du  Louvre,  furent  dévo- 
rés par  le  feu,  durant  les  incendies  de  mai  1871. 

Parmi  les  bibliophiles  et  savants  morts  des  chutes 
qu'ils  ont  faites,  du  haut  d'un  escabeau  ou  d'une 
échelle,  en  essayant  d'alleindro  quelque  rayon  supé- 
rieur de  leur  bibliothèijue,  —  lues  ainsi  et  aussi  au 
champ  d'honneur,  —  on  nomme  l'illustre  bibliothé- 
caire de  Dresde,  F.  A.  Ebert  (i791-J8r)4)' ;  le  mar- 
quis de  MoRANTE  (1808-1868),  bibliophile  espagnol*; 

face  des  Amoureux  du  livre  de  M.  F.  Fertiallt,  jip.  xxiii  et 
siiiv.  Voici  l'une  de  ces  anecdotes:  »  Le  24  février  lSi8,  les 
révolutionnaires  (ceux-là  mêmes  qui  ont  incendié  la  biblio- 
thèque de  Motteley  dans  le  palais  du  Louvre,  aux  derniers 
soupirs  de  l'affreuse  Commune  de  1871)  envahirent  le  Palais- 
Royal  et  commencèrent  par  jeter  dans  la  cour  du  palais  les 
livres  de  la  Bibliothèque  pour  en  faire  un  feu  de  joie.  Mot- 
teley accourt;  ce  n'est  plus  un  bibliophile,  c'est  un  lion, 
c'est  un  apôtre  :  ■■  Brûler  des  livres  !  s'écrie-t-il.  Vous  n'êtes 
"  pas  des  hommes,  vous  êtes  des  bêtes  brutes!  Vous  ne 
..  savez  donc  pas  lire?  ■-  On  s'empare  de  lui,  on  veut  le  cou- 
cher sur  un  bûcher  de  livres,  auxquels  on  a  mis  le  feu.  •■  O 
«  Voltaire!  crie  Motteley.  ce  ne  sont  plus  les  Parlements 
<■  ([ui  brûlent  les  livres;  c'est  le  bon  peuple  de  Paris!  •>  L'in- 
vocalion  à  Voltaire  sauva  Motteley  et  la  Bibliothèque  du 
Palais-Royal.  ■> 

1.  Gr.\esel,  Manuel  de  bibliothéconomie,  p.  15. 

2.  Febtiault,  les  Légendes  du  livre,  pp.  64  et  193, 


232  LE  LIVRE. 

«  le  zélé  Rover  (....-....),  mort  à  qualre-vingl- 
deiix  ans,  d'une  chute  qu'il  fit  en  prenant  un  de  ces 
volumes  au  milieu  desquels  il  passa  sa  vie  dans  la 
plus  sauvage  retraite*  ». 

Le  savant  historien  et  épigraphiste  allemand  Théo- 
dore MoMMSEN  (1817-1905),  s'étant  rendu,  un  soir  de 
janvier  190r>,  dans  sa  bibliothèque,  avec  une  bougie  à 
la  main,  communiqua  le  feu  à  ses  longs  cheveux 
blancs,  et  fut  très  grièvement  brûlé  à  la  tête  et  au 
visage*.  Il  mourut  le  1'^'  novembre  suivant. 


Un  des  plus  curieux  types  de  «  bibliolâtres  »  qui 

\.  MovRAViT,  op.  cit.,  p.  156,  n.  2.  A  propos  des  échelles 
flestlnées  à  atteindre  les  rayons  supérieurs  des  bibliothé- 
fiues,  citons  l'anecdote  suivante,  contée  par  le  D"  Véro.\. 
dnnase^  Mémoircfi  d'un  bourgeois  de  Paris,  t.  II,  p.  249  (Paris, 
Librairie  nouvelle,  1856)  :  «  M.  Corbière  (le  comte  de  Cok- 
niÈRE  [1767-18o">].  (jui  fut  ministre  sous  la  Restauration)  ne 
se  calmait  sur  la  politique  qu'en  rangeant  et  dérangeant 
les  livres  de  sa  bibliothèque.  Un  député  d'une  certaine 
importance,  qui  avait  obtenu  une  audience,  arrive  à  l'heure 
indiquée  :  il  est  introduit  chez  le  ministre.  Il  le  cherche 
]);n-tout,  et  le  trouve  enfin  dans  sa  bibliothèque,  sur  une 
échelle  double,  occupé  de  ses  livres.  Le  député,  pour  ne 
pas  contrarier  le  ministre  en  le  forçant  de  descendre,  n'hé- 
?iita  pas  à  monter  de  l'autre  côté  de  l'échelle,  jusqu'à  ce 
qu'il  se  trouvât  face  à  face  avec  M.  Corbière.  C'est  ainsi 
que  se  passa  l'audience.  Rien  de  plu?  plaisant  et  de  plus  gro- 
tesque que  ce  ministre  et  le  solliciteur  en  haut  de  l'échelle, 
gesticulant  et  s'adressant  à  l)Out  portant  des  demandes  et 
des  réponses.  » 

2.  Le  Journal,  numéro  du  27  janvier  1905. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  233 

aient  exi?5t(''  fut  Antoine  Magliabecchi  (1635-1714), 
de  Florence,  «  l'un  des  hommes  les  plus  extraordi- 
naires de  son  siècle'  ».  Né  «  dans  la  dernière  classe 
du  peuple  j,  Magliabecchi  avait  commencé  par  être 
au  service  d'un  marchand  de  fruits  et  de  légumes*. 
Quoiqu'il  ne  sût  pas  lire,  une  espèce  d'instinct  lui 
tenait  sans  cesse  les  yeux  fixés  sur  les  maculatures 
et  les  feuilles  des  vieux  livres  destinées  à  envelopper 
la  marchandise  vendue.  Un  libraire  du  voisinage. 
ayant  remarqué  cette  particularité,  interrogea  len- 
fant,  qui  lui  avoua  combien  il  s'ennuyait  chez  le 
marchand  fruitier,  et  quelle  serait  sa  joie  s'il  pou- 
vait être  à  son  service,  dans  une  maison  pleine  de 
livres.  Il  obtint  cette  faveur,  et  son  nouveau  maîtn* 
reconnut  bientôt  combien  il  avait  lieu  de  s'applaudir 
de  son  acquisition;  car  le  jeune  apprenti,  par  sa  mé- 
moire incroyable,  fut,  au  bout  de  quelques  jours, 
en  état  de  trouver  plus  promptement  que  le  libraire 
lui-même  tous  les  livres  qu'on  lui  demandait.  Ce 
fut  là  qu'il  apprit  à  lire  et  qu'il  connut  Michel 
Ermini,  bibliothécaire  du  cardinal  de  Médicis,  qui 
l'aida  de  ses  conseils  et  de  ses  leçons.  Sous  la  di- 

1.  Dit  la  Bio'jraphie  univer'^el.le  de  Mich.\ud,  à  qui  jeni- 
prunte  la  plupart  des  détails  qui  suivent. 

2.  D'autres  biographes  font  de  lui  un  orfèvre.  «  A  l'âge  de 
quarante  ans,  Antonio  Magliabecchi  était  encore  ce  que  le 
hasard  de  la  naissance  l'avait  fait,  un  simple  orfèvre,  qui 
habitait  une  boutique  bien  achalandée  sur  le  Pont-Vieux.   •• 

\y  HoEFER,  Nouvelle  BiogriipUie  générale.) 


234  LE  LIVRE. 

rection  de  ce  maître,  il  fit  de  rapides  progrès.  Il 
étudiait  sans  cesse,  et  il  était  doué  d'une  mémoire  si 
heureuse,  qu'il  n'oubliait,  pour  ainsi  dire,  rien  de 
ce  qu'il  avait  lu.  Il  devint  bientôt  «  l'oracle  des  sa- 
vants »  :  il  répondait  à  toutes  leurs  questions  avec 
une  précision  admirable,  citant  l'auteur,  l'édition  et 
la  pag-e  même  où  l'on  pouvait  trouver  la  solution  des 
difficultés  qu'on  lui  proposait.  Aussi  le  Père  Angelo 
Finardi  trouva',  dans  les  mots  Antonius  Magliabec- 
cliius,  l'anagramme  Is  uniis  blbliot/ieca  magna  : 
a  Celui-ci  est,  à  lui  seul,  une  grande  bibliothèque  ». 
Le  grand-duc  Cosme  III,  informé  du  mérite  de  ce 
jeune  homme,  le  nomma  conservateur  de  la  biblio- 
thèque qu'il  venait  d'établir  dans  son  palais,  et  l'au- 
torisa en  même  temps  à  faire  copier  les  manuscrits 
de  la  Laurentienne  qu'il  croirait  utiles  au  public. 
Magliabecchi  se  trouva  là  dans  son  élément;  mais 
l'immense  quantité  de  livres  dont  il  était  entouré  ne  >. 
suftisait  pas  à  son  insatiable  avidité.  Non  seulement 
il  parvint  à  retenir  ia  place  où  était  chaque  livre 
dans  ces  deux  vastes  bibliothèques,  de  manière  à 
pouvoir  le  retrouver  au  besoin  les  yeux  fermés,  mais 
il  voulut  se  rendre  aussi  familières  les  autres  biblio- 
thèques principales  de  l'Europe,  Bien  qu'il  ne  se  fût 
jamais  éloigné  de  Florence  que  de  quelques  lieues, 
il  vint  à  bout,  parla  lecture  des  catalogues,  tant  im- 

1.  Avec  un  peu  de  bonne  volonté,  et  en  donnant  aux  mots 
une  légère  entorse. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  235 

primés  qu'inédits,  par  sa  correspondance  et  par  ses 
entretiens  avec  les  plus  savants  voyageurs,  de  con- 
naître mieux  que  personne  tous  les  grands  dépôts 
littéraires;  et  sa  mémoire  prodigieuse  les  lui  rendait 
toujours  présents.  On  raconte,  à  ce  sujet,  qu'un  jour 
le  grand-duc  lui  ayant  demandé  un  ouvrage  fort 
rare,  Magliabecchi  lui  répondit  : 

«  Monseigneur,  il  m'est  impossible  de  vous  le  pro- 
curer; il  n'y  en  a  au  monde  qu'un  exemplaire,  et  cet 
exemplaire  se  trouve  à  Constantinople,  dans  la  bi- 
bliothèque du  (irand  Turc  :  c'est  le  septième  vo- 
lume de  la  deuxième  armoire  du  côté  droit,  en 
entrant.  » 

Magliabecclii  «  avait  une  manière  particulière  de 
lire  ou  plutôt  de  dévorer  les  livres.  Quand  un 
ouvrage  nouveau  lui  tombait  sous  la  main,  il  exa- 
minait le  titre,  puis  la  dernière  page,  parcourait  les 
préfaces,  dédicaces,  tables,  jetait  un  coup  d'œil  sur 
chacune  des  divisions  principales,  et  avait  alors 
assez  vu  pour  être  en  état  de  rendre  compte  non  seu- 
lement de  ce  que  le  livre  contenait,  mais  encore  des 
sources  où  l'auteur  avait  puisé. 

«  Devenu  bibliothécaire,  Magliabecchi  ne  changea 
rien  à  ses  habitudes;  il  était  toujours  négligé  dans 
sa  mise,  et  il  avait  pour  tout  ameublement  deux 
chaises  et  un  grabat  sur  lequel  il  passait  le  petit 
nombre  d'heures  qu'il  ne  pouvait  pas  dérober  au 
sommeil  ;  le  plus  souvent  même  il  dormait  tout  ha- 


236  LE  LIVRE. 

bille  sur  sa  chaise  ou  sur  les  papiers  el  brochures 
dont  son  lit  était  toujours  couvert:  il  ne  sortait  de 
son  cabinet  que  pour  se  rendre  à  la  bibliothèque, 
dans  les  moments  où  elle  était  ouverte;  et  il  venait 
aussitôt  après  se  renfermer  au  milieu  de  ses  livres'.  » 

Un  professeur  hollandais,  Ilevman,  de  passage  à 
Florence,  alla  faire  visite  à  Magliabecchi,  et  il  nous 
a  laissé  une  relation  détaillée  de  cette  entrevue,  ainsi 
que  des  renseignements  circonstanciés  sur  ce  biblio- 
graphe, «  un  des  plus  passionnés,  et  dont  l'existence 
fut  une  des  plus  singulières  que  Ton  connaisse-  ». 

«  Heyman  le  trouva  au  milieu  dun  nombre  prodi- 
gieux de  livres:  deux  ou  trois  salles  du  premier 
étage  en  étaient  remplies.  Non  seulement  il  les  avait 
placés  dans  des  rayons,  mais  il  en  avait  encore  dis- 
posé par  piles,  au  milieu  de  chaque  pièce,  de  sorte 
quil  était  presque  impossible  de  s'y  asseoir,  et  encore 
moins  de  s'y  promener.  Il  y  régnait  cependant  un 
couloir  fort  étroit,  par  lequel  on  pouvait,  en  mar- 
chant de  côté,  passer  d'une  chambre  à  une  autre.  Ce 
n'est  pas  tout  :  le  corridor  du  rez-de-chaussée  était 
chargé  de  livres,  et  les  murs  de  l'escalier  en  étaient 


1.  MiCHAUD,   r,p.  cil. 

2.  Ces  expressions  el  les  citations  suivantes  sont  de  Lu- 
dovic Lal.vnxe  (Curiosiléii  hiograpliiquex,  pp.  .52-55),  qui  repro- 
duit le  récit  du  professeur  Heyman,  d'après  Disraeli  [Cu- 
riosities  of  literature).  Sur  Magliabecchi  et  le  professeur 
Heyman,  voir  aussi  Fertiaclt,  Drames  el  Cancans  du  livre. 
le  Souper  du  savant,  p]).  1M-I58. 


BlBLlOiMANES   ET  BIBLIOLATRES.  237 

tapissés,  depuis  le  haut  jusqu'en  bas.  Parvenu  au 
second  étage,  vous  étiez  tout  surpris  d'en  voir  les 
salles  inondées  comme  celles  du  premier;  elles  en 
étaient  tellement  encombrées,  que  deux  beaux  lits, 
qui  s'y  trouvaient  montés,  disparaissaient,  pour  ainsi 
dire,  sous  leur  prodigieux  amas. 

«  Cette  confusion  apparente  n'empêchait  cepen- 
dant pas  Magliabecchi  de  trouver  les  livres  dont  il 
avait  besoin;  il  les  connaissait  si  bien,  et  môme  les 
plus  petits  d'entre  eux,  qu'il  les  distinguait  à  la  cou- 
verture. Il  mangeait  sur  ses  livres,  dormait  sur  ses 
livres,  et  ne  s'en  séparait  que  le  plus  rarement  pos- 
sible. 

«  Il  ne  sortit,  pendant  tout  le  cours  de  sa  vie,  que 
deux  fois  de  Florence  :  l'une  pour  aller  voir  Fiesole, 
qui  n'en  est  éloignée  que  de  deux  lieues,  et  l'autre 
pour  se  rendre  à  dix  milles  de  cette  capitale,  par 
ordre  du  grand-duc. 

«  Rien  n'était  plus  simple  que  sa  manière  de  vivre  : 
quelques  œufs,  un  peu  de  pain  et  de  l'eau  faisaient 
sa  nourriture  ordinaire.  Un  tiroir  de  sa  table  sélant 
trouvé  ouvert,  M.  Heyman  y  vit  des  œufs  et  de  l'ar- 
gent que  Magliabecchi  y  avait  mis  pour  son  usage 
journalier  ;  mais,  comme  ce  tiroir  n'était  jamais 
fermé,  il  arrivait  souvent  que  les  domestiques  de  ses 
amis,  ou  des  étrangers  qui  venaient  pour  le  voir,  lui 
volaient,  soit  de  l'argent,  soit  des  œufs.   » 

Son  habillement,  en   rapport  avec  sa  manière  de 


238  LE  LIVRE. 

vivre,  «  se  composait  d'une  veste  brune,  qui  lui 
tombait  sur  les  genoux,  d'un  pantalon,  d'un  manteau 
noir  plein  de  pièces  et  de  coutures,  d'un  chapeau 
déformé,  à  grands  bords,  percé  de  toutes  parts, 
dune  large  cravate  toute  farcie  de  tabac,  d'une  che- 
mise sale,  qu'il  ne  quittait  jamais  tant  qu'elle  durait, 
et  qu'on  voyait  à  travers  les  coudes  percés  de  son 
habit.  Une  paire  de  manchettes,  qui  ne  tenaient  pas 
à  la  chemise,  complétait  cette  brillante  toilette.  » 

Ludovic  Lalanne  nous  apprend,  en  outre,  que, 
toujours  environné  de  livres,  et  ne  s'embarrassantde 
rien  autre  chose,  JNIagliabecchi  paraissait  ne  s'inté- 
resser qu'à  une  seule  sorte  d'êtres  vivants,  aux  arai- 
gnées, «  qui  ne  manquaient  pas  de  pulluler  au  milieu 
d'un  pareil  taudis.  Il  avait  une  telle  affection  pour 
ces  insectes,  qu'il  lui  arrivait  souvent  de  crier  aux 
visiteurs  qui  ne  mettaient  pas  assez  de  précaution 
dans  leurs  mouvements  :  «  Prenez  garde  de  faire  du 
«   mal  à  mes  araignées  ». 

Cet  étrange  personnage,  aussi  studieux  et  érudit 
que  maniaque,  jouissait,  dans  le  monde  savant,  — 
et  malgré  certaines  accusations  auxquelles  il  fut  en 
butte  dans  sa  patrie,  —  de  la  plus  haute  estime.  Le 
pape  et  l'empereur  tentèrent  de  l'attirer  auprès 
d'eux,  mais  il  resta  sourd  à  leurs  ofl'res  et  à  leurs 
instances,  et  persista  à  ne  pas  quitter  sa  ville  natale. 

Le  grand-duc,  qui  appréciait  de  plus  en  plus  son 
savoir  et  ses  mérites,  le  traitait,  d'ailleurs,  avec  les 


BIBLIOMANES   ET   BIBLIOLATRES.  239 

plus  affectueux  égards.  Il  lui  avait  fait  préparer  dans 
son  palais  même  un  appartement  commode,  afin  de 
le  mettre  plus  à  portée  de  recevoir  les  soins  qu'exi- 
geait son  grand  âge  ;  mais  Magliabecchi  ne  l'oc- 
cupa que  quelques  mois,  et  trouva  un  prétexte  pour 
retourner  dans  sa  maison,  où  il  était  plus  libre.  Il 
renvoyait  le  soir  son  domestique,  et  j)assait  une  par- 
tie de  la  nuit  à  lire,  jusqu'à  ce  que  le  livre  lui  tom- 
bât des  mains,  ou  qu'il  tombât  lui-même  accablé  de 
sommeil.  Il  lui  arriva  plus  d'une  fois  de  mettre  le  feu 
à  ses  vêtements  ou  à,  ses  meubles  et  ses  papiers, 
en  renversant  ainsi  le  réchaud  de  charbon,  le  cou- 
vet,  qu'il  portail  toujours  avec  lui  pendant  l'hiver  ; 
cl,  sans  un  prompt  secours,  sa  maison  eût  été 
incendiée. 

Au  mois  de  janvier  171  i.  ce  savant,  sortant  de 
chez  lui,  fut  saisi  d'un  treml)lement  violent  et  dune 
faiblesse  qui  l'obligèrent  à  rentrer;  dès  ce  moment, 
il  ne  fit  plus  que  languir,  et  il  mourut  le  2  juin  de  la 
même  année,  à  l'âge  de  quatre-vingt-un  ans. 

Par  son  testament,  Antoine  Magliabecchi  légua  à 
sa  ville  natale  sa  bibliothèque,  composée  de  50  000 
volumes,  avec  une  rente  pour  l'entretenir  :  cette 
collection,  qui  s'est  beaucoup  accrue  depuis,  est 
aujourd'hui  la  plus  considérable  de  Florence,  et  elle 
porte  encore  le  nom  de  «  Bibliothèque  Magliabec- 
chiana  »  '. 

1.  Cf.  Micii.\LD,  op.  cil. 


240  LE  LIVRE. 


Un  autre  des  plus  beaux  exemples  quon  puisse 
ciler  de  dévouement  aux  livres,  et  aussi  de  souf-  ■ 
france  pour  les  livres,  c'est  celui  du  prélat  polonais  ' 
Joseph-André  Zaluski  (1701-1774),  évêque  de  Kiew  i 
(en  russe  Kiev  ou  Kief),  dont  toute  la  fortune,  tout  \ 
le  temps  et  toutes  les  forces  furent  consacrés  à  ras-  : 
sembler  une  bibliothèque  qui  finit  par  compter  \ 
200  000  volumes'.  Jamais,  en  Europe,  un  simple  par-  j 
ticulier.  n'avait  jusqu'alors  formé  à  ses  frais  une  col- 
lection aussi  considérable.  Mais  à  quel  prix  !  «  Joseph-  \ 
André  était  si  zélé  pour  l'agrandissement  de  sa  biblio-  ^ 
thèque,  dit  l'historien  Félix  Bentkowski^  qu'afin  de  ; 
pouvoir  en  soutenir  les  frais  et  l'enrichir,  il  prenait  \ 
sur  son  nécessaire  ;  n'ayant  fait  à  midi  qu'un  repas  i 
frugal,  il  ne  mangeait  pour  son  souper  (ju'un  mor-  ', 
ceau  de  pain  avec  du  fromage.  » 

La  bibliothèque  de  Zaluski,  qu'il  avait  généreuse-  \ 
ment  offerte  à  ses  concitoyens,  fut  ouverte  au  public  • 
en  1745,  et  devint  la  «  Bibliothèque  nationale  polo-  i 
naise  »;  mais  les  Polonais  n'en  profilèrent  que  jus- 
qu'en 1795.  A  cette  époque,  les  Russes  s'étani  j 
emparés  de   la    capitale  de   la  Pologne,  l'ordre  fut 

1.  ôOOOOU,  dit  LAP.ousfiE,  op.  cil.  Près  de  ÔOOOOO,  di[  lo  ; 
D'  HoEFER,  op.  cit.  Le  cliitTre  de  200 UUO  est  donné  par  .Mi-  j 
CHAUD,  op.  cit.,  t.  XLV,  p.  551  ^2'  édit.1. 

2.  .[p.   MiCHALD.   Uji.  cil. 


BIBLIOMANES  ET  BEBLIOLATRES.  241 

donné  denvoyer  celle  bibliothèque  à  Saint-Péters- 
bourg. Les  livres  furent  jetés  sans  précaution  dans 
de  mauvaises  charrettes,  et,  quand  il  en  tombait, 
les  Cosaques  chargés  d'accompagner  ce  précieux 
convoi  s'en  servaient  pour  allumer  leurs  pipes. 

On  a  dit  de  Zaluski  ce  qu'on  avait  dit  de  Maglia- 
becchi,  qu'il  était  «  une  bibliothèque  vivante  ». 

Arrêté  en  1707  par  ordre  du  prince  Repnin,  am- 
bassadeur russe  à  Varsovie,  qui  fomentait  la  discorde 
dans  la  nation  polonaise,  afin  de  la  subjuguer  plus 
aisément,  l'évèque  Zaluski  fut  conduit  à  Zaluga,  où 
il  resta  prisonnier  jusqu'en  1770.  «  Par  bonheur,  sa 
bibliothèque  lui  était  présente,  quoiqu'il  l'eût  laissée 
à  Varsovie,  el,  pour  charmer  l'ennui  de  son  cachot, 
il  feuilletait  de  mémoire  les  livres  qu'il  avait  ramas- 
sés au  prix  de  tant  de  privations  '.  » 

A  son  retour  en  Pologne,  il  eut  la  douleur  rie 
trouver  cette  bibliothèque,  l'œuvre  de  toute  sa  vie, 
et  dont  il  avait  si  libéralement  doté  son  pays,  tout 
en  désordre  et  mi&e  au  pillage.  Heureusement 
encore  qu'il  mourut  avant  de  la  voir  enlevée  par  les 
Russes,  comme  nous  l'avons  dit,  et  transportée  à 
Saint-Pétersbourg. 

Lauwers  (....-1829),  a  l'héroïque  Lauwers  »,  comme 
l'appelle  M.  Gustave  Mouravit-,  a  bien  droit  aussi  à 

1.  MiCHAl'D.  op.  cit. 

2.  Op.  cit.,  pp.  155-156. 

LE    LIVRi:.    T.    II.  IG 


242  LE  LIVRE. 

une  place  clans  cette  galerie  des  amants  et  martyrs 
du  livre.  Pour  accroître  sa  bibliothèque,  il  se  sou- 
moltait  aux  plus  dures  privations,  «  passant  l'hiver 
sans  feu  et  sans  lumière;  déjeunant  et  dînant  avec 
deux  sous  par  jour:  austère  anachorète,  courageux 
confesseur  de  la  bibliomanie,  que  la  mort  surprit, 
les  regards  fixés  sur  ses  collections  immenses,  dont 
il  n'avait  pas  voulu  ôter  le  plus  mince  volume,  pour 
en  faire  rechange  contre  une  dernière  bouchée 
de  pain'  ». 

El  le  bibliophile  belge  Van  Hulthem  (1764-1852)  : 
«...  La  table  sur  laquelle  il  prend  son  modeste  repas 
est  couverte  de  livres,  et  à  peine  y  a-t-il  place  pour 
étendre  une  serviette  ;  l'alcôve  dans  laquelle  il  cou- 
che en  est  encombrée;  il  craint  si  fort  la  poussière 
et  la  fumée  pour  ses  livres  qu'il  n'a  jamais  voulu  de 
feu  dans  sa  chambre  durant  les  plus  rudes  hivers; 
et  lorsque  le  froid  est  trop  intense  et  qu'il  éprouve, 
étant  au  lit,  de  la  peine  à  se  réchauffer,  il  se  fait 
mettre  sur  les  pieds  un  de  ses  in-folio*.   » 

Pendant  l'hiver  rigoureux  de  1825,  Van  Hulthem 
revenait  en  diligence  du  fond  de  la  Hollande  ;  «  il 
avait  oublié  son  manteau,  et  i)  tenait  sur  ses  ge- 
noux, avec  opiniâtreté,  deux  magnifiques  in-quarto 
qu'il  n'avait  pas  voulu  confier  à  sa  malle,  de  crainte 

1.  MocRAViT,  op.  cit.,  pp.  155-456. 

2.  Id.,  op.  cit.,  \)\).  L54-155. 


BIBLIOMANES  ET   BIBIJOLATRES.  243 

qu'ils  ne  se  détériorassent  par  le  frottement'.  » 
Cet  intrépide  collectionneur  «  mourut  glorieuse- 
ment, sur  un  tas  de  livres,  le  1(3  décembre  1832, 
raconte  un  de  ses  biographes ^  Il  avait  été  frappé 
d'apoplexie;  mais  la  chaleur  de  son  appartement 
n'y  était  pour  rien,  car  il  ne  souffrait,  en  aucune 
saison,  que  l'on  fît  du  feu  dans  sa  chambre  :  selon 
lui,  cela  eût  pu  ternir  la  reliure  de  ses  précieux 
volumes.  Durant  les  grands  froids,  il  se  faisait 
mettre  sur  les  pieds  un  in-folio.  Son  livre  de  prédi- 
lection, dans  ces  occasions  exceptionnelles,  était 
un  certain  Barlœus  de  dimensions  honnêtes,  et  qui, 
racontant  les  conquêtes  des  Hollandais  sous  les  tro- 
piques, devait  sans  doute  déverser  sur  les  pieds  de 
l'heureux  dormeur  la  bienfaisante  chaleur  que  rap- 
pelle si  souvent  l'historien.  » 

Un  autre  bibliophile,  J. -F.  Cuenu  (xix'' siècle),  «  qui 
publia  de  charmantes  éditions,  la  joie  des  amateurs,  » 
ce  qui  ne  l'enrichit  pas,  aima  mieux  mourir  pauvre, 
au  milieu  de  ses  livres,  que  de  les  vendre  pour 
augmenter  ses  maigres  ressources  "•. 

Un   conservateur  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal, 

Jean  Baptiste-Augustin    Soulié   (1780-1845),  que  sa 

1.  MouRAViT,  op.  cit,  p.  135. 

'2.  Dans   le  Magasin  pittoresque,  année    1871,   p.   52   (article 
anonyme), 
r».  Firmin  Maillard,  op.  rit.,  p.  158. 


ik'-i  LE  LIVRE. 

physionomie  distinguée  et  mélancolique  avait  lait 
surnommer  «  le  beau  ténébreux  »,  passa  sa  vie  au 
milieu  de  ses  rayons,  sans  vouloir  jamais  en  sortir 
sans  jamais  connaître  d'autres  plaisirs,  et  traça  ainsi 
l'épi taphe  à  graver  sur  sa  tombe  : 

En  naissant  je  fus  orphelin: 
Je  vécus  seul  à  mon  aurore, 
Je  vécus  seul  à  mon  déclin, 
Et.  seul  ici.  je  suis  encore'. 

Écoulez  ce  récit  des  derniers  jours  d'un  autre  fer- 
vent de  l'étude  et  des  livres,  de  lérudit  philologue 
Alexandre  Timoni  (....-1^ô6).  Il  savait,  paraît-il,  une 
vingtaine  de  langues,  et  ne  quittait  sa  chambre  que 
pour  se  rendre  dans  les  bibliothèques  publiques. 
«  Une  petite  rente  sur  un  immeuble  de  Constant i- 
nople  l'empêchait  seule  de  mourir  de  faim....  Il  avait 
cherché  à  donner  des  leçons,  mais  n'avait  trouvé 
qu'un  élève,  un  Arménien,  à  qui  il  enseignait  le 
grec  moderne,  et  qui  le  payait  en  lui  apprenant  à 
son  tour  à  bien  prononcer  l'arménien. 

«  Un  mois  avant  sa  mort,  Timoni  ayant  prié 
M.  Blancard  (son  intime  ami,  ancien  secrétaire  de 
l'École  d'Athènes),  de  le  mener  en  consultation  chez 
un  médecin,  et  n'étant  pas  venu  au  rendez-vous, 
M.  Blancard  alla  rue  des  'Vieux-Augustins,  où  il 
trouva  le  savant  dans  son  pauvre  logis,  sans  feu, 
assis  devant  sa   table,  au  milieu  de  ses  livres  et  de 

1.  Firmin  Maillard,  op.  cit.,  pp.  149-150. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  245 

ses  paperasses,  grelottant  dans  une  guenille  qui 
jadis  avait  été  un  manteau. 

«  Je  n'ai  pas  froid,  dit-il  à  M.  Blancard,  qui  lui 
«  taisait  des  ofîres  de  service;  je  ne  fais  jamais  de 
«  feu,  et,  quand  la  température  est  plus  rigoureuse, 
«  j  ai  un  autre  manteau  tout  neuf.  .le  me  trouve 
«  mieux  à  présent;  j'irai  pourtant  chez  le  médecin 
«  avec  vous;  j'ai  voulu  pourvoir  à  des  besoins  plus 
«  pressés;  j'ai  été  me  confesser  (c'était  un  calho- 
<i  lique  tervent)  et  je  viens  de  faire  mon  testament.  » 

«  A  son  concierge  qui,  pris  de  pitié  en  le  voyant 
passer  exténué,  amaigri,  lui  offrait  un  bouillon  et 
un  verre  de  vin,  il  répondait  doucement  :  «  Mon 
«  ami,  les  philosophes  savent  se  passer  de  ces 
«  choses-là  ». 

«  La  petite  pension  n'arrivait  pas:  il  l'attendait 
anxieusement,  mais  n'en  soufflait  mol  à  personne. 

«  Il  ne  s'est  pas  alité  et  n"a  pas  même  gardé  la 
chambre:  presque  jusqu'au  dernier  jour,  il  alla  tra- 
vailler dans  les  bibliothèques;  un  matin,  le  concierge 
ne  le  voyant  pas  paraître  monta  à  sa  chambre  et  le 
trouva,  comme  toujours,  assis  devant  sa  table,  mais 
la  Icte  tombée  sur  ses  manuscrits.  Il  était  mort...  de 
n'avoir  pas  mangé  depuis  bien  des  semaines. 

«  Quelques  heures  après  sa  mort,  arrivait  la  petite 
rente  qu'il  n'avait  pu  attendre  plus  longtemps.  Cette 
rente,  il  la  laissa  par  testament  à  l'église  des  Petits- 
Pères,  ainsi  que  de  précieux  manuscrits  à  la  Biblio- 


2^46  LE  LIVRE. 

thèque  Mazarine.  Il  avait  environ  deux  mille  vo- 
lumes et  quelques  objets  d'art,  qu'il  a  aimés  jusqu'à 
la  mort  et  qu'il  ne  lui  est  pas  venu  à  l'idée  de  cher- 
cher à  vendre  —  pauvre  savant!  —  afin  de  durer 
un  peu  plus. 

«  Son  concierg-e  et  son  élève  l'Arménien  l'accom- 
pagnèrent seuls  à  sa  dernière  demeure....  «  Le  mal- 
«  heureux  est  toujours  seul,  »  disait-il  souvent^   » 

Non  moins  émouvante  fut  la  fin  du  philosophe 
cartésien,  catholique  et  libéral,  Bordas-Demoulin 
(1798-1859),  qui  consacra  son  existence  à  l'étude  et 
à  la  recherche  de  ce  qu'il  estimait  être  la  vérité. 
Plein  d'insouciance  pour  la  vie  matérielle,  Bordas 
ne  parvenait  pas  à  se  suffire  à  lui-même,  et,  maintes 
fois,  sans  quelques  amis,  il  serait  littéralement  mort 
de  faim.  Il  lui  arrivait  de  garder  le  lit  des  journées 
entières,  parce  qu'il  ne  pouvait  se  tenir  debout  et 
encore  moins  marcher,  tant  élait  grande  sa  faiblesse, 
duo  au  manque  de  nourriture.  On  le  voyait  toujours 
sordidement*vètu,  chaussé  de  vieux  souliers  ramassés 
au  coin  des  bornes,  et  toujours  oublieux  de  sa  mi- 
sère, de  ce  qu'il  appelait  cependant  «  les  extrémités 
terribles  »^ 

Bordas-Dcmoulin  «  habitait  une  petite  mansarde 

1.  Firniin  Maillard,  op.  cit.,  pp.  154-156. 

2.  Lakol'sse,  Grand  Dictionnaire,  où  l'article  Bordas-Demou- 
lin est  très  bien  traité.  Voir  aussi  François  Hlet  (1816-1865), 
Histoire  de  Bordas-Demoulin.  (Paris,  Hetzel,  1861;  in-1'2.) 


BIBLIOMANES  ET   BIBLIOLATRES.  247 

de  la  rue  des  Postes,  où  il  vivait  dans  le  travail  el 
dans  la  pauvreté,  et,  la  veille  du  jour  où  il  s'alita,  il 
était  descendu  dans  la  rue,  se  traînant  avec  peine, 
pour  acheter,  des  derniers  sous  qui  lui  restaient, 
son  triste  déjeuner.  Passant  devant  l'étalage  dun 
bouquiniste,  il  aperçut  une  brochure  traitant  de 
sujets  qui  l'intéressaient;  —  en  Tachetant,  il  ne  lui 
restait  plus  rien...;  il  n'eut  ni  hésitation  ni  lutte  :  il 
l'acheta,  et  remonta  tranquillement  dans  sa  man- 
sarde, d'où  il  ne  devait  plus  sortir  que  pour  aller 
mourir  à  l'hôpital '.  » 

Citons  encore  le  professeur  el  écrivain  genevois 
Gaullieur  (1808-1859),  qui,  «  sobre  comme  un  ascète, 
ayant  l'art  de  porter  vingt  ans  le  même  habit  sans 
sordidité,  économisait  sou  par  sou  sur  un  maigre 
traitement,  sur  sa  pitance,  sur  ses  vêtements,  sur 
tout,  pour  pouvoir,  nous  apprend  le  journaliste  el 
critique  Henri  de  la  Madelène\  venir  de  temps  en 
temps  à  Paris,  avec  un  petit  sac  d'écus,  à  la  chasse 
des  livres  rares.  Il  fallait  le  voir  à  la  salle  Silvestre, 
certains  jours  de  ventes  célèbres!  Quelles  émotions 
et  quelles  angoisses!  Aurait-il  assez  d'argent  pour 
rester    dernier   enchérisseur  du  livre  envié,  et  ses 

1.  Firmin  Maillard,  op.  rit.,  pj).  li.S-lW.  M.  Fiimin  Mai!- 
Innl,  (jui  écrit  toujours  Bordas-Dumoulin  (au  liou  do  Domou- 
lin),  signale  «  une  page  émouvante  do  M.  .lohn  Lomoine 
[Lemoinne]  sur  la  moit  de  ce  grand  j)hilos<)])hc   ■. 

2.  Article  cité  dans  L'Evcueinent,  numéro  du  '27  avril  18(10. 


248  LE  LIVRE. 

rivaux  n'allaient-ils  pas  le  pousser  au  delà  de  ses 
forces?  Gomme  il  respirait  largement,  après  ces 
victoires  si  chèrement  achetées,  et  comme  il  s'en- 
fuyait bien  vite  avec  sa  conquête!  Un  jour,  il  m'en 
souvient,  je  le  rencontrai  rue  de  Seine.  Il  déjeu- 
nait, en  marchant,  d'un  petit  pain  d'un  sou,  et 
feuilletait  avec  ivresse  un  petit  in-douze,  relié  en 
parchemin,  merveille  typographique  de  Jean  de 
Tournes,  célèbre  imprimeur  lyonnais.  Le  brave 
Gaullieur  venait,  sans  hésiter  et  tout  ravi  de  l'au- 
baine, de  payer  ce  bouquin  quelque  chose  comme 
dix  louis.  Ah!  l'heureux  homme,  et  la  belle  journée! 
et  que  ce  petit  pain  d'un  sou  était  bon  à  manger  ce 
malin-là  M  » 

1.  Napoléon  I'"  aurait  droit  aussi  de  figurer  sur  celte  liste 
des  "  passionnés  du  livre  ■•  ;  il  fut,  selon  l'expression  de 
M.  Gustave  Mouravit  (Napoléon  bibliophile,  Revue  biblio-ico- 
nographique,  janvier  et  février  1905.  pp.  15  et  61-62),  <<  biblio- 
phile au  meilleur  sens  du  mot...;  il  cherche  exclusivement 
dans  le  livre  ce  pour  quoi,  avant,  tout,  un  livre  est  mis  en 
lumière,  savoir  :  l'acquisition  des  notions  qui  font  défaut  à 
l'esprit,  la  rectification  ou  la  confirmation  des  notions  ac- 
quises ".Voici  le  témoignage  fourni  par  M.  Frédéric  Masson 
et  emprunté  par  lui  à  un  livre,  —  une  sorte  de  roman,  il 
est  vrai,  —  tout  à  fait  oublié  aujourd'hui,  Napoléon  en  Bel- 
rjifjue  cl  en  Hollande,  1811,  par  Charlotte  de  Sor[Mme  Eillaux, 
née  Desorniaux]  (Paris,  Gustave  Barba,  1858,  2  vol.  in-8  : 
cf.  QuÉRARD,  Supercheries  littéraires,  t.  I,  col.  921-922;  et  Mou- 
R.wiT,  loc.  cit..  avril  1904,  p.  168)  :  ■■  Oui  (c'est  Napoléon  qui 
parle),  je  trouvais  le  moyen  de  payer  la  pension  de  mon 
frère.  Savez-vous  comment  j'y  parvenais  ?  C'était  en  ne  met- 
tant jamais  les  pieds  au  café  ni  dans  le  monde,  en  man- 
geant du  pain  soc  à  mon   déjeuner,  en  brossant  mes  habits 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  249 


Parmi  les  plus  insatiables  acquéreurs  de  livres  et 
les  maniaques  qui  en  achètent  d  innombrables  quan- 
tités pour  n'en  rien  faire,  ne  pas  même  les  regarder, 
nommons  : 

Jean  Harius  (xvr  siècle),  chanoine  de  Gorcum, 
«  qui,  transportant  ses  livres  à  la  Haye,  en  encombre 
tellement  le  port  que  la  ville  en  est  stupéfaite  »  et 
quil  en  reçoit  le  joli  surnom  de  Jt'an  des  Livides. 
Achetée  par  Charles-Ouint.  qui  la  rendit  publique, 
cette  bibliothèque  «  formidable  »  fut  dispersée  durant 
les  guerres  civiles  de  la  Hollande'. 

Le  duc  et  maréchal  dEstrées  (IGOO-ITÔ/)  :  «  Ce 

qu'il  amassa   de   livres  rares   et   curieux,    raconte 

Saint-Simon-,  détoffes,  de  porcelaine,  de  diamants, 

de   bijoux,   de   curiosités   précieuses   de    toutes  les 

sortes,  ne  se  peut  nombrer,  sans  en  avoir  jamais  su 

moi-même....  Je  vivais  comme  un  ours,  seul,  dans  ma  pelile 
chambre,  avec  mes  livres,  mes  seuls  amis  alors.  Et  ces 
livres,  pour  me  les  procurer,  par  quelles  dures  économies 
laites  sur  le  nécessaire,  achetais-je  celte  jouissance  !  Ouand, 
à  force  d'abstinence,  j'avais  amassé  deux  ou  trois  écus  de 
six  livres,  je  m'acheminais,  avec  une  joie  d'enfant,  vers  la 
boutique  d'un  vieux  bouquiniste  qui  demeurait  près  de  l'évè- 
ché....  Souvent  j'allais  visiter  ses  rayons  en  faisant  le  péché 
d'envie.  Je  convoitais  longtemps  avant  que  ma  bourse  me 
permit  d'acheter..,.  • 

i.  Fertiault,  /e.'«  Légendes  du  livre,  pp.  85  et  106:  cl  Driuiex 
et  C'ineans  du  livre,  p.  2fi.i. 

2.  Mémoires,  t.  II.  p.  4J'2.  (Paris,  IIa<helte,  1865.) 


250  LE  LIVRE. 

user.  Il  avait  cinquante-deux  mille  volumes,  qui, 
toute  sa  vie.  restèrent  en  ballots  presque  tous  à 
Ihôlel  de  Louvois.  » 

Le  financier  portugais  Gbapina  (xvni^  siècle)  avait 
fait  transporter  dans  un  village,  aux  environs  de 
Lisbonne,  sa  magnifique  bibliothèque,  et,  comme  on 
s'étonnait  de  voir,  au  milieu  de  ce  désert,  tant  de 
beaux  livres,  qui  ne  pouvaient  servir  à  personne  : 
«  Précisément!  s'exclama-t-il.  C'est  bien  pour  cela! 
A  Lisbonne,  j'étais  obsédé  de  visiteurs  qui,  nuit  et 
jour,  avaient  les  yeux  et  les  doigts  sur  mes  livres,  et 
les  usaient....  Car,  voyez-vous,  je  ne  ressemble  pas 
à  cet  ignorant  qui  ne  jugeait  de  la  bonté  d'un  livre 
que  par  sa  vieillesse;  moi,  j'en  juge  par  la  beauté 
de  la  reliure,  et,  dès  que  cette  beauté  est  altérée, 
quelle  fait  défaut,  je  mets  le  volume  au  rebut.  .Je 
suis  si  délicat,  si  exigeant  sur  cet  article,  que  je  ne 
lis  jamais  mes  livres,  que  je  n'ose  pas  les  toucher, 
de  peur  de  les  gâter'.  » 

Le  célèbre  bibliomaue  anglais,  sir  Richard  Heher 
(1773-1835),  possédait  la  collection  de  livres  la  plus 
considérable  qui  ait  jamais  appartenu  à  un  simple 
particulier.  Trois  de  ses  châteaux  étaient  littérale- 

1.  Cf.  MoURAViT.  le  Livre  el  \(i  Petite  Bihliothèque  (ïamalein\ 
pp.  51-52.  De  tels  superficiels  amateurs  justifient  ce  mot  : 
-  Un  bibliophile  ressemble  souvent  à  un  homme  qui  tom- 
berait amoureux  de  la  robe  sans  regarder  la  femme.  ••  (Journal 
le  Gaulois,  14  août  1X77.) 


BIBLIOMANES   ET  BIBLIOLATRES.  251 

ment  pleins  de  vieux  livres.  Il  achetait  des  livres 
dans  tous  les  pays,  et  possédait  des  bibliothèques 
dans  les  principales  villes  de  TEurope,  notamment  à 
Oxford,  à  Paris,  à  Bruxelles,  à  Gand  et  à  Anvers. 
Comme  il  y  avait  de  ces  villes  où  il  n'allait  jamais, 
il  s'est  trouvé  propriétaire  d'innombrables  volumes 
qu'il  n'a  jamais  vus*. 

Mais  le  plus  fameux  peut-être  dans  cette  catégorie, 
c'est  notre  concitoyen  Boulard,  Antoine-Marie-Henri 
BouLARD  (1754-1825)-,  exécuteur  testamentaire  de 
La  Harpe,  à  qui,  durant  la  Révolution,  il  avait  qua- 
siment sauvé  la  vie",  ancien  notaire,  devenu  maire 

1.  Fertiault.  Drames  et  Cancans  du  livre,  jt.  2C5;  et  La- 
rousse, op.  cil. 

2.  Ne  pas  le  confondre  avec  son  homonyme  Sylvestre  Bou- 
lard (17o0-1809?),  imprimeur,  libraire  et  bibliographe,  aiileur 
d'un  Traité  élémentaire  de  bibliographie  (Paris.  Boulard,  an  XIII 
[1804];  in-8;  140  pp.):  ni.  comme  l'a  fait  très  drôlement  Jean 
Darche,  dans  son'Essai  sur  la  lecture,  pp.  5GI  et  565,  avec 
Michel  Boulard  (1761-182ii),  ouviier  tapissier,  fondateur  de 
l'hospice  Saint-Michel,  à  Saint-Mandé  :  «  Un  notaire  de  Paris, 
M.  Boulard,  que  certains  nomment  Tapissier,  avait  été  un 
Inbliophile....  C'est  ce  même  Boulard  (jui  a  consacré  douze 
cent  mille  francs  pour  l'établissement  des  vieux  ouvriers 
tapissiers  de  Sainl-Mandé.  ■■ 

5.  «  Pendant  la  Révolution,  quoique  religieux  et  riche, 
Boulard  ne  fut  point  inquiété  :  sa  charité  fut  sa  sauvegarde; 
et  c'est  avec  un  grand  courage  que.  pendant  la  tourmente, 
il  arracha  plusieurs  victimes  à  récliafaiid.  Son  ami  La 
Harpe,  décrété  d'arrestation,  se  réfugia  dans  sa  maison,  où 
il  trouva  un  asile  sur,  avant  de  pouvoir  quitter  Paris.  •• 
(Numa  Raflix,  A. -M. -H.  Boulard.  Bulletin  de  la  Société  his- 
torique du  VI"  arrondissement  de  Parts,  janvier-juin  1904,  p.  47.) 


252  LE   LIVRE. 

du  XI"  arrondissement  de  Paris',  et  député  sous  le 
premier  Empire,  qui  remplit  de  livres,  de  la  cave 
aux  mansardes,  plusieurs  maisons,  cinq,  "dit  l'un  ; 
six,  assure  un  autre;  et  même  huit,  d'après  un  troi- 
sième ^  Boulard,  qui  avait  fait  d'excellentes  études, 

\.  Ce  XI"  arrondissement,  donlla  mairie  se  trouvait  alors 
rue  Mignon,  maison  Nyon,  «  était  formé  des  divisions  des 
Thermes,  du  Luxembourg,  du  Tliéâlre-Frantais  (l'ancien),  et 
du    Pont-Neuf    »  ;    il    correspondait    donc  à    peu    près  au 
VI"  arrondissement  actuel.    Boulard  a  d'abord  habité  rue 
Saint-André-des-Arts,  n^  27  (aujourd'hui  n"  51)  :  c'est  là  qu'il 
était  né  le  .')  sei»tembre   1754.  Il  a  demeuré  ensuite  rue  des 
Pelits-Augustins  (actuellement  rue  Bonaparte),  n°  21,  au  coin     ; 
de  la  rue  Yisconli,  où  il  est  mort  le  8  mai  1825.  «  C'est  bien     ] 
dans  les  limites  du  VP  arrondissement,  cette  terre  d'élection     ! 
des  amateurs  de  bou(juins,  que  devait  naître,  vivre,  travailler 
et  mourir  Boulard.  ■■  (Numa  Raflix,  Ioc.  cit.,  p.  41,  n.  1  ;  p.  44;     ] 
p.  48.  n.    1  ;  p.  51,  n.   5;  pp.  60  et  G5.)  | 

2.  ■■  Cinq,  d'après  Henry  Berthoud;  huit,  d'après  Mary  « 
Lafon.  «  (Numa  Raflîn,  Ioc.  cit.,  p.  64,  n.  3.)  «  Mon  cher  et  i 
honorable  maître,  M.  Boulard,  avait  été  un  bibliophile  déli- 
cat et  difficile  avant  d'amasser  dans  six  maisons  à  six  étages  , 
six  cent  mille  volumes  de  tous  les  formats,  empilés  comme  ï 
les  pierres  des  murailles  cyclopéennes.  c'est-à-dire  sans  chaux  ■ 
et  sans  ciment....  >>  (Charles  Nodier,  l'Amateur  de  livres,  les  ] 
Français  peints  par  eux-mêmes,  t.  II,  p.  84.)  «  Le  véné-  i 
rable  Boulard  enlevait  tous  les  jours  un  mètre  de  raretés,  < 
toisé  à  sa  canne  de  mesure,  pour  lequel  ses  six  maisons  « 
pléthoriques  de  volumes  n'avaient  pas  de  place  en  réserve.  ••  I 
(lr).,le  Biblioniane,  C'on/es  de  la  Veillée,  p.  271.)  «  Boulard 
achetait  souvent  des  livres  à  la  toise  (c'était  la  mesure  de  \ 
longueur  de  l'époque)  :  il  payait,  en  général,  cent  francs  la  .' 
toise.  »  (Henri  Baillière,  la  Crise  du  livre,  Bulletin  mensuel  ■ 
de  VAssocialion  amicale  des  Commis  libraires  français,  j 
février  I90i,  p.  69.)  Paul  Dupont  (Histoire  de  l'imprimerie, 
t.  H,  p.  174)  ne  parle,  lui,  que  d'une  seule  maison,  remplie  | 
de  livres  par  Boulard  :  les  autres,  il  est  vrai,  ont  pu  venir    > 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  253 

qui  possédait,  outre  les  langues  anciennes,  les  lan- 
gues vivantes  les  plus  usuelles,  parlant  l'anglais  et 
rallemand  aussi  couramment  que  le  français  ',  a  pu- 
blié quantité  d'ouvrages,  des  études  historiques,  litté- 
raires et  scientifiques  notamment,  et  des  traductions-. 
Son  obligeance  et  sa  générosité  étaient,  comme  son 
aimable  caractère,  sa  courtoisie  et  son  esprit,  con- 
nues et  appréciées  de  tous,  et  l'on  est  allé  jusqu'à  dire 
que  si  Boulard  est  devenu  un  bouquineur  enragé, 
ce  fut  principalement  pour  rendre  service  aux  bou- 
quinistes'. 

ensuite  :  «  Propiiôlaire  d'une  vaste  maison,  quand  le  loge- 
ment qu'il  y  occupait  lut  encombré,  il  donna  successivement 
congé  à  tous  ses  locataires  et  transforma  leurs  apparte- 
ments en  dépôts  de  livres.  ■■ 

1.  Cf.  Numa  Raflin,  loc.  cit.,  pp.  57-58. 

2.  On  en  trouve  la  liste  dans  OuÉRAno,  la  France  lilléraire, 
t.  I,  pp.  456-457. 

ô.  On  a  prétendu  aussi  que  Boulard  n'était  pas  très  scru- 
puleux en  fait  de  livres,  et  en  déroijait  volontiers,  même 
dans  les  loges  de  concierge.  C'est  le  typographe  Alkan  aîné 
([ui  conte  la  chose,  dans  sa  brochure  sur  Édouard-René 
Lefebvre  de  Laboulaye,  Un  Fondeur  en  caractères,  membre  de 
l'Institut  (p.  15).  Voici  cette^  anecdote,  à  peu  près  textuelle, 
que  je  ne  reproduis  ici  que  pour  faire  entendre  tous  les  sons 
de  cloche,  et  dont  je  laisse  l'entière  responsabilité  au  ■.  son- 
neur »  :  Un  matin,  Boulard,  qui  était  lié  avec  un  proche 
parent  de  M.  de  Laboulaye,  M.  Lefebvre,  notaire  à  Paris, 
vint  pour  lui  rendre  visite.  11  entre  dans  la  loge  du  con- 
cierge, où  personne  ne  se  trouvait,  puis  monte  chez  son 
ami  le  notaire.  A  peine  est-il  dans  le  cabinet  de  celui-ci, 
que  le  concierge  arrive  tout  effaré,  et,  s'adressant  à  voix 
basse  au  notaire,  lui  demande  s'il  connaît  bien  le  monsieur 
«jui  est  avec  lui  en  ce  moment.  »  Si  je  le  connais!  réplique 
maître  Lefebvre  sur  le  même  ton.  C'est  mon  meilleur  ami, 


254  LE  LIVRE. 

«  Le  désir  de  conserver  à  la  France  une  partie  de 
ses  richesses  littéraires  lui  avait  fait,  dès  les  pre- 
mières années  de  la  Révolution,  former  une  biblio- 
thèque qui  s'accrut  successivement,  au  point  d'être, 
après  celle  du  roi,  la  plus  nombreuse  de  Paris,  a 
écrit  un  de  ses  biographes^  Si,  comme  on  la  dit,  le 
goût  d'acheter  des  livres  était  devenu,  dans  Boulard, 
une  sorte  de  manie,  on  conviendra  du  moins  qu'il 
n'en  est  pas  de  plus  respectable.  Mais  on  a  rencontré 
plus  juste  en  attribuant  les  acquisitions  qu'il  faisait 
chaque  jour  sur  les  quais,  dans  les  dernières  années 
de  sa  vie,  au  désir  qu'avait  cet  excellent  homme 
d'aider,  par   des    encouragements    pécuniaires,    la 

un  ancien  collègue  à  moi....  —  Ah!  c'est  que...  c'est  que  je 
vais  vous  dire,  fait  le  concierge,  d'une  voix  toujours  dis- 
crète. Un  locataire  de  la  maison  m'a  prêté  un  volume,  et  ce 
volume,  que  j'avais  laissé  sur  ma  table  il  y  a  un  instant,  je 
ne  le  trouve  plus.  Or,  il  n'y  a  que  ce  monsieur  qui  a  péné- 
tré dans  ma  loge....  Ce  volume  fait  partie  d'un  ouvrage  qui 
va  être  ainsi  décomplété  :  cela  mo  met  vis-à-vis  du  locataire 
dans  le  plus  cruel  embarras.  —  Écoutez,  reprend  le  notaire, 
mon  ami  va  partir  tout  à  l'heure;  suivez-le  jusqu'à  sa  de- 
meure et  entrez  avec  lui.  Vous  lui  direz  :  «  Monsieur,  je 
•-  suis  le  concierge  de  M.  Lefebvre.  Est-ce  que,  par  un 
«  simple  effet  du  hasard,  vous  n'auriez  pas  emporté  un 
"  livre  qui  était  sur  ma  table?  »  Ce  qui  fut  dit  fut  ponctuelle- 
ment exécuté.  •■  Attends  !  répondit  maître  Boulard,  qui, 
sans  se  déconcerter  le  moins  du  monde,  plongea  la  main 
dans  une  de  ses  grandes  poches  et  en  tira  le  volume,  tiens, 
le  voilà,  ton  livre!  Et  emporte-le  bien  vite!  »  ajouta-t-il  en 
remettant  au  concierge  une  pièce  de  cent  sous  pour  l'in- 
demniser de  son  dérangement.  (Cf.  mon  volume  Amaleurs  et 
Voleurs  de  livres,  pp.  21-23.  Paris,  Daragon,  1903.) 
1.  MiCHAUD,  op.  fit.,  art.  Boulard. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  255 

partie  la  plus  souffrante  du  commerce  de  la  librairie. 
Dans  cette  louable  intention,  il  lui  est  arrivé  souvent 
d'acheter  un  grand  nombre  d'exemplaires  du  même 
ouvrage.  Tous  les  étalagistes  de  Paris  le  connais- 
saient et  le  respectaient.  Il  les  visitait  tous  au  moins 
une  fois  par  semaine,  et  ne  rentrait  jamais  chez  lui 
sans  être  chargé  de  livres,  et  après  en  avoir  rempli 
ses  énormes  poches,  qu'il  avait  fait  faire  exprès'. 
C'est  d'un  goût  si  estimable  et  d'intentions  aussi 
pures  que  la  malignité  s'est  emparée.  On  a  fait 
contre  le  bibliomane  Boulard  des  épigrammes  et  des 
caricatures  qu'il  a  connues,  et  qui  ont  jeté  beaucoup 
d'amertume  sur  les  dernières  années  de  sa  vie.  Il  ne 
laissait  passer  aucune  occasion  de  manifester  son 

1.  Sur  le  plaisir  de  bouquiner,  les  fiévreuses  émotions, 
les  intimes,  délicieuses  et  enivrantes  joies  du  bibliophile  en 
quête  de  livres,  voir  Waltor  Scott,  rAnliqualre,  chap.  m,  la 
visite  à  l'antiquaire.  M.  Oldbuck  (vieux  livre,  bouquin)  et  le 
discours  de  celui-ci  (Irad.  Albert  Montémont,  notamment 
p.  tJÔ)  :  "  ...  Ces  petits  elzeviers  sont  des  témoignages  et 
des  trophées  de  plus  d'une  promenade  nocturne  et  mati- 
nale... dans  tous  les  lieux  où  il  se  trouve  des  bouquinistes.... 
Combien  de  fois  me  suis-je  arrêté  à  me  débattre  sur  un 
sou,  de  crainte  ([ue,  par  un  acquiescement  trop  soudain  au 
prix  demandé  par  le  vendeur,  il  ne  vint  à  soupçonner  l'im- 
portance que  j'attachais  moi-même  à  cet  article!  Com- 
bien je  tremblais  qu'il  n'arrivât  quelque  passant  pour  me 
disputer  l'objet  auquel  j'aspirais,  regardant  chaque  pauvre 
écolier  en  théologie  ((ui  s'arrêtait  pour  retourner  les  feuil- 
lets des  livres  étalés,  comme  un  amateur  rival  ou  comme 
un  avide  libraire  déguisé!  Et  puis,  la  satisfaction  secrète 
avec  laquelle  on  paie  l'article  acheté  et  on  le  met  dans  sa 
poche,  affectant  un  air  froid  et  indifférent,  tandis  que  la 
main  est  tremblante  de  plaisir!  ■>  Etc. 


256  LE  LIVRE. 

zèle  pour  le  bien  puljlic  et  la  gloire  de  la  patrie. 
C'est  ainsi  qu'en  1817  il  réclama  en  faveur  des 
tombes  oubliées  de  Boileau,  de  Descartes,  de  Mont- 
faucon  et  de  Mabillon,  et  les  fit  rétablir  dans  léglise 
de  Saint-Germain-des-Prés.  » 

Le  docteur  Descuret,  qui  a  particulièrement  étudié 
le  processus  du  cas  de  Boulard,  «  la  seconde  provi- 
dence des  bouquinistes  »,  comme  il  l'appelle,  nous 
donne  à  son  sujet  les  détails  suivants  : 

«  ...  En  femme  prudente,  Mme  Boulard  conseillait 
à   son  mari  de  lire  avant  de  continuer  à  acheter'.    ^ 
Inutile  conseil  :   les    nouveaux   volumes   arrivaient   < 
par  masses,  par  toises  carrées;  toutes  les  pièces  de   *. 
Tappartement  furent  envahies  et  converties  en  quatre 
grandes  rues  toutes  garnies  de  rayons  de  livres. 

«  Cependant  Boulard  devient  moins  aimable,  sort 
plus  tôt,  ne  déjeune  plus  chez  lui;  un  jour  même, 
ne  rentre  ni  dîner  ni  coucher....  On  ne  tarde  pas  à 
apprendre  qu'il  passe  des  journées  entières  dans  une 
de  ses  maisons,  dont  il  avait  successivement  expulsé  ( 
tous  les  locataires,  et  qu'il  venait  de  métamorphoser 
en  une  vaste  bibliothèque.  Il  achetait  alors  des  livres  | 
par  voitures....  Boulard  promit  bien  à  Mme  Boulard 
de  n'acheter  aucun  livre  sans  sa  permission.  Mais, 

i.  "  Il  n'y  a  de  véritable  bibliophile...  que  celui  qui  a 
déjà  lu  tous  les  livres  qu'il  pocsède,  et  qui.  pénétré,  ravi  de 
cette  lecture,  en  reporte  le  charme  sur  la  forme  extérieure 
elle-même.  »  (Tenant  de  Latour,  Mémoires  d'un  bibliophile, 
p.  256.) 


BIBUOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  257 

quelques  mois  après  celle  résolution,  su  santé 
décline;  il  perd  peu  à  peu  les  forces  et  l'esprit  et 
(^st  en  proie  à  une  fièvre  consomptive,  sorte  de 
nostalgie  causée  par  l'ennui  de  ne  plus  acheter  de 
livres'....  Pour  remettre  sa  santé.  Mme  Boulard  lui 
permit  fréquemment  d'enfreindre  sa  promesse....  On 
le  voyait  alors  cheminant  sur  les  quais,  enveloppé 
d'une  immense  redingole  bleue,  ses  vastes  poches  de 
derrière  chargées  de  deux  in-quarto,  et  celles  de 
devant  d'une  dizaine  din-dix-huit  ou  d'in-douze  : 
l'était  alors  une  vraie  toui-  ambulante-....  » 

Boulard,  au  début  surtout,  ne  bouquinait  ni 
n'achetait  au  hasard.  Il  commença  par  rechercher 
de  préférence  les  éditions  princeps  d'Aide  Manuce  et 
des  manuscrits  du  moyen  âge;  puis  il  se  mita  collec- 
tionner les  volumes  de  grand  format,  et  «  finit  par 
croire  et  par  professer  que  tout  ce  qui  était  in-quarto, 
et  à  plus  forte  raison  in-folio,  avait  droit  à  son  hospi- 
talité, attendu  que  les  éditeurs  modernes  avaient,  à 
tort,  selon  lui,  renoncé  à  de  beaux  formats,  pour 
cultiver  les  in-octavo,  les  in-douze  et  même  les  in- 
dix-huit  ^  ».  C'était  là.  de  sa  part,  une  étrange  aber- 

1.  Cf.,  dans  notre  tome  I.  page  9!»,  Pétrarque  tombant 
malade,  lorsque  son  ami,  l'évêque  de  Cavaillon,  lui  défend  de 
travailler  et  lui  interdit  l'accès  de  sa  bibliothèque. 

2.  J.-B.-F.  Descuret,  la  Médecine  des  passions  ou  les  Pas- 
sions considérées  dans  leiirs  rapports  avec  les  maladies,  les  lois 
et  la  religion,  ap.  Numa  Raflin,  toc.  cit.,  pp.  5ô-o4. 

5.  Henri  B.\illière.  lor.  cit.,  p.  68. 

l.E  MVRK.   T.   H.  17 


258  LE   LIVRE. 

iali«i.    vu  lindiscutablo   et  évidente   incommodité 

des  grands  formats. 

Au  dire  de  Mary  Lafon',  la  veille  du  jour  où  Bou- 
lard  allait  acheter  la  neuvième  maison  qui  devait 
abriter  ses  livres,  «  il  gonfla  si  bien  les  poches  de  sa 
houppelande  monstre,  que  pas  un  fiacre  ne  voulut 
se  charger  de  lui.  Plutôt  que  de  se  séparer  de  ses 
bouquins  chéris,  il  essaya  de  se  traîner  vers  .ses  j 
foyers,  où  il  ne  parvint  que  le  soir,  inondé  de  sueur.  | 
On  voulut  l'empêcher  d'aller  ranger  lui-même  les 
bouquins  dans  la  cave  de  la  dernière  et  seule  maison  ; 
où  il  restât  un  coin  de  libre  encore:  mais  il  n'écouta  i 
personne,  et  gagna  une  pleurésie  qui  l'emporta.  »  On  j 
peut  donc  dire  que,  lui  aussi,  mourut  sur  le  champ  ^ 
de  bataille  ^ 

La  bibliothèque  de  Boulard,  qui  se  composait 
d'environ  600  000  volumes,  fut  vendue  et  retourna 
en  grande  partie  là  d'où  elle  était  venue,  chez  les 
bouquinistes  des  quais.  La  section  de  l'histoire  et 
des  voyages,  qui  formait  le  tome  cinquième  du  cata- 
logue dressé  pour  cette  vente,  fut  achetée  en  bloc 

1.  Histoire  d'un  livre,  ap.  Numa  Raflin,  toc.  cit.,  p.  59. 

2.  Ce  n'est  pas  sans  raison  que  M.  Numa  Raflin,  dont  l'étude 
sur  A.-M.-H.  Boulard  est  très  soigneusement  et  conscien- 
cieusement faite,  met  en  doute  la  véracité  de  Mary  Lafon, 
dans  cette  Histoire  d'un  livre,  qui  ne  comprend,  d'ailleurs, 
qu'une  centaine  de  pages  et  n'est  qu'une  fantaisie  sans 
intérêt.  Ajoutons  qu'un  ami  des  livres  comme  Boulard  ne 
se  serait  pour  rien  au  monde  résigné  à  «  ranger  >•  ses  trésors 
dans  une  cave. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  259 

par  le  rival  de  Boulard,  par  le  bibliomane  anglais 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  sir  Richard  Heber  : 
«  Après  la  vente  Boulard,  qui  dura  de  1828  à  1853, 
ajoute  M.  Numa  Raflin',  les  étalagistes  de  Paris 
furent  tellement  encombrés,  que,  pendant  plusieurs 
années,  les  livres  d'occasion  ne  se  vendaient  plus  que 
la  moitié  de  leur  valeur  habituelle.  » 


Au  lieu  de  prendre  la  peine  d'acheter  tant  de  livres 
et  de  se  donner  l'embarras  de  les  caser  et  de  les 
aligner,  certains  «  amateurs  »  se  sont  avisés  de  faire 
peindre  sur  les  panneaux  de  leur  appartement  des 
rangées  de  volumes  vus  de  dos,  de  façon  à  imiter 
des  bibliothèques.  Turgot,  à  l'époque  où  il  était 
intendant  de  Limoges,  en  1761,  avait  fait  ainsi 
«  orner  »  son  cabinet  de  travail  :  «  Sur  une  porte 
où  sont  simulées  des  tablettes  en  rapport  avec  les 
rayons  de  la  bibliothèque,  figurent  des  livres  égale- 
ment fictifs,  et  dont  les  titres  sont  évidemment 
l'œuvre  de  Turgot,  »  dit  Tenant  de  Latour,  qui  a 
consacré  à  cette  bibliothèque  de  Turgot  tout  un 
chapitre  de  ses  Mémoires  d'un  bibliopldle^.  Ajoutons 
que  ces  titres,  imaginés  par  le  caustique  intendant 
et  inscrits  au  dos  de  ces  volumes  de  bois,  cachent, 

1.  Loc,  cil.,  pp.  65-64. 

2.  Lettre  XI,  pp.  194-211. 


•260  LE    LIVRE. 

pour  la  plupart,  quelque  satirique  allusion.  On  y 
trouve  ceux-ci,  par  exemple  :  A7-t  rie  rowplujffC)'  les 
ilue-itio7is  simj)les,  par  l'abbé  Galiam  ;  —  Vér'Uoble 
utilité  de  la  guerre,  par  les  frères  Paris  (qui  s'étaient 
enrichis  comme  fournisse\irs  des  armées);  —  Dic- 
tionnaire portatif  deii  métaphores  et  des  comparai- 
son.^, par  S.-N.-H.  Linguet  (trois  énormes  volumes); 
—  Du  pouvoir  de  la  musique,  par  M.  Sedaine  (de  mé- 
chantes langues  attribuaient  la  réussite  des  pièces 
de  Sedaine  aux  charmantes  compositions  de  Grétry 
et  de  Monsigny)  ;  —  De  remploi  des  images  en  poésie, 
par  M.  DoRAT  (on  sait  que  le  succès  des  Baisers  de 
Dorât  fut  dû  uniquement  aux  admirables  gravures 
d'Eisen)  ;  etc. 

On  rencontre  encore  fréquemment  des  biblio- 
thèques de  ce  genre,  —  de  ces  rangées  de  livres 
peintes  sur  des  panneaux  de  bois,  principalement 
sur  des  portes,  comme  pour  les  masquer  :  —  il 
existe  des  spécimens  de  ces  bibliothèques  fictives  ou 
bibliothèques  factices,  notamment  dans  le  château 
de  Gompiègne  et  dans  celui  de  Chantilly, 

Le  mot  de  Diogène  (415-523  av.  J.-C.)  :  «  \voir 
des  livres  sans  les  lire,  c'est  avoir  des  fruits  en 
peinture',  »  se  vérifie  donc  ici  textuellement  et  se 
matérialise  en  quelque  sorte 

«  Il  vous  faut  à  tout  prix  de  longues  rangées  de 

l.  Ap.  Fertiault,  les  Légendes  du  livre,  p.  156. 


BIBLIOMANES  ET  BIBLIOLATRES.  261 

volumes,  écrit  à  ce  propos  M.  Mouravit';  ilfaul  que 
lambris  et  murailles  disparaissent  sous  les  files  inter- 
minables de  livres  soigneusement  alignés  :  eh  bien  ! 
suivez  cette  naïve  pratique  de  vos  bons  aïeux  en 
bibliomanie,  qui  faisaient  figurer  dans  leurs  cabinets 
d'amples  bibliothèques  où  les  volumes  n'existaient 
guère  que  par  des  dos  factices,  qui  réussissaient 
plus  ou  moins  à  faire  illusion  :  vénérable  coutume 
dont  Sauvai^  avait  parlé  avant  La  Bruyère',  el  qui 
a  pour  soi,  outre  l'économie,  l'avantage  immense 
de  rendre  à  la  circulation  des  richesses  immo- 
bilisées aux  mains  des  plus  sordides  de  tous  les 
avares. 

«  Les  Anglais,  nos  maîtres  ici  encore,  avaient 
reconnu  rexcellence  de  cette  louable  pratique  : 
«  Mylord  est  curieux  en  livres,  nous  dit  Pope\...  U 
«  vous  en  fait  parcourir  tous  les  dos,  chacun  avec 
«  la  date  de  sa  publication....  Admirez  ces  livres  de 
«  vélin  ou  ces  livres  de  bois  magnifiquement  décorés  : 
«  pour  l'usage  que  mylord  en  fait,  ces  derniers  sont 
«   aussi  bons  que  les  autres.  » 

Le    môme  bibliographe,    M.    Gustave    Mouravit, 


1.  Le  Livre  et  la  Petite  Bibliothèque  d'amateur,  pp.  159-141. 

2.  Histoire  et  Rerlierckes    dea  antiquités   de  la  ville  de  Paris 
(1724),  t.  I,  p.  18. 

3.  Les  Caractères,  De  la  Mode,  p.  349,  édit.  Ilémardinquer. 
(Paris,  Dezobry,  1849.) 

4.  Cité  aussi  par  Edouard   Fournier,   l'Art  de   la   reliure 
en  France,  p.  20G,  n.  1.  (Paris,  Dentu,  1888.) 


262  LE  LIVRE. 

mentionne  deux  autres  bibliothèques  factices,  celle 
d'Eugène  Scribe  (1791-1861).  lauteur  dramatique,  et 
celle  du  roi  de  Naples  Ferdinand  IV  (17ol-1825), 
époux  de  la  fameuse  Marie-Caroline,  chez  qui  «  on 
vit  une  collection  rivale  de  celle  de  Turgot;  mais  le 
monarque  y  mit  moins  de  malice,  et  voici  ce  qu'on 
lit,  à  ce  propos,  dans  la  Revue  germanique  (juin 
1862,  page  577)  :  «  Javisai,  dans  la  chambre  à 
«  coucher  du  feu  roi.  une  fort  belle  bibliothèque 
«  fermée  par  des  portes  vitrées,  et  je  voulus  y 
«  prendre  un  livre.  Elle  contenait  la  fleur  de  la 
«  littérature  italienne...  Ces  livres  que  j'avais  admi- 
«  rés  étaient  des  morceaux  de  bois  figurant  des 
«  volumes  et  portant  au  dos  le  litre  des  ouvrages 
«  qu'ils  représentaient'.  » 

1.  Ap.  MouRAViT,  op.  cit.,  p.  589. 


XII 

BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES 
LES  FEMMES  ET  LES  LIVRES 


Le  plus  ancien  exemple  connu  de  destruction  de 
livres,  faite  systématiquement  et  en  masse,  remonte 
au  ^11*=  siècle  avant  Jésus-Christ.  Selon  l'histo- 
rien chaldéen  Bérose  (m*'  siècle  av.  J.-C.)  et  le  sa- 
vant écrivain  grec  Alexandre  Polyhistor  (r*  siècle 
av.  J.-C),  le  roi  de  Babylone  Nabonassah,  célèbre 
par  l'ère  qui  porte  son  nom  et  part  de  l'an  747  avant 
lère  chrétienne,  fit  détruire  toutes  les  histoires  des 
rois  ses  devanciers*.  Il  selTorrait  ainsi  de  supprimer 
le  passé,  et  de  donner  son  règne  comme  point  d'ori- 
gine au  monde  entier. 

En  l'an  213  avant  Jésus-Christ,  l'empereur  chinois 
Chi-Hoang-Ti,  «  en  haine  des  lettrés  et  de  leurs  prin- 
cipes, ordonna  de  brûler  tous  les  livres  qui  se  trou- 
vaient dans  son  empire;  il  n'excepta  de  cette  pro- 
scription que  les  ouvrages  qui  traitaient  de  l'histoire 
de  sa  famille,  de  l'astrologie  et  de  la  médecine''  ». 

1.  Ludovic  Lalanne,  Curiosilés  bibliiMj rapliiqiies ,  p.   197. 

2.  Id.,  ihid. 


264  LE  LIVRE. 

Rien  n'a  fait  plus  de  mal  aux  livres,  rien  n'en  a 
fait  autant  massacrer  et  détruire  que  les  querelles 
religieuses.  Le  livre  étant  le  meilleur  porte-parole  de 
rhorarae,  et  un  porte-parole  qui  ne  craint  pas  la 
lassitude,  doué  dubiquité  et  d'une  puissance  et 
d'une  audace  incomparables,  il  fallait  avant  tout  le 
faire  taire,  c'est-à-dire  le  brûler,  lui,  aussi  bien  et 
encore  mieux  que  tous  les  profanes,  tous  les  dissi- 
dents et   antagonistes. 

«  Les  Romains  ont  brûlé  les  livres  des  juifs,  des 
chrétiens  et  des  philosophes,  remarque  Vigneul- 
Mahville(  165-4-1704)'  :  les  juifs  ont  brûlé  les  livres  des 
chrétiens  et  des  païens;  et  les  chrétiens  ont  brûlé  les 
livres  des  païens  et  des  juifs.  La  plupart  des  livres 
d'Origène  et  des  anciens  hérétiques  ont  été  brûlés 
par  les  chrétiens.  Le  cardinal  Ximknès  (ministre 
d'Espagne  et  grand  inquisiteur  :  1450-1517),  à  la 
prise  de  Grenade,  fit  jeter  au  feu  cinq  mille  Alco- 
rans.  Les  Puritains,  en  Angleterre,  au  commen- 
cement de  la  Réforme  prétendue,  brûlèrent  une 
infinité  de  monastères  et  d'anciens  monuments  de 
la  véritable  religion.  Un  évêque  anglais  mit  le  feu 
aux  archives  de  son  église,  et  Ckomwell  (I59y-165^<), 
dans  les  derniers  temps,  brûla  la  bibliothèque 
d'Oxford,  qui  était  une  des  plus  curieuses  de  l'Eu- 
rope. » 

L  Mélanrjes  d'histoire  et  de  littérature,  toine  II,  page^  rili-'iT. 
(Paris,  Prudhoinme,  1725.  ) 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  265 

Pendant  le  séjour  de  saint  Paul  (10-70?)  à  Éphèse, 
à  la  suite  de  ses  prédications,  «  il  yen  eut  beaucoup, 
dit  la  Biblc\  de  ceux  qui  avaient  exercé  les  arts 
curieux,  qui  apportèrent  leurs  livres,  et  les  brûlèrent 
devant  tout  le  monde;  et,  quand  on  en  eut  supputé 
le  prix,  on  trouva  qu'il  montait  à  cinquante  mille 
pièces  d'argent  ».  Ces  cinquante  mille  pièces  d'ar- 
gent, «  ces  cinquante  mille  drachmes  reviennent  à 
plus  de  cinquante  mille  livres  de  notre  monnaie  », 
estime  l'abbé  Fleurv  (16il-17!2o)*,  qui  ajoute  :  «  On 
croit  que  c  étaient  des  livres  de  magie  ».  «  Quant 
à  nous,  riposte  Ludovic  Lalanne,  nous  serions  fort 
porté  à  croire  que  ces  livres  étaient  des  ouvrages 
relatifs  à  la  philosophie  païenne  et  aux  religions  de 
l'Orient,  et  dont  l'esprit  ne  pouvait  être,  par  con- 
séquent, que  fort  dangereux  pour  les  nouveaux  chré- 
tiens. » 

Nous  avons  parlé,  dans  notre  premier  volLime',  de 
la  bibliothèque  d'Alexandrie,  qui  passe  pour  avoir 
été  détruite  par  les  ordres  du  chef  musulman  Omah, 
lors  de  la  prise  de  cette  ville,  en  640;  et  nous  avons 
dit  qu'à  cette  époque  cette  bibliothèque  n'existait 


1.  Aclen  des  apôtres,  chap.  xis.  verset  10,  trad.  Le  Maislre 
de  Sacy.  On  connaît  le  beau  tableau  du  Louvre,  chef-d  œuvre 
d'Euslache  Le  Sueur,  représentant  la  Prédiralioti  de  suint 
Paul  à  Éphèse. 

2.  Histoire  ecclésiastique,  livre  I,  chap.  xlii,  ap.  Ludovic 
Lalanne,  up.  fil.,  p.  lOS. 

5.  Pages  8  et  H. 


266  LE  LIVRE. 

plus,  qu  une  de  ses  sections  avait  été  accidentelle- 
ment incendiée,  en  l'an  Ti  avant  Jésus-Christ,  par  les 
soldats  de  Jules  César,  et  que  l'autre  section  fut  dé- 
truite environ  quatre  cents  ans  plus  tard,  en  590,  par 
Tévêque  ou  patriarche  Théophile,  qui  voulait  abolir 
l'idolâtrie  dans  son  diocèse'.  Or,  depuis  cette  date 
jusqu'à  l'arrivée  du  lieutenant  d'Omar,  Amrou-ben- 
Alas,  on  ne  trouve  pas  un  mot,  dans  les  écrivains  du 
temps,  qui  autorise  à  supposer  qu'on  ait  reconstitué 
à  Alexandrie  la  moindre  bibliothèque,  ce  qui  ne  doit 
pas  étonner,  puisque,  entre  autres  causes^  la  litté- 
rature et  la  philosophie  païennes  furent,  durant  cet 
intervalle,  partout  proscrites,  à  tel  point  que  Justi- 
nien  fit  fermer  les  écoles  d'Athènes. 

L  Cf.  Ludovic  Lalanne,  op.  cit.,  pp.  20i  et  s.,  où  celle 
queslion  de  la  destruction  de  la  bibliothèque  d'Alexandrie 
est  discutée  avec  science  et  bien  résumée.  Le  premier  au- 
teur qui  aiti)arlé  de  lincendie  de  cette  bibliothèque  par  les 
Arabes  est  Abd-Allatif,  médecin  arabe  de  Bagdad,  mort 
en  1231,  c'est-à-dire  591  ans  après  cet  événement.  ••  Quant  au 
|)rétendu  incendie  de  la  bibliothèque  d'Alexandrie,  un  tel 
vandalisme  était  tellement  contraire  aux  habitudes  des 
Arabes,  qu'on  peut  se  demander  comment  une  pareille 
Icirende  a  pu  être  acceptée  pendant  si  longtemps  par  des 
écrivains  sérieux.  Elle  a  été  trop  bien  réfutée  à  notre 
époque  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'y  revenir.  Rien  n'a 
été  plus  facile  que  de  prouver,  par  des  citations  fort  claires, 
que.  bien  avant  les  Arabes,  les  chrétiens  avaient  détruit  les 
livres  païens  d'Alexandrie  avec  autant  de  soin  qu'ils  avaient 
renversé  les  statues,  et  que,  par  conséquent,  il  ne  restait 
plus  rien  à  brûler.  »  (D"  Gustave  Le  Bon,  la  Civilisation  des 
Arabes,  p.  208  ;  Paris,  Didot,  1884.) 

2.  Voir  ces  autres  causes  dans  Ludovic  Lalanne,  o/j.  <:it  , 
p.  205. 


BIBLIOCLÂSTES  ET  BIBLIOPHOBES.  267 

On  connaît  la  réponse  catégorique  et  typique 
qu'Omar  aurait  faite  à  son  lieutenant,  lorsque 
celui-ci,  api'ès  s'être  emparé  d'Alexandrie,  lui 
demanda  ce  qu'il  devait  faire  de  la  bibliothèque  : 
«  Si  ce  que  contiennent  les  livres  dont  vous  me 
parlez  est  conforme  au  livre  de  Dieu  (le  Coran),  ce 
livre  les  rend  inutiles;  si,  au  contraire,  ce  qu'ils  ren- 
ferment est  opposé  au  livre  de  Dieu,  nous  n'en  avons 
aucun  besoin.  Donnez  donc  ordre  de  les  détruire'.  » 
En  conséquence,  d'après  cette  légende,  Amrou-ben- 
Alas  les  fit  distribuer  dans  les  bains  publics 
d'Alexandrie,  dont  ils  suffirent  à  alimenter  le  chauf- 
fage durant  six  mois-,  —  quoique  le  papier,  sans 
parler  du  parchemin,  s'il  est  bon  pour  allumer  le 
feu,  ne  convienne  guère  pour  l'entretenir. 

Nous  avons  parlé  également  du  pape  Grégoire  le 
Grand  (5-40-604),  saint  Grégoire,  qui  passe  pour 
avoir  livré  aux  flammes  un  grand  nombre  d'ouvrages 
anciens,  Tite-Live  notamment,  et  qui,  s'il  n'a  pas 
commis  ce  massacre,  en  était  bien  capable,  à  en 
juger  par  le  mépris  qu'il  affichait  pour  les  écrivains 
de  l'antiquité^. 

i.  Cf.  ce  que  dit  à  ce  sujet  J.-J.  Kousseau  (Discours  sur 
les  sciences  et  les  arts  :  Œuvres  complètes,  t.  I,  p.  18,  n.  1; 
Paris,  Hachette,  1862)  :  «  Supposez  Grégoire  le  Grand  à  la 
place  dOmar,  et  l'Évangile  à  la  place  de  l'Alcoran,  la  biblio- 
thèque aurait  encore  été  brûlée,  ••  —  en  vertu  du  même  rai- 
sonnement. 

'2.  Cf.  L.VKOLSSE,  op.  cit.,  art.  Omar  I■^ 

ô.  Cf.  notre  tome  I,  page  82 


268  LE  LIVRE. 

L'empereur  de  Constantinople  Léon  l'Isaukiex 
(né  dans  l'Isaurie,  province  d'Asie  Mineure)  ou 
l'Iconoclaste  (briseur  d'images)  (680-741),  ayant  en 
vain  essayé  de  faire  partager  ses  idées  au  chef  de  la 
bibliothèque  impériale,  surnommé  œcianénique  (uni- 
versel)', à  cause  de  l'étendue  de  ses  connaissances, 
et  à  ses  douze  subordonnés,  professeurs  ou  copistes, 
fit  mettre  le  feu  à  cette  bibliothèque,  composée 
d'environ  56  000  volumes,  et  brûla  tout  ensemble 
livres,  bibliothécaire  et  copistes. 

Orderic  Vital  (1075 -vers  1150)  a  décrit,  dans 
son  Histoire  ecclésiastique,  les  ravages  causés,  durant 
les  ix'=  et  x"^  siècles,  par  les  Normands,  qui  renouve- 
lèrent ainsi  les  désastres  commis  par  les  Barbares, 
lors  de  la  décadence  et  de  la  chute  de  l'empire 
romain.  «  Au  milieu  des  affreuses  tempêtes  qui  cau- 
sèrent tant  de  maux  du  temps  des  Danois,  dit-il*, 
les  écrits  des  anciens  périrent  dans  les  incendies 
qui  dévorèrent  les  églises  et  les  habitations;  quelque 
insatiable  qu'ait  été  la  soif  d'étude  de  la  jeunesse, 
elle  n'a  pu  recouvrer  ces  ouvrages....  Ces  écrits 
ayant  été  perdus,  les  actions  des  anciens  furent  livrées 
à  l'oubli.  Les  modernes  feraient  d'inutiles  etTorts 
pour  les  recouvrer;  car  ces  antiques  monuments  dis- 


I.  Dans  l'Histoire  de  l'imprimerie  de  Paul  Lacroix.  Four- 
nieret  Seré  (p.  8),  ce  bibliothécaire  est  nommé,  et  non  sur- 
nommé. Lfecuménique  (avec  un  se  et  non  un  œ). 

•1.  Livre  VI:  np.  Ludovic  L.\l.\nne,  op.  cit.,   p.  208. 


BIBLIOCLASTES   HT   BIRLIOPHOBES.  269 

paraissaient,  aA^ec  le  cours  des  siècles,  de  la  mémoire 
des  vivants,  comme  la  grêle  et  la  neige  qui  tombent 
dans  les  fleuves  suivent,  pour  ne  jamais  revenir,  le 
cours  rapide  de  leurs  ondes.  » 

Au  XI"  siècle,  la  bibliothèque  des  califes  d'Egypte, 
au  Caire,  la  plus  considérable  de  tout  Tempire  mu- 
sulman, fut,  en  majeure  partie,  pillée  par  les  Turcs'. 

La  bibliothèque  de  Tripoli  de  Syrie  était  riche, 
paraîl-il,  de  trois  millions  de  volumes,  tous  concer- 
nant la  théologie,  l'explication  du  Coran,  la  science 
des  traditions  et  des  belles-lettres.  Lorsque,  durant 
les  Croisades,  en  1105,  Tripoli  de  Syrie  tomba  au 
pouvoir  des  Francs,  «  un  prêtre,  étant  entré  dans  la 
bibliothèque,  fut  frappé  de  la  quantité  de  livres 
qu'elle  renfermait.  La  salle  où  il  se  trouvait  était  pré- 
cisément celle  qui  contenait  les  Corans.  Ayant  mis 
la  main  sur  un  manuscrit,  il  reconnut  cet  ouvrage.  Il 
en  prit  un  second,  puis  un  troisième,  et  ainsi  de  suite, 
jusqu'au  nombre  de  vingt,  et  trouva  toujours  le 
même  livre  ;  ayant  alors  déclaré  que  cet  édifice  ne 
renfermait  que  des  Corans,  les  Francs  y  mirent  le 
feu  et  le  réduisirent  en  cendres.  Il  n'échappa  qu'un 
petit  nombre  de  livres,  qui  furent  dispersés  en  diffé- 
rents pays*.   » 

1.  Voir  les  détails  de  ce  pillage  ap.  Ludovic  Lalaxne. 
op.  cil  ,  pp.  208-209. 

2.  E.  Olatremère,  Mémoires  géographiques  et  historiques  sur 
r Egypte,  t.  II.  pp.  506-507  (Paris,  Schœll,  18M):  et  cf.  Ludo- 
vic  Lalanxe,  op.  cit.,  pp.  210-211. 


•270  LE  LIVRE. 

Nous  avons  vu  précédemment  encore'  dans  quel 
piteux  état  Boccace  (1313-1575)  trouva  les  livres  des 
religieux  du  Mont-Cassin,  et  ce  que  devinrent,  en 
152G.  après  la  victoire  des  Turcs  à  Mohacz,  les  cin- 
quante mille  volumes  rassemblés  par  le  roi  de 
Hongrie  Mathias  Corvin  (1445-1490). 

Une  lettre*  de  l'historien  et  conteur  italien  le 
PoGGE  (1580-14,59)  nous  apprend  que  les  moines  du 
monastère  de  Saint-Gall,  voisin  de  Constance, 
n'étaient  guère  plus  soigneux  de  leur  bibliothèque 
que  ceux  du  Mont-Cassin  :  «  ....  Là.  au  milieu  d'une 
foule  de  manuscrits  qu'il  serait  trop  long  d'énumé- 
rer,  j'ai  trouvé  un  Quintilien  encore  sain  et  entier, 
mais  plein  de  moisissure  et  couvert  de  poussière  ; 
ces  livres,  en  effet,  loin  d'être  placés  dans  une  biblio- 
thèque, comme  ils  auraient  dû  l'être,  étaient  enfouis 
dans  une  espèce  de  cachot,  obscur  et  infect,  au  fond 
d'une  tour,  où  l'on  n'aurait  certainement  pas  jeté  les 
condamnés  à  mort.  » 

Les  moines  récollets  d'Anvers  allaient  à  peu  près 
de  pair  avec  les  précédents.  C'est  à  eux  qu'advint, 
en  1755,  la  mésaventure  suivante  : 

«  Les  récollets  d'Anvers,  passant  en  revue  leur 
bibliothèque,  jugèrent  à  propos  d'y  faire  une 
réforme,  et  de  la  débarrasser  d'environ  quinze  cents 

1.  Tome  I,  pages  102-105  et  115. 

2.  Citée  par  Mabillon,  ap.  Ludovic  Lalanne,  op.  cit., 
p.  229. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  271 

volumes  de  vieux  livres,  lanl  imprimés  que  manu- 
scrits, qu'ils  regardèrent  comme  vrais  bouquins  de 
nulle  valeur.  On  les  déposa  d'abord  dans  la  chambre  du 
jardinier,  et,  au  bout  de  quelques  mois,  le  Père  gar- 
dien décida,  dans  sa  sagesse,  qu'on  donnerait  tout  ce 
fatras  audit  jardinier,  en  reconnaissance  et  gratifica- 
tion de  ses  bons  services.  Celui-ci,  mieux  avisé  que 
les  bons  pères,  va  trouver  M.  Vanderberg,  amateur 
et  homme  de  lettres,  et  lui  propose  de  lui  céder  toute 
cette  bouqîcinaille.  M.  Vanderberg,  après  y  avoir  jeté 
un  coup  d'œil,  en  ofl're  un  ducat  du  quintal  :  le 
marché  est  bientôt  conclu,  et  M.  Vanderberg  enlève 
les  livres.  Peu  après  il  reçoit  la  visite  de  M.  Stock, 
bibliomane  anglais,  et  lui  fait  voir  son  acquisition  : 
M.  Stock  lui  donne  à  l'instant  quatorze  mille  francs 
des  manuscrits  seuls.  Quels  furent  la  surprise  et  les 
regrets  des  Pères  récollets  à  cette  nouvelle  !  Ils 
sentirent  qu'il  n'y  avait  pas  moyen  d'en  revenir;  mais, 
tout  confus  qu'ils  étaient  de  leur  ignorance,  ils  allè- 
rent humblement  solliciteruneindemniléde^I,  Stock, 
qui  n'hésita  pas  à  leur  donner  encore  douze  cents 
francs,  tant  il  était  satisfait  de  son  acquisition  ' .  » 

Le  marquis  de  Ville.na,  don  Enrique  d'Aragon 
(1584-1-434),  célèbre  poète  et  érudit  espagnol,  un  des 
créateurs  de  la  poésie  castillane,  avait,  à  force  de 
dépenses  et  de  soins,  rassemblé   une  bibliothèque 

1.  BuUelin  du  bibliophile,  mars  1855,  p.  15. 


272  LE  LIVRE. 

considérable,  où,  à  coté  des  œuvres  des  trouvères, 
figuraient  de  nombreux  livras  de  recherches  philo- 
sophiques et  de  magie.  Le  marquis  de  Villena,  par- 
tageant les  idées  ou  rêveries  de  son  temps,  s'occu- 
pait, en  etïel.  de  sciences  occultes  et  de  sorcellerie. 
A  sa  mort,  le  roi  de  ('astille,  Jean  II.  fit  saisir  sa 
bibliothèque,  deux  pleins  chariots  de  livres,  qu'il 
expédia  à  un  dominicain,  son  confesseur,  frère  Lope 
de  Barrientos,  avec  ordre  del'examiner.  Celui-ci,  fort 
ignorant,  aima  mieux  brûler  que  de  lire.  «  Mais, 
ajoute  un  contemporain,  il  est  resté  dans  les  mains 
de  frère  Lope  beaucoup  d'autres  ouvrages  précieux, 
qui  ne  seront  ni  brûlés  ni  rendus'.  » 

Les  missionnaires  qui  se  répandirent  dans  le  Nou- 
veau Monde  au  lendemain  de  sa  découverte  (1  i92j  v 
provoquèrent  de  nombreuses  destructions  de  monu- 
ments littéraires  et  historiques,  d'autant  plus  fâ- 
cheuses que  ces  documents  étaient  les  seuls  pouvant 
nous  renseigner  sur  la  langue  et  l'histoire  des  an- 
ciens peuples  de  ces  contrées. 

a  Comme  la  mémoire  des  événements  passés  était 
conservée,  parmi  les  Mexicains,  au  moyen  de  figures 
peintes  sur  des  peaux,  sur  des  toiles  de  coton  et  sur 
des  écorces  darbres,  les  premiers  missionnaires,  in- 
capables de  comprendre  la  signification  de  ces 
figures  et  frappés  de  leurs  formes  bizarres,  les  regar- 

1.    Cf.   MiCHAUD.    op.  rit.;  L.Kr,0V9.e^K.    op.   cit.:  CtC. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  273 

dèrent  comme  des  monuments  d'idolâtrie  quil  fallait 
détruire  pour  faciliter  la  conversion  des  Indiens. 
Pour  obéir  à  une  ordonnance  de  Jean  de  Zumarraga. 
moine  franciscain,  premier  évêque  de  Mexico,  toutes 
ces  archives  de  l'ancienne  histoire  du  Mexique  furent 
rassemblées  et  livrées  aux  flammes.  Par  suite  de  ce 
zèle  fanatique  des  premiers  moines  qui  s'établirent 
dans  la  Nouvelle-Espagne,  et  dont  leurs  successeurs 
déplorèrent  bientôt  les  effets,  on  perdit  entièrement 
la  connaissance  des  événements  reculés  tracés  sur 
ces  monuments  grossiers'.  » 

Le  même  sort  était  réservé  aux  monuments  histo- 
riques et  littéraires  des  Péruviens-. 

En  1549,  le  roi  d'Angleterre  Edouard  VI  publia  un 
édit  ordonnant  la  destruction  de  divers  ouvrages 
religieux,  et  l'on  profita  de  cet  édit  pour  l'appliquer 
surtout  aux  manuscrits,  quels  qu'ils  fussent,  dont 
les  reliures,  ornées  d'or,  d'argent  et  de  pierreries, 
tentaient  la  cupidité.  Un  jour,  on  alluma  à  Oxford, 
sur  la  place  du  marché,  un  grand  feu  où  l'on  jeta 
une  énorme  quantité  de  livres''. 

1.  RoBERTSON,  Histoire  de  l'Amérique,  livre  VII,  ap.  Ludo- 
vic Lalanne.  op.  cit.,  p.  215.  "  Imitant  saint  Paul  à  Éphèse, 
1  archevêque  Zumarraga  à  Tlatelulco,  Nuiîez  de  la  Vega  à 
Chiapa,  et  d'autres  encore,  firent  brûler,  comme  suspects  de 
nécromancie,  tous  les  ouvrages  mexicains  qu'ils  purent 
découvrir.  •>  (Elisée  Reclus,  Nouvelle  Géographie  universelle. 
t.  XVII,  p.  89.) 

2.  Cf.  Ludovic  L.vlaxne.  op.  cit.,  p.  -21 5. 
5.  Cf.  Id.,  op.  cit.,  p.  "218. 

LE  UVR£.  —  I.  II.  18 


274  LE  LIVRE. 

En  France,  durant  les  guerres  religieuses,  quan- 
tité de  bibliothèques  de  couvents  furent,  sinon  dé- 
truites, du  moins  pillées  et  dispersées'. 

La  bibliothèque  d'Heidelberg.  dite  Bibliothèque 
Palatine,  éprouva  desingulières  vicissitudes.  Lorsque, 
dans  la  guerre  de  Trente  Ans,  en  1622,  la  ville  d'Hei- 
delberg fut  prise  par  le  comte  de  Tilly  et  mise  à  sac, 
le  duc  de  Bavière,  le  pieux  Maximilien,  fit  présent  de 
cette  bibliothèque  au  pape  Grégoire  XVI,  qui  la  plaça 
au  Vatican.  Sous  la  République,  lors  de  l'invasion  des 
Français  en  Italie,  58  manuscrits,  choisis  dans  cette 
collection,  furent  transportés  à  Paris;  mais,  en  1815, 
ils  nous  furent  enlevés  et  furent  restitués  à  l'Univer- 
sité d'Heidelberg,  ainsi  que  les  manuscrits  allemands, 
au  nombre  d'environ  850,  restés  au  Vatican*. 

Une  destruction  considérable  de  livres  fut  faite, 
paraît -il,  vers  la  fin  du  premier  Empire,  par  un  li- 

[.  Signalons  aussi,  en  Espagne  (Catalogne,  province  de 
Tarragone),  le  pillage  du  célèbre  monastère  cistercien  de 
l'oblet.  qui  renlermait;  outre  les  tombeaux  des  rois  dAragon, 
(juantité  dœuvres  d'art  et  une  magnifique  bibiiolhètiue.  Pen- 
dant les  troubles  civils  de  1855,  les  moines  s'enfuirent,  em- 
portant les  objets  les  plus  précieux,  et,  profilant  de  cet  aban- 
don, des  bandes  de  malfaiteurs  mirent  à  sac  le  couvent  et 
l'incendièrent.  (Cf.  Guides  Joanne,  Espagne  et  Portugal, 
1898,  p.  108.)  Dom  Vincente,  le  fameux  libraire  assassin  de 
Barcelone  (qui,  en  quelques  mois,  tua  douze  de  ses  clients 
pour  leur  reprendre  les  livres  qu'ils  lui  avaient  achetés), 
était  un  ancien  moine  de  Poblet.  11  fut  condamné  à  mort  et 
exécuté  en  1836.  (Cf.  mon  volume  Amateurs  et  Voleurs  de 
livres,  pp.  27-jO.) 

±  Cf.  Ludovic  Lalan.ne.  oyy.  cit..  pp..2iy-'2'20. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  275 

braire  de  Paris,  Martin  Bossange  (1766-1865),  que  la 
nouveauté  et  la  hardiesse  des  entreprises  n'effrayaient 
pas.  C'était  à  l'époque  où  le  gouvernement  venait 
d'accorder  le  droit,  connu  sous  le  nom  de  licences, 
d'introduire  en  France  des  denrées  coloniales  pour 
des  valeurs  égales  aux  marchandises  françaises  ex- 
portées. On  vit  alors,  conte  Edmond  Werdet,  dans 
son  ouvrage  De  la  Librairie  française  \  Martin  Bos- 
sange s'aviser  du  singulier  stratagème  suivant  : 
«  Seul  ou  associé  avec  des  tiers,  il  chargea  des 
quantités  énormes  de  livres  français  sur  des  navires 
en  destination  pour  l'autre  côté  de  la  Manche.  Arri- 
vés au  milieu  du  canal,  les  ballots  étaient  jetés  par- 
dessus bord  ;  les  bâtiments  arrivaient  sur  lest  en 
Angleterre,  et  revenaient  chez  nous  chargés  à 
mi-mât  de  denrées  coloniales.  Les  bénéfices  de 
retour  compensaient  bien  et  au  delà  la  perte  de  la 
première  cargaison.  Ces  opérations,  dont  le  résultat 
fut  de  détruire  fructueusement  les  vieilles  éditions 
qui  encombraient  les  magasins  de  librairie,  en 
eurent  un  autre,  d'une  plus  grande  portée,  consis- 
tant à  donner  naissance  à  ces  nombreuses  et  magni- 
fiques réimpressions  qui  surgirent  de  toutes  parts 
lorsque  vint  la  Restauration.  » 

Mais  Bossange  n'embarqua-t-il  que  des  éditions 
défectueuses  et  des   livres  sans  valeur?  Les  «   ma- 

I.  Pyj^c  170.  (Paris,  Deiilu,  lîSOO.  ) 


276  LE   LIVRE. 


gniliques  réimpressions  »,  effectuées  après  1815,  dé- 
dommagèrent-elles vraiment  des  pertes  causées  par 
ces  naufrages  volontaires?  Thaï  is  the  question. 


Il  y  a  une  autre  sorte  de  biblioclastes  toute  diffé- 
rente des  précédents  :  ce  sont  ceux  qui  détériorent 
et  massacrent  les  livres  par  amour  pour  certaines 
parties  ou  certains  accessoires  du  livre,  ce  sont  les 
collectionneurs  de  frontispices,  de  portraits,  de 
dédicaces,  de  premières  pages  ou  titres  de  départ, 
de  lettres  ornées,  colophons,  marques  d'imprimerie, 
couvertures  anciennes,  etc.  Que  d'admirables  mis- 
sels, par  exemple,  ont  été  stupidement  tailladés  et 
déchiquetés  par  des  amateurs  de  fleurons  et  d'ini- 
tiales en  couleur,  véritables  barbares  à  qui  tout 
commerce  avec  les  livres  devrait  être  interdit  ! 

Notre  roi  Henri  111  (1551-1589)  mérite,  paraît-il. 
d'être  rangé  parmi  ces  «  malfaiteurs  »  :  la  tradi- 
tion l'accuse  d'avoir  découpé,  dans  quantité  de  livres 
d'église  et  de  manuscrits,  des  miniatures  et  des 
lettres  peintes  «  pour  en  orner  de  petites  chapelles 
ou  pour  en  former  des  reposoirs....  Plusieurs  per- 
sonnages de  la  cour  (de  pareils  livres  ne  pouvaient 
appartenir  qu'à  des  grands  seigneurs)  imitèrent, 
dit  on.  Henri  IH  ;  c'est  ce  qui  explique  bien  souvent 
ces  lacérations,  si  douloureuses  pour  des  yeux  éclai- 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  277 

rés,  alors  que  l'on  essaye  de  reconstituer  une  histoire 
de  l'art  au  moyen  âge,  dont  ces  splendides  volumes 
sont,  après  tout,  les  uniques  dépositaires*.  » 

Cette  désastreuse  et  stupide  mode  de  mutiler  les 
livres  illustrés  existait  encore  en  France  au  xvni''  siè- 
cle, ainsi  que  nous  le  voyons  dans  une  lettre  de 
Mlle  Aïssé*.  «  On  est  ici  dans  la  fureur  de  la  mode 
pour  découper  des  estampes  enluminées....  Tous 
découpent,  depuis  le  plus  grand  jusqu'au  plus  petit. 
On  applique  ces  découpures  sur  des  tarions,  et  puis 
on  met  un  vernis  là-dessus.  On  fait  des  tapisseries, 
des  paravents,  des  écrans.  11  y  a  des  livres  d'es- 
tampes qui  coûtent  justju'à  deux  cents  livres,  et  des 
femmes  qui  ont  la  folie  de  découper  des  estampes 
de  cent  livres  pièce.  Si  cela  continue,  ils  découpe- 
ront des  Raphaël.  » 

Les  Anglais,  eux,  ont  eu  le  cordonnier  Bagford, 
qui,  à  lui  seul,  valait  une  légion  de  biblioclastes. 

John  Bagford,  qui  vivait  au  commencement  du 
xv!!*"  siècle  et  fut  l'un  des  fondateurs  de  hi  Société  des 
Antiquaires  d'Angleterre,  passait  son  temps  à  par- 
courir a  les  provinces,  allant  de  bibliothèque  en  bi- 
bliothèque, arrachant  les  titres  des  livres  rares  de 

1.  Le  Magasin  pittoresque,  1876,  p.  27  :  les  Ennemis  des 
livres  (articles  anonymes).  Cf.  Ferdinand  Denis,  Histoire  de 
l' ornementation  des  manuscrits,  Yi.  1*25.  (Paris,  Curmer,  1857; 
in-4.) 

2.  Mlle  AïssÉ.  Lettres  à  Mme  Catendrini,  lettre  XI,  De  Paris, 
1727;  p.  60.  (Paris,  Librairie  des  bibliophiles,  1878.) 


278  LE  LIVRE. 

tous  les  formats.  Il  en  faisait  des  collections,  suivant 
leur  nationalité  et  les  villes  où  il  les  trouvait,  en 
sorte  quavec  des  affiches,  des  notes  manuscrites  et 
des  assemblages  de  toutes  sortes  et  de  toutes  natures, 
il  était  arrivé  à  collectionner  plus  de  cent  volumes 
in-folio,  qui  se  trouvent  aujourd'hui  au  British  Mu- 
séum ' .   » 

Cent  volumes  composés  de  feuillets  arrachés  dans 
les  plus  précieux  ouvrages  !  Ce  n'est  pas  sans  raison 
que  William  Blades,  à  qui  j'emprunte  ces  détails, 
conclut  que  de  tels  enragés  bibliomanes,  «  bien 
qu'ils  s'arrogent  eux-mêmes  le  nom  de  bibliophiles, 
doivent  être  classés  parmi  les  pires  ennemis  des 
livres^  ^. 

L'habitude  de  pratiquer  des  coupures  dans  les 
journaux  a  conduit  certains  écrivains  ou  publicistes 
à  traiter  de  même  les  fascicules  de  leurs  revues  et 
les  pages  de  leurs  livres.  De  ce  nombre  on  cite  La- 
>rARTiNE^,  Emile  de  GmARDix  et  Victor  Fournei/. 

\.  William  Blades,  lea  Livres  et  leurs  ennemit^,  p.  112. 
Trad.  de  l'anglais:  Paris.  Claudin,  ISS-j.) 

2.  Op.  cit.,  p.  115. 

5.  «  Lamartine,  qui  en  arrachait  les  feuillets  (de  ses 
livres),  lorsqu'il  avait  une  citation  à  intercaler  dans  ses 
manuscrits.  >■  (Lucien  Descaves,  le  Sort  des  livres,  dans  le 
Livre  à  travers  les  âges,  p.  27.) 

4.  Victor  Fournel  est  l'auteur,  sous  le  pseudonyme  d'Ed- 
mond Guérard,  d'un  Dictionnaire  encyclopédique  d'anecdotes 
(Paris,  Didot,  1872;  2  vol.  in-12).  et  c'est  sans  doute  pour  la 
confection  de  ce  recueil  quil  massacra  ainsi  nombre  de 
volumes  de  sa  bihl  othèque. 


BIBI.IOGLASTES  ET  BTBLIOPHOBES.  279 

Ce  système  expédilif  enlève  non  seulement  toute 
valeur  aux  livres  ainsi  mutilés,  mais,  de  plus,  selon 
la  judicieuse  objection  de  M.  Guyot-Daubès'.  «  l'éco- 
nomie de  temps  quil  procure,  au  point  de  vue  d  une 
recherche,  est  bien  peu  de  chose,  puisqu'une  simple 
note  de  référence  permettra,  dans  une  bibliothèque 
bien  tenue,  de  retrouver  le  passante  cherché  en  une 
ou  deux  minutes  ». 

Il  est  à  remarquer,  d'ailleurs.  qu'Emile  de  Girar- 
din  avait  changé  d'opinion  à  cet  égard  durant  ses 
dernières  années  :  «  il  prétendait  alors  que.  dans 
une  recherche,  le  passage  intéressant  se  trouvait 
toujours  au  tlos  d'une  page  qui,  antérieurement, 
avait  été  détachée  du  livre*  ». 

F.\ixonet'  avait  aussi  coutume,  dit-on.  de  découper 

1.  UArt  de  rlnsser  les  notes,  p.  ."»('). 

2.  GlYOT-DALBÈi*,  Op.  Cit.,   p.   ">7. 

."».  Il  me  parait  très  probable  que  ni  le  médecin  Camille 
F.\LCONET  (16"l-I76'2i.  ni  le  sculpteur  Etienne  FalcoxetiITIO- 
1791)  n'est  coupable  de  ce  barbare  moyen  de  quintessencicr 
les  livres,  qu'on  leur  a  confusément  attribué  à  l'un  et  à  l'autre. 
Victor  FouRNEL  (Edmond  Guérard)  raconte  cette  anecdote, 
précisément  dans  le  Dictionnaire  (l.  I.  p.  147)  dont  nous 
venons  de  parler,  mais  il  n'ajoute  au  nom  de  Falconet 
aucun  prénom  ni  aucune  épithète.  Il  indique  comme  réfé- 
rence Panckoucke;  mais  ce  nom  isolé  est  insuffisant  pour 
nous  renseigner.  M.  Guyot-Dacbès  (op.  cit..  p.  57)  accuse 
nettement,  d'ailleurs  sans  preuve  aucune  ni  indication  de 
~ource,  «  le  célèbre  médecin  Falconet  ».  Pour  M.  Fertiallt 
les  Légendes  du  livre,  p.  200),  le  coupable  serait  Etienne  Fal- 
conet qui  «  se  rappelait  sans  doute  avec  terreur  les 
4.^000  volumes  de  son  oncle  Camille,  le  médecin.  C'est 
d'Alembert  qui  conte  le  fait  ".  ajoute  M.  Fertiault.  Dabord. 


280  LE   LIVRE. 

dans  les  livres  les  passages  qui  rintéressaient  le 
plus,  si  bien  qu'il  réduisait  à  quelques  feuillets  des 
ouvrages  considérables  ;  il  appelait  cela  «  n'en  gar- 
der que  la  quintessence  i>. 

ainsi  que  Jal  le  démontre  {Dictionnaire  critique  de  biogra- 
phie et  cVhistoire.  art.  Falconet),  rien  ne  prouve  les  rela- 
tions de  parenté  entre  Etienne  et  Camille  Falconet;  tout 
porte  à  croire,  au  contraire,  qu'ils  n'appartenaient  pas  à  la 
même  famille.  Ensuite,  si  d'Alembert  «  conte  le  fait  »,  il 
n'en  nomme  pas  l'auteur.  Voici  le  te.xte  de  d'Alembert  (Ency- 
clopédie,l.  II,  p.  228,  col.  2,  art.  Bibliomanie)  :  '■  J'ai  oui  dire 
à  un  des  plus  beaux  esprits  de  ce  siècle  qu'il  était  parvenu 
à  se  faire,  par  un  moyen  assez  singulier,  une  bibliothèque 
très  choisie,  assez  nombreuse,  et  qui  pourtant  n'occupe  pas 
beaucoup  de  place.  S'il  achète,  jtar  exemple,  un  ouvrage  en 
douze  volumes  où  il  n'y  ait  que  six  pages  qui  méritent  d'être 
lues,  il  sépare  ces  six  pages  du  reste,  et  jette  l'ouvrage  au 
feu.  Cette  manière  de  former  une  bibliothèque  m'accommo- 
derait assez,  >■  conclut  d'Alembert.  Le  médecin  Camille  Fal- 
conet, qui  était  un  très  obligeant  érudit,  possédait  une 
"  immense  bibliothèque  (elle  renfermait  45000  volumes, 
dont  11000  entrèrent  à  la  Bibliothèque  du  Roi....)  Elle  était 
au  service  de  tout  le  monde....  Sa  méthode  était  d'écrire  ses 
observations  sur  des  cartes  (fiches).  Il  en  laisse  au  moins 
00000,  dont  la  plupart  doivent  être  très  curieuses.  •  (Gri.mm. 
Correspondance  littéraire,  février  1762,  t.  \,  pp.  46-47  ;  Paris, 
Garnier,  1878.)  Voir  aussi  Diderot,  Œuvres  complètes,  t.  XIII, 
p.  405,  En'-ijctopcdie,  art.  Bibliothè(iue  (Paris,  Garnier,  1870). 
—  A  notre  connaissance,  aucun  contemporain  de  Camille  Fal- 
conet ne  fait  de  lui  un  massacreur  de  livres,  un  biblioclaste, 
au  contraire.  Ce  sont  très  probablement  ses  90000  fiches, 
soigneusement  confectionnées  par  lui  et  léguées  à  son  ami 
Lacurne  de  Sainte-Palaye  (cf.  Hoefeiî,  Biographie  générale. 
art.  Falconet),  qui  ont  fait  croire  qu'il  s'agissait,  non  de 
résumés,  de  réflexions  ou  d'extraits  copiés  à  la  main,  mais 
d'extraits  réels,  de  pages  lacérées  et  enlevées.  Telle  la  sin- 
gulière confusion  qui  attribue  à  Buffon  l'habitude  d'écrire 
non  seulement  en     abot  et  manchettes  brodées,  —  ce  qu 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  281 

L'th'udil  bibliographe  Jamet  LE  Jeune  (1710-177N) 
avait  aussi  «  la  manie  de  former  des  recueils  factices 
d'opuscules  et  brochures,  parfois  de  fragments  enle- 
vés à  divers  ouvrages  et  relatifs  à  un  sujet  donné  ; 
il  faisait  relier  le  tout,  y  joignait  force  notes  en 
marge,  et  donnait  le  titre  de  Stromatcs  aux  collec- 
tions qu'il  créait  ainsi'  ». 

Quant  aux  collectionneurs  d'antiques  couvertures 
de  livres,  rappelons  que,  dans  une  vente  publique, 
la  vente  de  la  collection  Dehoussent,  qui  eut  lieu  à 
Montreuil-sur-Mer,  en  mai  ISfiO,  on  put  voir  «  un 
monceau  de  couvertures  de  livres  jadis  reliés  en 
maroquin  ou  en  veau  fauve  par  du  Seuil,  et  presque 
lous  aux  armes  de  labbé  de  Dompmarlin..., 
M.  Deroussent  lui-même  n'avait  pas  craint  de 
dépecer  de  splendides  in-folio  en  grand  papier,  qu'il 
avait  vendus  au  poids  à  la  garnison  de  Montreuil 
pour  en  confectionner  des  cartouches  !  Il  était  pos- 
sédé aussi  de  la  manie  des  albums,  et  avait  mutilé 
maint  volume,  enlevant  les  charmants  frontispices 
gravés  par  Léonard  Gaultier,  et  les  portraits  si 
recherchés   dus  au   burin   de   Thomas    de   Leu^  » 

n'offre  rien  d'impossible  ni  de  bien  surprenant,  —  mais  sur 
ses  manchettes  amidonnées;  plutôt  que  l'habitude  d'écrire 
sur  les  marges  ou  manchettes  de  son  papier  tout  simplement. 
—  On  a  accusé  de  même,  et  sans  preuve  aucune,  le  mora- 
liste Joubert  de  déchirer  ses  livres  et  d'en  enlever  toutes 
les  pages  qui  lui  déplaisaient  :  cf.  supra,  t.  I,  p.  184,  notes. 

1.  Gustave  Brunet,  Fantaisies  bibliographif/ues,  p.  255. 

2.  Annuaire  du  bibliophile,  1861,  p.  215. 


282  LE  LIVRE. 

Et  ce  vandale  se  croyait  un  bibliophile  modèle, 
digne  de  la  reconnaissance  et  de  Fadmiration  de  ses 
concitoyens. 


Les  relieurs  ont  été  aussi  maintes  fois  classés 
parmi  les  ennemis  des  livres  ;  le  bibliographe  Wil- 
liam Blades.  notamment,  les  prend  à  partie  dans  plus 
d'un  chapitre  de  sa  très  intéressante  monographie. 

«  Ah!  que  de  ravages  avons-nous  vus,s'écrie-t-il', 
qui  n'avaient  d'autres  auteurs  que  les  relieurs  î  Vous 
j>ouvez  prendre  un  air  autoritaire,  —  vous  pouvez 
donner  par  écrit  des  instructions  aussi  précises  que 
s'il  s'agissait  de  votre  testament,  —  vous  pouvez 
jurer  que  vous  ne  payerez  pas  si  vos  livres  sont 
rognés  :  —  c'est  inutile.  Le  Credo  d'un  relieur  est 
bien  court,  car  il  ne  se  compose  que  d'un  article,  et 
cet  article  lui-même  ne  comprend  qu'un  seul  mot. 
l'horrible  mot  :  «  Rognures  !  » 

Et  plus  loin  -  : 

«  Dante,  dans  son  Inferno,  mesure  aux  âmes 
damnées  diverses  tortures,  appropriées  avec  une 
opportunité  toute  dramatique  aux  crimes  perpétrés 
par  les  victimes.  Si  nous  avions  à  prononcer  un 
jugement  sur  les  relieurs  coupables  d'avoir  détérioré 
certains  volumes  précieux  que  nous  avons  vus,  où 

[.  Les  livres  et  leurs  ennemis,  chap.  ni,  p.  54. 
'2.  Chap.  VHI.  pp.  100-101. 


BIBUOCLÂSTES  ET   BIBLIOPHOBES.  283 

les  feuilles  vierges  confiées  à  leurs  soins  ont,  par 
leur  négligence  barbare,  perdu  leur  dignité,  leur 
beauté,  leur  valeur,  nous  ramasserions  les  rognures 
si  impitoyablement  enlevées,  pour  faire  rôtir  les 
coupables  par  leur  lente  combustion.  Dans  l'ancien 
temps,  avant  qu'on  ail  appris  la  valeur  des  reliques 
de  nos  premiers  imprimeurs,  il  y  aAail  quelque 
excuse  pour  les  péchés  du  relieur,  qui  s'égarait  par 
rignorance,  si  générale  alors  ;  mais,  de  nos  jours, 
où  la  valeur  historique  et  intrinsèque  des  anciens 
ouvrages  est  partout  reconnue,  on  doit  être  sans 
pitié  pour  une  aussi  coupable  négligence.  >■ 

«  De  Rome',  relieur  célèbre  du  xvni''  siècle,  à  qui 
Dibdin  a  donné  le  sobriquet  de  «  grand  tondeur  », 
raconte  encore  William  Blades^  était,  dans  sa  vie 
privée,  un  homme  estimable  ;  mais  il  se  livrait  avec 
amour  au  vice  de  réduire  les  marges  des  livres  qu'on 
lui  confiait  à  relier.  Il  est  allé  si  loin  dans  cette 
rage  de  rogner,  qu'il  n'a  pas  épargné  un  bel  exem- 
plaire des  C/ri'oni(jiies  de  Froissart  sur  vélin,  dans 
lequel  se  trouve  un  autographe  du  bien  connu 
bibliophile  de  Thou,  qu'il  a  taillé  sans  pitié  ni 
merci  "'.   » 

1.  On  écrit  plus  généralement  Derome. 

2.  Op.  cit.,  p.  105. 

d.  Dans  son  Voyage  bibliographique...  en  France.  Dibdin, 
dont  il  vient  détre  question,  reproche  à  beaucoup  de  livres 
rares  (manuscrits  et  incunables)  de  la  Bibliothèque  Royale 
(aujourd'hui  Nationale)  d'avoir  été  trop  rosmés  par  les    re- 


284  LE  LIVRE. 


Autres  biblioclastes  :  les  épiciers  et  les  mar- 
chands de  tabac,  qui,  pour  confectionner  leurs  sacs 
et  leurs  cornets,  massacrent  sans  pitié  les  livres  les 
plus  rares. 

a  De  tout  temps  il  a  fallu  des  cornets  à  l'épicier, 
de  tout  temps  il  a  fallu  des  livres  à  rouler  en  cor- 
nets; qui  sait  si  les  Histoires  de  Tite-Live'  et  de  Ta- 
cite, les  0/"««.so«.sdeGicéron,  les  Tragédies  d'Ovide  et 
tous  les  ouvrages  dont  nous  déplorons  la  perte,  n'onl 

lieurs  (Deronie  et  autresi.  Ce  lejjroclie,  celle  remarque,  dil 
G. -A.  Crapelel,  dans  une  note  de  sa  traduction  de  cet  ouvrage 
(t.  III,  p.  265),  ■•  ne  paraîtra  peul-ètre  pas  aussi  désintéressée 
qu'elle  le  semble  d'abord,  si  l'on  considère  que  M.  Dibdin 
est  bibliothécaire  de  lord  Spencer,  qui  i)ossède  aussi  la  plu- 
part de  ces  beaux  livres,  et  qu'il  trouve  satisfaction  et  con- 
tentement damour-propre  national  à  décerner  la  palme  à 
l>resque  tous  les  livres  de  son  patron,  rivaux  de  ceux  de  la 
plus  riche  bibliothèque  du  monde  ■>.  Et,  dans  la  suite  de 
celte  note.  G. -A.  Crapelet  démontre  que  la  plupart  de  ces 
beaux  livres  ne  sont  réellement  pas  ■■  trop  rognés  ». 

1.  Des  cent  quarante-deux  livres  de  Tite-Live,  trente- 
cinq  seulement  nous  sont  parvenus,  dont  plusieurs  incom- 
plets. Au  XIV  siècle,  "  un  garçon  de  lettres,  précepteur  du 
marquis  de  Rouville,  jouant  à  la  longue  paume  dans  les 
loisirs  de  la  campagne,  près  de  Saumur,  trouva  que  son 
battoir  était  garni  d'une  feuille  de  parchemin  antique  con- 
tenant un  fragment  de  celte  décade  [la  seconde].  Il  courut 
sur-le-champ  chez  le  fabricant  de  battoirs  pour  en  sau- 
ver les  derniers  débris  :  tout  avait  passé  en  raquettes.  » 
(Feuillet  de  Conches,  Causeries  d'un  curieux,  t.  I,  p.  477. 
Cf.  aussi  Paul  Stapfer,  Des  Réputations  littéraires,  la  Mort 
des  livres,  t.  I,  p.  229.) 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  285 

pas  été  la  proie  des  épiciers  du  barbare  moyen  âge? 

«  L'épicier  du  xix'=  siècle  a  déclaré  une  guerre  à 
mort  aux  parchemins,  sans  doute  en  haine  de  la 
noblesse.  L'âge  d'or  de  l'épicerie  date  de  la  Révolu- 
tion française,  car  la  docte  congrégation  de  Saint- 
Maur  et  la  confrérie  des  épiciers  ne  pouvant  subsis- 
ter ensemble,  l'une  a  tué  l'autre. 

Ah!  doit-on  hériter  de  ceux  qu'on  assassine! 

Le  bénédictin  faisait  des  livres,  maintenant  l'épi- 
cier en  défait'.  » 

Les  tailleurs  et  les  cordonniers  onl  été  aussi  de 
terribles  «  équarrisseurs  de  livres  ».  L'abbé  Lebeuf, 
l'historien  du  diocèse  de  Paris,  nous  conte  que 
Î\L  Duvergier  de  Hauranne,  abbé  de  Saint-Cyran, 
sortant,  après  cinq  ans  de  captivité,  du  donjon  de 
Vinccnnes,  où  Richelieu  l'avait  fait  enfermer  pour 
cause  de  jansénisme,  entra  chez  un  tailleur  et  se  fit 
prendre  mesure  d'un  habit.  Là,  «  il  s'aperçut  que  le 
misérable  artisan  avait  découpé  les  bandes  sacri- 
lèges, servant  à  prendre  les  mesures,  dans  les  Œuvres 
de  saint  Augustin  en  grand  papier,  que  le  cardinal 
de  Richelieu  avait  fait  saisir  dans  la  prison  de  son 
inflexible  ennemi-  ». 

Un  tailleur  d'habits,  de  la  même  époque  sans 
doute,  «  racontait  qu'un  archiviste,  ou  garde-titre 

1.  P.  L.  Jacod,  les  Amuleurs  de  vieux  livres,  p.  40.  (Paris, 
Rouveyre.  1880.) 

"1.  Ap.  Edouard  Rouveyre,  Connaissa)ices  nécessaires  à  un 
bibliophile,  h"  édit.,  t.  VIII,  p.  86. 


286  LE  LIVRE. 

d'un  chapitre,  lui  avait  fourni,  pendant  plusieurs 
années,  des  cahiers  de  fort  beaux  manuscrits  grand 
in-folio,  dont  il  s'était  servi  pour  faire  des  bandes 
et  prendre  la  mesure  des  habits  qu'il  faisait.  Il  en 
montra  quelques  restes,  où  il  était  encore  facile  de 
se  rendre  compte  que  c'étaient  des  manuscrits  du 
xu^  siècle  '.  » 

La  cordonnerie  pour  dames  accomplit,  pendant 
plus  de  vingt-cinq  ans,  au  dire  du  bibliophile  Jacob-, 
«  une ellroyable  hécatombe  de  livres  anciens».  Voici 
comment  : 

«  Le  quartier  qui  forme  le  talon  de  la  chaussure 
a  besoin  d'être  fortifié  par  une  doublure  en  cuir  plus 
mince  et  plus  rigide  que  celui  de  l'empeigne;  mais 
le  pied  délicat  des  femmes  ne  s'accommode  pas  de 
ce  quartier  dur  et  solide^,  qui  soutient  le  quartier 
d'un  soulier  d'homme.  Les  cordonniers  avaient  donc 
imaginé  de  doubler  le  quartier  des  chaussures  de 
dames  avec  de  la  peau  de  veau  ou  de  mouton  déjà 
assouplie,  qu'ils  empruntaient  à  la  reliure  des  vieux 
livres.  On  voit  d'ici  l'objet  principal  du  travail  de 
l'équarrisseur  de  vieux  livres.  Les  peaux  de  veau  ou 


1.  Abbé  Lebeuf,  ap.  Edouard  Rouveyre,  op.  cit.,  5^  edit., 
t.  VIII,  p.  86. 

2.  Le  commerce  des  livres  anciens,  dans  les  Miscellanccs 
bibliographiques,  publiées  par  Edouard  Rouveyre  et  Octave 
UzANNE,  t.  II,  pp.  75-70. 

~K  II  faudrait  plutôt,  il  me  semble  :  de  cette  doublure  eu 
cuir  dur  et  solide,  qui  soutient  le  ([uailier,  etc. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  287 

de  basane,  détachées  des  reliures  anciennes,  étaient 
empilées,  selon  leur  grandeur,  et  formaient  des 
paquets  plus  ou  moins  volumineux,  qui  se  vendaient 
à  la  cordonnerie  de  Paris.  Pendant  vingt-cinq  ans, 
ce  commerce  de  vieille  peausserie  a  causé  l'immola- 
tion de  deux  à  trois  millions  de  volumes. 

«  Les  dénicheurs  de  bons  livres  anciens,  continue 
le  bibliophile  Jacob',  se  souviennent  encore  du  roi 
des  équarrisseurs,  de  cet  honnête  et  farouche  Qi  il- 
LET,  qui  avait  ses  magasins  et  son  atelier  sur  le  quai 
Saint-Michel,  vis-à-vis  de  la  Morgue.  Touchant  voi- 
sinage !  Cet  atelier  ressemblait  à  l'antre  de  Poly- 
phème  :  on  n'y  voyait  que  vieilles  reliures  en  lam- 
beaux, livres  écorchés  ou  déreliés,  amas  de  vieux 
papiers,  de  gravures,  de  bouts  de  ficelle,  détritus 
bibhographiques  en  tout  genre.  C'est  là  que  trônait 
l'impassible  Quillet,  les  bras  nus,  le  couteau  à  la 
main,  les  reins  ceints  d'un  tablier  de  boucher.  Il 
passait  sa  vie  à  dépecer  des  livres  et  à  en  classer 
méthodiquement  les  débris.  Si  le  livre  privé  de  sa 
reliure  lui  semblait  digne  de  quelque  pitié,  il  ne  le 
déchiquetait  pas  immédiatement  :  il  le  réservait 
pour  ses  clients,  libraires  ou  bouquineurs,  qui 
venaient  sans  cesse  passer  en  revue  les  lamentables 
dépouilles  de  Féquarrissage.  Souvent  le  livre  était 
sauvé  et  allait  se  rajeunir,  en  faisant  peau  neuve. 

1.  Loc.  cit.,  pp.  7()-77. 


288  LE   LIVRE.  '. 

! 
chez  le  relieur.  Mais  une  fois  qu'il  avait  été  condamné     j 

à  mort  par  le  dédain  ou  l'oubli  des  acquéreurs  ordi-  i 
naires,  il  ne  tardait  pas  à  être  mis  en  pièces  et  des-  ; 
tiné  à  divers  usages,  selon  la  qualité  du  papier.  Le  j 
papier  fort,  bien  collé,  des  anciens  livres,  servait  à  ] 
faire  des  sacs  pour  les  treilles  :  le  petit  papier,  de 
format  in-8  et  in-i.  fournissait  des  sacs  à  l'épicerie  ; 
le  petit  papier  mou  et  spongieux,  sans  résistance  et 
sans  solidité,  était  fondu  pour  faire  des  cartonnages. 
Que  Dieu  fasse  paix  à  l'âme  du  bon  et  respectable 
Ouillet,  malgré  les  massacres  de  livres  qu'il  a  si 
longtemps  exécutés  de  sa  propre  main  et  non  sans 
une  affreuse  jouissance!  «  Bon  an,  mal  an.  me 
disait-il  un  jour  en  riant  dans  sa  barbe,  je  travaille 
plus  de  oOOOO  volumes.  .Mais,  ajoutait-il  avec  onc- 
tion, je  ménage  les  livres  de  piété,  car  je  les  vends 
toujours  bien,  et  tout  habillés.  » 

Un  autre  fameux  «  équarrisseur  »  fut  le  libraire 
Devilly  père,  qui  utilisa  de  la  sorte  les  achats  consi- 
dérables, faits  par  lui,  pendant  la  période  révolution- 
naire, «  de  livres  et  de  manuscrits  sai.sis  par  le 
district.  Durant  plusieurs  années,  conte  M.  Bégin ', 
la  principale  occupation  de  Mme  Devilly  la  mère, 
femme  desprit  et  d'ailleurs  très  respectable,  fut  de 
séparer  du  texte  les  miniatures  qui  Tillustraient.  On 

1.  E.-A.  BÉ(iiN,  Mémoires  de  l'Académie  de  Metz-,  xxi\"  an- 
née, ap.  Edouard  Rolvevre,  Connaissances  nécessaires  à  un\ 
hibtiophUe,  .5'  édit..  t.  VIII,  pp.  86-87,.  notes. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  289 

vendait  le  texte  aux  relieurs  ainsi  qu'aux  femmes  de 
ménage  pour  couvrir  leurs  pots  de  beurre  et  de 
confitures,  et  les  images  passaient,  moyennant  deux, 
trois  et  quatre  sous  pièce,  entre  les  mains  des 
enfants  qu'on  voulait  récompenser.  J'ai  mérité  moi- 
môme,  ajoute  M.  Bégin,  quelques-unes  de  ces  minia- 
tures, que  je  conserve  encore  précieusement.  » 

Des  emprunteurs  de  livres,  de  leur  sans-gêne  et  de 
leurs  dégâts,  nous  parlerons  plus  loin  :  un  chapitre 
spécial  leur  est  bien  dû. 

Les  priseurs,  qui  laissent  si  volontiers  choir  de 
leur  nez  de  ces  larges  gouttelettes  chatoyantes  et  am- 
brées; les  fumeurs,  avec  leurs  débris  d'allumettes 
mal  éteintes  ou  noircies,  avec  leur  jus  de  pipe,  leurs 
cendres  de  cigare,  leurs  bouts  de  cigarettes  en  feu, 
sont  encore,  pour  les  livres,  des  causes  de  dangers 
continuels. 

Les  botanistes  qui  font  de  leurs  volumes  une  suc- 
cursale de  leurs  herbiers  et  se  servent  de  leurs 
in-folio  et  in-quarto,  comme  le  bonhomme  Chrysale 
employait  son  gros  Plutarque  à  mettre  ses  rabats, 
pour  classer,  presser  et  aplatir  des  tulipes,  des  iris 
ou  des  jonquilles;  le  jouvenceau  qui  enferme  pieu- 
sement dans  quelque  luxueux  paroissien  ou  dans  un 
élégant  recueil  de  vers  l'humble  violette  ou  l'écla- 
tante et  chère  pensée,  don  d'une  main  mignonne,  à 
jamais  adorée  :  encore  des  ennemis  du  livre  ! 

Et  ces  excellentes  ménagères,  qui,  cherchant  un 

LE    MVltE.    T.    U.  iy 


290  LE  LIVRE. 

solide  parciiemin  pour  couvrir  leurs  pois  de  beurre 
ou  de  conlitures,  ne  trouvent  rien  de  mieux  que 
d'  «  utiliser  »  de  la  sorte  les  vieux  «  bouquins  »  et 
toutes  les  vilaines  «  paperasses  »  relégués  au  gre- 
nier'. Et  ces  généreuses  mamans,  qui,  pour  occuper 
et  distraire  leurs  garçonnets  ou  leurs  fillettes,  pour 
avoir  la  paix  surtout,  leur  donnent  «  des  images  à 
colorier  »,  —  d'antiques  volumes  à  gravures  sur  bois 
et  à  somptueux  frontispices  :  «  On  est  tranquille  au 
moins  pendant  ce  temps-là  !  On  respire  !  Ils  ne  font 
pas  de  bruit,  ces  bons  chéris!  Ils  s'amusent  bien 
ffentimenl-  !  » 


D'une  façon  générale,  d'ailleurs,  les  bibliographes 
n'ont  cessé  de  se  montrer  plus  que  sévères  à  l'égard 

1.  «  ...  Comment  ignorer  aujourd'hui  que,  de  siècle  en 
i?iècle,des  milliers  dépôts  de  confiture  ont  été  hermétique- 
ment fermés  aux  dépens  des  documents  historiques  les 
plus  importants?  La  correspondance  du  cardinal  de  Gran- 
velle  (l'heureux  confident  de  Charles-Ouint),  qui  ne  compte 
pas  moins  de  quatorze  gros  volumes  publiés  par  ordre  de 
Guizot,  en  aurait  oflert  plus  de  vingt  aux  Ages  futurs,  si  les 
ménagères  d'un  antique  château  de  la  Franche-Comté 
n'avaient  pas  eu  plus  de  sollicitude  pour  leurs  pots  de  con- 
serves que  pour  des  souvenirs  diplomatiques  écrits  sur  vieux 
parchemin.  »  (Le  Mafjasin  pilloresi/ue,  1875,  p.  507,  les  Ennemis 
des  livres.) 

2.  Cf.  dans  le  Magasin  pitlorestjve,  années  1875,  187.5,  1870, 
1878,  cette  suite  d'articles  anonymes  humoristiques  très  inté- 
ressants, intitulés  les  Ennemis  des  livres,  auxquels  je  viens 
encore  de  faire  un  emprunt 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  291 

des  femmes,  et  les  ont,  de  tout  temps,  considérées 
comme  d'instinctives,  d'acharnées  et  irréductibles 
ennemies  des  livres. 

Oyez  comme  ces  discourtois  chevaliers  parlent 
d'elles. 

Richard  de  BuRvd'abord,  l'auteurdu  PJdlobibhon, 
qu'on  peut  regarder,  ainsi  que  nous  l'avons  dit', 
comme  le  plus  ancien  des  bibliographes  et  le  père 
de  la  bibliophilie  : 

«  A  peine  cette  bète  (c'est  do  ce  gracieux  nom  que 
l'illustre  évoque   de    Durham  et   grand   chancelier 
d'Angleterre   qualifie  le   beau   sexe,  et  ce  sont  les 
livres  qui,  par  une  audacieuse  et  irrévérente  proso- 
popée,  sont  censés  parler  de  la  sorte),  à  peine  cette 
bête,  toujours  nuisible  à  nos  études,  toujours  impla- 
cable, découvre-t-ellc  le   coin  où  nous  sommes  ca- 
chés, protégés  par  la  toile  d'une  araignée  défunte, 
que,    le   front .  plissé  par  les   rides,    elle   nous    en 
arrache,  en  nous  insultant  par  les  discours  les  plus 
virulents.  Elle  démontre  que  nous  occupons  sans  uti- 
lité le  mobilier  de  la  maison,  que  nous  sommes  im- 
propres à  tout  service  de  l'économie  domestique,  et 
bientôt  elle   pense  qu'il  serait  avantageux  de  nous 
troquer   contre   un  chaperon  précieux,   des  étoffes 
de  soie,  du  drap  d'écarlate  deux  fois  teint,  des  vête- 
ments, des  fourrures,  do  la  laino  ou  du  lin.  Et  ce  se- 

!..  CI",  supra,  l.  I,  p.  'Jô 


292  LE  LIVRE. 


rait  avec  raison,  surtout  si  elle  voyait  le  fond  de   ] 
notre  cœur,  si  elle  assistait  à  nos  conseils  secrets,    , 
si  elle  lisait  les  ouvrages  de  Théophraste'  ou  de  Va-   j 
1ère  Maxime ^  et  si  elle  entendait  seulement  la  lec- 
Ivire  du  xW^  chapitre  de  F  Ecclésiastique^.  » 

«  Les  femmes  bibliophiles!...  s'écrie  de  son  côté 
M.  Octave  Uzanne*.  Je  ne  sache  point  deux  mots  qui 
hurlent  plus  de  se  trouver  ensemble  dans  notre  milieu 

1.  Les  Caractères. 

2.  De  dictis  factisque  memorabilibus,  lib.  IX.  •■  Cet  ouvrage, 
fort  estimé  au  moyen  âge,  fut  traduit  en  France,  dès  le 
milieu  du  xiv  siècle,  par  Simon  de  Hesdin,  contemporain  de 
Richard  de  Bury.  »  (Note  de  Cocheris.)  • 

7).  Richard  de  Bury.  Philobilûion,  chap.  iv,  pp.  ôiMO,  trad. 
Cocheris.  Voici  quelques  versets  de  ce  xxv  chapitre  de 
f Ecclésiastique  : 

<•  Toute  malice  est  légère  au  prix  de  la  malice  de  la  femme  : 
qu'elle  tombe  en  partage  au  pécheur. 

«  La  femme  a  été  le  principe  du  péché,  et  c'est  par  elle 
que  nous  mourons  tous. 

<■  Ne  donnez  point  à  l'eau  d'ouverture,  quelque  petite 
qu'elle  soit,  ni  à  une  méchante  femme  la  liberté  de  se  pro- 
duire au  dehors. 

•>  Si  vous  ne  l'avez  comme  sous  votre  main  lorsqu'elle 
sort,  elle  vous  couvrira  de  confusion  à  la  vue  de  vos  en- 
nemis. » 

En  revanche,  le  chapitre  suivant  (xxvi';  de  l'Ecrlésias tique 
parle  très  élogieusement  et  en  fort  beaux  termes  de  la 
femme  vertueuse,  et  offre  ainsi  la  contre-partie  du  xxv^  : 

■<  La  femme  vertueuse  est  un  excellent  partage,  c'est  le 
partage  de  ceux  qui  craignent  Dieu,  et  elle  sera  donnée  à  un 
homme  pour  ses  bonnes  actions. 

"  Qu'ils  soient  riches  ou  pauvres,  ils  auront  le  cœur  con- 
tent, et  la  joie  sera  en  tout  temps  sur  leurs  visages.  » 

Etc.,  etc. 

i.  Zigzags  d'un  curieux,  les  Femmes  bibliophiles,  p.  .ïO.        ; 


1 


BIBLIOGLASTES   ET   BIBLIOPHOBES.  293 

social  ;  je  ne  conçois  pas  d'accolade  plus  hypocrite, 
d'union  qui  flaire  davantage  le  divorce!  La  femme 
et  la  biblio folie  vivent  aux  antipodes,  et,  sauf  des  ex- 
ceptions aussi  rares  qu'hétéroclites,  —  car  les  filles 
d'Eve  nous  déroutent  en  tout,  —  je  pense  qu'il 
n'existe  aucune  sympathie  profonde  et  intime  entre 
la  femme  et  le  livre  ;  aucune  passion  d'épiderme  ou 
d'esprit;  bien  plus,  je  serais  tenté  de  croire  qu'il  y  a 
en  évidence  inimitié  dinstinct,  et  que  la  femme  la 
plus  affinée  sentira  toujours  dans  «  l'affreux  bou- 
quin »  un  rival  puissant,  inexorable,  si  éminemment 
absorbant  et  fascinateur,  qu'elle  le  verra  sans  cesse 
se  dresser  comme  une  impénétrable  muraille  entre 
elle-même  et  l'homme  à  conquérir.  » 

M.  Paul  EuDEL  remarque  aussi  que  «  la  collection 
(des  livres  particulièrement)  a  toujours  eu  pour  en- 
nemies jurées  nos  chères  compagnes  :  «  C'est  autant 
«  de  moins,  disent-elles,  pour  la  toilette  et  pour  le 
«   train  de  la  maison  '  ». 

1.  Paul  EuDEL,  le  Tniqua/je,  Livres  et  Reliures,  p.  275. 
(Paris,  Dentu,  1887.)  D'après  M.  Firmin  Maill.\rd  {les  Pas- 
sionnés du  livre,  p.  11),  M.  de  Sacy  estime  que  les  femmes 
de  bibliophiles  sont  bien  plus  heureuses  et  bien  plus  riches 
quelles  ne  le  croient  :  <■  Ménagères  qui  avez  le  bonheur  de 
posséder  un  mari  bibliophile,  au  lieu  de  faire  une  figure 
refrognée,  lorsque  vous  voyez  arriver  un  nouveau  paquet 
de  livres,  et  que  la  bibliothèque  envahit  peu  à  peu  tout  l'ap- 
partement, réjouissez-vous  donc!  c'est  la  fortune  de  vos 
enfants  qui  augmente.  Les  robes  de  vos  filles  et  les  cigares 
de  vos  fils,  pour  ne  parler  que  des  cigares,  vous  coûtent 
plus   cher   et  il  n'en  reste  rien....  Puis,    point   de  jalousie, 


-294  LE  LIVRE. 

M.  B.-H.  Gausseron  déclare  de  même,  dans  son 
intéressant  petit  volume  Boiiqniniana* ,  que  «  les 
livres,  jusque  dans  la  maison  du  bibliophile,  ont  un 
implacable  ennemi,  c'est  la  femme....  La  femme, 
l'ennemie-née  du  bibliophile.  » 

«  L'amour  des  livres,  c'est  une  marque  de  délica- 
tesse, mais  c'est  une  délicatesse  d'homme  :  les 
femmes,  pour  la  plupart,  ne  le  comprennent  pas, 
écrit  ]\L  PoREL-.  Pour  les  ouvrages  du  xvni*^  siècle, 
qu'elles  veulent  acquérir  maintenant  parce  qu'ils 
sont  à  la  mode,  elles  ont  été  depuis  longtemps  par- 
ticulièrement malfaisantes.  » 

Et  le  maître  bibliophile  Jacob,  si  expert  en  ces 
matières,  et  d'habitude  cependant  si  courtois  et 
indulgent,  atteste  à  son  tour,  et  nettement  et  formel- 
lement, que  «  les  femmes  n'aiment  pas  les  livres  et  n'y 
entendent  rien  :  elles  font,  à  elles  seules,  l'enfer 
des  bibliophiles  : 

point  de  tracasserie,  la  femme  du  biijliophile  est  néces*ai- 
lement  la  maîtresse  de  la  maison,  pourvu  qu'elle  saclie  s'ar- 
rêter au  seuil  du  cabinet.  ■• 

1 .  BoiKjuiniana,  noies  et  nuliiks  iVun  bihliolofjue,  pp.  56  et  94. 
—  ouvrage  destiné  à  «  tous  les  amants  du  livre,  curifux  des 
opinions  et  des  impressions  de  ceux  qui  l'ont  aimé  avant 
eux  »  (p.  6),  où  l'auteur  a  réuni,  comme  nous  l'avons  fait 
dans  notre  tome  I  et  comme  nous  le  faisons  ici  encore,  un 
grand  nombre  de  maximes  et  pensées  sur  les  livres  et  la 
lecture.  M.  Gausseron  a  glané  de  préférence  parmi  les  écri- 
vains anglais. 

'2.  Préface  du  catalogue  de  sa  bibliothèque,  journal  le 
Temps,  25  février  liiOl. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  295 

Amours  de  femme  et  de  bouquin 

Ne  se  chanlent  pas  au  même  lutrin'  ■>. 

Les  épingles  à  cheveux  sont,  au  dire  de  maints  bi- 
bliographes, le  coupe-papier  habituel  de  la  femme; 
à  moins  qu'elle  ne  préfère  se  servir,  pour  le  même  of- 
fice, de  son  index  ou  du  bout  de  son  pouce,  ce  qui, 
d'une  façon  comme  de  l'autre,  taille  les  bords  du 
livre  en  dents  de  scie. 

«  Ne  confiez  jamais,  ô  bibliophiles,  le  soin  de  cou- 
per un  livre  que  vous  tenez  en  estime  particulière  à 
d'autres  qu'à  vous-mêmes  ;  défiez-vous,  pour  accom- 
plir cette  opération  si  simple  en  apparence,  mais  en 
réalité  si  délicate,  de  cetle  main  mignonne  qui  excelle 
dans  l'art  de  la  broderie  et  qui  ne  connaît  point  de 
rivale  dans  mille  travaux  élégants.  Tout  habile 
qu'elle  est,  cette  main  charmante,  à  laquelle  on  peut 
confier  sans  crainte  la  réparation  du  tissu  le  plus  fin, 
vous  fera  le  plus  innocemment  du  monde  d'innom- 
brables festons  aux  marges  que  vous  voulez  res- 
pecter; bien  heureux  si  le  couteau,  en  déviant  de  la 
ligne  marquée,  ne  tranche  cette  marge  jusqu'au 
texte,  et  perde  ainsi  à  tout  jamais  un  livre  qui  n'est 

1.  Ap.  Octave  Uzanne,  op.  cil.,  p.  31.  On  a  aussi  orthogra- 
phié et  imprimé  ce  distique  boiteux  —  que  M.  Uzanne  traite 
tout  simplement  en  vile  prose  et  écrit  sans  alinéa  —  de  cette 

façon  : 

Amour  de  femme  et  de  bouquin 

Ne  se  chante  au  même  lutrin. 
(Maurice  Cabs,  journal  la  République,  29  décembre  1901.) 


296  LE  LIVRE. 

plus  présentable  aux  yeux  d'un  véritable  biblio- 
phile '.  » 

La  mode  des  papillotes  est,  je  crois,  un  peu  pas- 
sée ;  mais,  alors  quelle  florissait,  les  livres  en  voyaient 
de  belles  et  en  essuyaient  de  cruelles  avec  ces 
dames! 

«  Nous  avons  en  main  un  bel  ouvrage  où  l'on 
avait  coupé  de  quoi  se  faire  des  papillotes,  écrit 
Alkan  aîné-.  Les  femmes  surtout  sont  les  bour- 
reaux des  livres.  (Il  y  a  bien  quelques  exceptions.)  » 

Oui,  certes,  il  y  en  a,  et  de  plus  en  plus'';  mais 
continuons  notre  citation  : 

1.  Le  Magasin  pittoresque,  1875,  p.  262,  les  Ennemis  des 
livres. 

2.  Les  livres  et  leurs  ennemis,  p.  1.'). 

5.  Il  n'y  a,  en  effet,  rien  d'absolu  ici-bas,  et  il  convient  de 
rappeler,  comme  correctif  et  exemples  de  femmes  biblio- 
philes, les  noms  d'Isalieau  de  Bavière,  d'Anne  de  Bretagne, 
de  Catherine  de  Médicis,  de  la  marquise  de  Ponipadour,  de 
la  comtesse  do  Verrue  (la  dame  de  Volupté),  de  la  vicomtesse 
de  Noailles,  des  duchesses  de  Raguse  et  de  Mouchy,  de 
Mlle  Dosne,  de  Mlle  Marie  Pellechet  surtout,  à  qui  ses  im- 
portants travaux  sur  les  incunables  ont  valu  le  titre  (qu'au- 
cune femme  avant  elle  n'avait  porté)  de  bibliothécaire  hono- 
raire à  la  Bibliothèque  nationale;  etc.  (Cf.  Mouravit,  op. 
cit.,  pp.  45-45  et  578;  Mémorial  de  la  librairie  française,  4  juil- 
let 1001,  p.  595;  et  surtout  Ernest  Qlentin-Bauchart,  les 
Femmes  bibliophiles  de  France;  Paris,  Morgand,  1886;  2  vol. 
in-8.)  Le  baron  Ernouf  a  même  revendiqué,  il  y  a  quelque  qua- 
rante ans,  pour  une  vierge  et  martyre  du  x'"  siècle,  le  glorieux 
titre  de  <■  patronne  des  bibliophiles  ».  Il  a  placé  tous  les  amis 
des  livres  sous  la  protection  de  sainte  Wiborade  {Weibrath, 
femme  sage  et  de  bon  conseil),  qui,  issue  d'une  riche  et 
puissante  famille  de  la  Souabe,  se  retira  dans  une  cellule 


BIBLIOCLASTES  ET  BIRUOPHOBES.  297 

«  Nous  lisons,  dans  un  petit  volume  supérieure- 
ment imprimt'  par  Pilrat  aîné,  à  Lyon,  1879,  petit 
in-S,  papier  leinlé,  encadrements  rouges,  ayant 
pour  litre  Icx  Ennemis  /les  livres,  par  un  Biblio- 
phile', ce  qui  suit  : 

«  J'ai  connu  un  bibliopliile  qui  venait  d'acquérir 
«  un  livre,  à  la  recherche  duquel  il  était  depuis  long- 
voisine  du  monastère  de  Saint-Gall,  et  s'occupa  à  broder 
et  orner  les  étoffes  destinées  î'i  couvrir  les  nombreux  et 
somptueux  manuscrits  que  possédait  ce  monastère.  Une 
horde  de  barbares  et  de  païens,  des  Hongrois,  ayant  envahi 
le  pays,  la  noble  recluse  courut  chez  les  moines  en  pous- 
sant ce  cri,  qui  remplissait  d'enthousiasme  le  baron  bio- 
graphe, et  mérite  encore  la  reconnaissance  de  tous  les  biblio- 
{)hiles  :  •'  Sauvez  d'abord  les  livres!  Cachez-les!  Vous  vous 
occuperez  ensuite  de  mettre  à  l'abri  les  vases  sacrés!  » 
Est-ce  cette  i)réierence  qui  lui  valut  un  si  prompt  châtiment, 
—  ou  une  si  soudaine  récompense  céleste?  Tant  il  y  a  que, 
les  barbares  partis,  Wiborade  fut  trouvée  morte  dans  sa  cel- 
lule, la  tète  fracassée  par  trois  coups  de  hache,  et  baignant 
dans  son  sang.  (Cf.  Bulletin  du  bibliophile,  14"  série,  1860, 
pp.  lW.t-1446,  article  du  baron  Ernouk,  intitulé  :  Une  Martyre 
hihtiophile.)  On  pourrait  ajouter  encore  ici  le  nom  d'une 
célèbre  abbesse  du  xir'  siècle,  llerrade  de  Landsperg  ou 
Landsberg  (....-H95),  qui  composa  et  calligraphia  de  sa 
propre  main  Vllortus  deliciarum,  sorte  d'encyclopédie  abré- 
gée des  connaissances  humaines  au  point  de  vue  religieux, 
admirable  manuscrit  de  648  feuillets,  orné  d'un  grand  nombre 
lie  dessins  et  de  figures  coloriées,  qui  se  trouvait  dans  la 
hibliothèque  de  Strasbourg  et  a  péri,  en  1870,  durant  l'incen- 
liic  allumé  par  les  obus  prussiens.  (Cf.  P.  Louisy,  le  Livre 
•■l  les  Arts  ijui  s'y  rattachent,    p.   56;    Michaud,  op.   cit.;  La- 

ROL'SSE,  op.    cit.) 

1.  D'après  Lohenz,  Catalogue  général  de  la  librairie  fran- 
■aise,  cet  ouvrage,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  les  arti- 
cles anonymes  publiés  sous  le  même  titre  dans  le  Magasin 
pittoresque,  a  pour  auteur  Mulsant  (Etienne). 


298  LE  LIVRE. 

«  temps;  il  eut  l'imprudence  de  le  laisser  sur  la 
«  table  de  son  cabinet.  Le  lendemain  du  jour  de 
«  son  acquisition,  il  trouva  sa  femme,  entrée  par 
«  hasard  dans  son  lieu  de  travail,  occupée  à  déchi- 
«  rer  les  feuillets  de  ce  livre,  pour  en  faire  des 
«  papillotes  aux  boucles  de  ses  cheveux'.  » 

M.  René  Vallerv-Radot  a  ainsi  résumé*  la  ques- 
tion «  Femmes  et  Livres  »  : 

«  ...  Il  y  a  un  ennemi  plus  dangereux  encore  (que 
le  feu,  l'eau,  le  gaz,  etc.),  le  plus  difficile  à  vaincre, 
ennemi  de  tous  les  jours,  de  toutes  les  heures,  fure- 
tant partout,  décidé  à  toutes  les  luttes  ouvertes  ou  à 
toutes  les  ruses  sournoises  :  la  femme. 

«  En  dehors  de  rares  et  très  nobles  exceptions, 
les  femmes  sont  antibibliophiles.  Un  livre,  à  leurs 
yeux,  n'est  pas  plus  qu'un  journal  :  elles  le  plient, 
elles   le  froissent,    elles  le   retournent.    Un  coupe- 

1.  Alkan  aîné,  op.  cit.,  p.  15.  Citons  encore,  en  bas  de 
page  lout  au  moins,  cette  drolatique  anecdote,  contée,  à 
peu  près  en  ces  termes,  par  la  Revue  de  poche  (l'"  année, 
n"  '2,  s.  d.),  sous  la  rubrif[ue  :  Enfants  terribles!  ■■  Ux  Poète 
(en  visite)  :  Je  me  suis  permis,  Madame,  de  vous  envoyer 
mon  nouveau  recueil,  les  derniers  nés  de  ma  Muse....  —  La 
Dame  :  Et  je  vous  en  remercie  infiniment,  Monsieur.  Vos 
vers  sont  exquis,  et  j'en  suis  encore  tout  extasiée....  Mais 
où  l'ai-je  donc  mis,  ce  charmant  petit  volume?  —  Charlot 
(bambin  de  cinq  ans)  :  Mais  tu  sais  bien,  maman!  Aussitôt 
reçu,  lu  l'as  mis  sous  le  pied  de  la  table,  pour  qu'elle  ne 
boite  pas.  Tu  ne  te  souviens  donc  plus!  » 

2.  Dans  sa  préface  de  la  réimpression  de  l'opuscule  de 
Charles  Nodier,  le  Bibliomane.  pp.  xi-xn.  (Paris,  Conquet, 
1894.) 


i 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  299 

papier  manque-t-il?  elles  prennent  une  carie,  une 
épingle,  même  une  épingle  à  cheveux.  S'agit-il  de 
livres  rares?  le  moindre  bibelot  les  intéresse  plus 
que  toutes  les  premières  éditions'.  Elles  préfèrent 
un  bout  de  ruban  à  la  plus  exquise  reliure.  Ne  leur 
confiez  pas,  en  le  retirant  du  rayon  sacré  qu'un 
bibliophile  appelait  «Je  reliquaire  »,  un  petit  livre  à 
faire  pâlir  de  joie  :  elles  l'ouvriraient  en  lui  cassan 

1.  "  Pourquoi  les  livres  coùlent-ils  si  bon  marché  et  les 
hibelols  si  chei'?  C'est  que  les  femmes  adorent  les  bibelots 
et  qu'elles  ne  s'intéressent  pas  aux  livres.  Le  bibelot  est 
décoratif,  on  le  met  dans  son  salon,  on  l'accroche  aux 
murs;  tout  le  monde  le  remarque  et  s'extasie....  »  (Adolphe 
BrussoN,  Portraits  intimes.  Un  amateui-  de  vieux  livres 
[Xavier  Marmier].  p.  '2-4.)  «  Une  femme  élégante  et  riche,  une 
femme  d'esj)rit,  a  noté  Mme  de  Girardin,  attend  patiemment 
deux  mois  pour  lire  un  roman  de  George  Sand,  et  l'idée  ne  lui 
vient  pas  de  l'acheter  [elle  préfère  avoir  recours  aux  cabi- 
nets de  lecture];  et,  dans  son  élégante  demeure,  vous  trouve- 
icz  toutes  les  splendeuis  imaginables....  Cependant  il  est 
une  justice  à  rendre  à  nos  jeunes  élégantes  :  elles  n'ont 
point  de  livres,  c'est  vrai,  mais  elles  ont  de  superbes  Inblio- 
thèfjues,  des  armoires  de  Boule  d'un  grand  prix,  auxquelles 
on  a  laissé,  par  respect,  le  nom  monteur  de  bibliothèque. 
Mais  ne  craignez  pas  que  ces  belles  armoires  restent  inu- 
tiles; non,  certes;  on  leur  donne  un  très  noble  emploi; 
voyez,  dans  celle-ci,  les  chapeaux,  les  bonnets  et  les  turbans 
de  Madame....  Au  fond  des  plus  petites  armoires,  sur  les 
étagères,  pas  un  livre  non  plus....  Vous  trouvez  des  bergers 
en  flacon,  des  chiens  de  porcelaine,  des  magots  chinois.... 
Mais  à  quoi  bon  des  livres?  O  progrès!  Que  voulez-vous? 
les  jeunes  femmes  ne  lisent  plus,  et,  chose  plus  terrible, 
hélas!  celles  qui,  par  exception,  lisent  encore  un  peu  ...écri- 
vent!! »  Mme  Emile  de  Girardin,  le  Vicomte  de  Launay, 
Lettres  parisiennes,  16  décembre  1837,  t.  I,  pp.  288-289;  Paris, 
Calmann  Lévy,  1878.) 


300  LE   LIVRE. 

le  dos.  Le  meilleur  des  maris  peut  donner  la  clef  de 
son  folTre-fort  à  sa  femme:  il  ne  doit  pas  lui  donner 
la  clef  de  sa  bibliothèque.  Il  ne  faut  jamais  laisser 
une  femme  seule  avec  un  livre.  —  Tels  devraient 
être  les  principes  de  presque  tous  les  bibliophiles 
mairies.  * 


Parmi  les  ennemis,  sinon  des  livres,  du  moins 
des  beaux  livres,  nous  avons  mentionné  saint  .Jérôme 
et  les  religieux  de  Cîteaux',  qui  condamnaient 
l'ornementation  et  le  luxe  des  manuscrits. 

Nous  avons  parlé  aussi  du  célèbre  ingénieur  et 
marin  Renau  d'Eliçagaray,  Petit-Renau-,  qui  avait 
une  aversion  prononcée  pour  tous  les  livres,  sauf 
pour  l'ouvrage  de  Malebranche,  la  Recherche  de  la 
vérité. 

Dans  une  de  ses  boutades  coutumières,  Jean- 
Jacques  Rousseau  nous  a  formellement  avertis  de  sa 
haine  du  papier  imprimé  :  «  Je  hais  les  livres;  ils 
napprennent  qu'à  parler  de  ce  qu'on  ne  sait  pas^  ». 
Ce  qui  ne  l'empêchait  point,  bien  qu'ayant  «  très  peu 
lu  durant  le  cours  de  sa  vie  '  »,  davoir  tant  fréquenté, 
surtout  dans  sa  jeunesse,  —  et  fréquenté  presque 

L  Supra,  chap.  v,  p.  143,  n.  1. 
2.  Supra,  t.  1.  p.  '249. 

5.  Emile,  livre  111,  t.  1,  p.  565.  (Paris,  Hachette,  1862.) 
4.  David  Hume,  lettre  citée  par  Sainte-Beuve,  Causeries 
du  lundi,  t.  H,  p.  79.  Cf.  supra,  chap.  iv,  p.  154,  n.  2. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  301 

exclusivement,  —  Plutarque,  Montaigne  et  Locke, 
qu'on  a  dit  avec  raison  «  que  le  fond  des  idées 
de  YÉmile  est  tout  entier  dans  ces  trois  écri- 
vains '  ». 

Nous  avons  vu  le  roi  Charles  X  manifester,  tout 
comme  Henri  IV,  son  peu  de  goût  pour  la  lecture-, 
et  entendu  la  maréchale  Lefebvre  proclamer  qu'elle 
n'était  point  du  tout  lisarde^. 

Charles  Nodier  nous  a  prévenus  que  l'amour  des 
livres  devenait  de  plus  en  plus  rare  ^  :  «  Aujourd'hui 
l'amour  de  l'argent  a  prévalu  :  les  livres  ne  portent 
point  d'intérêt....  Nos  grands  seigneurs  de  la  poli- 
tique, nos  grands  seigneurs  de  la  banque,  nos 
grands  hommes  d'État,  nos  grands  hommes  de  let- 
tres, sont  généralement  bibliop/iobes.  » 

«  Nos  grands  hommes  de  lettres  »  :  oui,  si  étrange, 
incroyable  et  inconcevable  que  la  chose  puisse  pa- 
raître, parmi  les  ennemis  des  livres  et  des  Lettres, 

i.  L'abbé  Morellet,  ap.  Peignot,  Manuel  du  bibliupliilc, 
t.  I.  p.  Ô14. 

2.  Supra,  t.  I,  p.  125.  Ce  qui  n'empêcha  pas,  notons-le 
pour  rester  impartial,  le  roi  Charles  X,  alors  qu'il  n'était 
(jue  comte  d'Artois,  de  ■■  signaler  son  goût  pour  les  lettres  ■■ 
en  faisant  imprimer  à  ses  frais,  par  Ambroise  Didot,  de  1780 
à  1784,  une  collection  d'ouvrages  français  tout  à  fait  remar- 
quable. "  Il  était  difficile  que  la  typographie  produisit  rien 
de  plus  joli  que  ces  soixante-quatre  petits  volumes,,  que  l'on 
placera  toujours  parmi  les  chefs-d'œuvre  des  Didot.  ••  (J.-C. 
Brunet,  Manuel  du  libraire,  t.  II,  col.  \~û,  art.  Collection.) 

"(.  Supra,  ibid. 

4.  Cf.  supra,  chap.  iv,  p.  142,  n.  1. 


302  LE  LIVRE. 

nous  rélevons  les  noms  de  beaucoup  de  gens  de 
lettres,  et  des  noms  des  plus  retentissants  et  des 
plus  grands. 

«  Chateaubriand  (1768-1848)  avait  une  antipathie 
et  une  aversion  bien  singulières  de  la  part  d'un  quasi- 
historien  :  il  ne  pouvait  soutTrir  les  livres.  Mme  de 
(Chateaubriand  écrivait,  le  10  juillet  1859,  à  un  vieil 
ami  de  Lyon,  l'abbé  de  Bonnevie  :  «  Le  bon  abbé 
<•  Deguerry  vous  aura  dit  que  nous  sommes  très 
«  contents  de  notre  appartement.  M.  de  Château- 
«  briand  surtout  en  est  enchanté,  parce  qu'il  n'y  a 
«  pas  moyen  d'y  placer  un  livre  :  vous  connaissez 
«  l'horreur  du  patron  pour  ces  nids  à  rats  qu'on 
«  appelle  bibliothèques'.  » 

Ajoutons  que  Mme  de  Chateaubriand  partageait 
l'aversion  de  son  illustre  époux  :  «  Elle  n'estimait 
guère   les  livres   qu'au    poids....  Elle  eût  été  bien 

1.  Sainte-Belve,  Ch'ileauhriaud  et  son  groupe  littéraire, 
t  IL  pp.  70-7 K  noie.  Celte  ■•  horreur  du  patron  •  pour  les 
livres  et  les  bibliothèques  ne  l'empêchait  pas  de  glisser, 
dans  une  note  de  son  Itinéraire  de  Paris  à  Jérusalem  (t.  II, 
p.  48;  Paris,  Didol,  1877),  ces  considérations,  qui  sont  plus 
que  jamais  d'actualité  :  «  Aujourd'hui,  dans  ce  siècle  de 
lumières,  l'ignorance  est  grande.  On  commence  par  écrire 
sans  avoir  rien  lu,  et  l'on  continue  ainsi  toute  sa  vie.  Les 
véritables  gens  de  lettres  gémissent  en  voyant  cette  nuée 
de  jeunes  auteurs  qui  auraient  peut-être  du  talent  s'ils 
avaient  quelques  études.  Il  faudrait  se  souvenir  que  Boileau 
lisait  Longin  dans  l'oiiginal,  et  que  Racine  savait  par  cœur 
le  Sophocle  et  l'Euripide  grecs.  Dieu  nous  ramène  au  siècle 
des  pédants!  Trente  Vadius  ne  feront  jamais  autant  de  mal 
aux  Icllres  quun  écolier  en  bonnet  de  docteur.  ■• 


BIBLIOCLASTES  ET   BIBLIOPHOBES.  303 

fâchée  de  perdre  son  temps  à  lire,  »  nous  avoue 
Danielo',  le  secrétaire  de  Chateaubriand.  Et,  par- 
lant de  son  patron,  il  dit  encore  :  «  Je  ne  crois  pas 
même  qu'il  ait  jamais  eu  une  édition  bien  complète 
de  ses  œuvres.  Quand  il  avait  besoin  d'un  livre  ou 
d'une  recherche,  j'étais  là  pour  aller  aux  biblio- 
thèques publiques.  » 

Tout  comme  Suakespeare,  qui  ne  devait  pas  être 
<j;:rand  liseur,  puisque  «  son  ignorance  faisait  pitié  à 
Ben  Johnson-^  »,  «  Victor  JiuGO  (1802-1885)  lisait 
très  peu,  et  c'est  en  fouillant  dans  son  imagination, 
aidée  de  Sauvai  et  de  l'historien  Pierre  Matthieu, 
qu'il  a  édifié  sa  Notre-Dame'».  La  bibliothèque  de 
Victor  Hugo  était  «  très  peu  nombreuse  (si  tant  est 
(ju'il  eût  une  bibliothèque)  »,  dit  encore  Sainte- 
Beuve  \  Jules  Simon  est  plus  précis  et  plus  formel  : 
«  Victor  Hugo  n'avait  pas  un  seul  livre  chez  lui, 
écril-iP;  j'en  ai  vingt-cinq  mille  chez  moi.  On 
peut  se  passer  de  livres  quand  on  est  Victor  Hugo. 
Quand  on  n'est  que  moi,  on  n'en  a  jamais  assez.  » 

De  même  pour  Lamartine  (1790- I8G9  :  «  Lamartine 
n'avait  jamais  eu  de  goût  pour  la  lecture.  «  Je  n'ai 


1.  A)'.  Fertiault,  les  Amourenxdn  livre,  \).   198. 

2.  Gustave  Planche,  Portraits  littéraires,  t.  II,  p.  549.  (Pa- 
ris, Werdet,  1856.) 

5.  Sainte-Beuve,  Nouvelle  Correspondance,  p.  '280,  lettre  du 
15  juin  1868. 

4.  Nouveaiix  Lundis,  t.  IV,  p.  454,  Appendice. 

5.  Ap.  Georges  Brcnel,  le  Livre  à  travers  les  âges,  p.  5. 


304  LE  LIVRE. 

«  commencé  à  lire,  disait-il,  que  vers  cinquante 
«  ans,  à  l'âge  où  les  autres  relisent.  »  A  partir  de 
cette  date  de  sa  vie,  ce  qui  l'intéresse,  ce  sont  les 
mémoires  du  xvn*^  et  du  xvnr=  siècle,  et,  phénomène 
bizarre,  surtout  la  correspondance  de  Voltaire'.  » 

Guy  DE  Maupassant  (1850-1895)  non  plus  n'aimait  \ 
pas   à  lire  :  «  il  a   avoué  lui-même  plusieurs  fois   > 
son  manque  de  goût  pour  la  lecture.  11  pensait  que   * 
les  livres,  parce  qu'ils  déforment  nécessairement  la 
réalité   en   la  limitant,  trompent    et  faussent  l'e^ 
prit^  .. 

Il  y  a  un  autre  aveu,  une  autre  explication,  plus 
exacte  peut-être  et  plus  franche,  due  à  Chateau- 
briand •"'  :  «  Si  nous  lisions,  nous  aurions  moins  de 
temps  pour  écrire,  et  quel  larcin  fait  à  la  postérité!  » 

«  Je  suis  aussi  peu  bibliophile  que  possible,  décla- 
rait Emile  Zola  (1 840-1902)  ^  et  tous  les  livres  de  ma 
très  pauvre  bibliothèque  sont  des  livres  d'écolier,  les 
éditions  les  plus  communes  et  les  plus  commodes.  » 

Posséder  des  éditions  «  communes  »  n'est  pas  un 
mal,  d'autant  plus,  en  effet,  que  ces  éditions  sont  sou- 
vent «  les  plus  commodes  »  ;  mais  encore  faudrait-il 

1.  Edmond  Texier,  Lamartine,  ap.  Staaff,  la  Littérature 
française,  t.  III,  Cinquième  cours,  pp.  55(5-557. 

2.  Edouard  Maynial,  la  Composition  dans  les  romans  de 
Maupassant,  Revue  hleue,  51  octobre  1005,  p.  5(i5. 

3.  Études  ou  Discours  liistoriques,  préface,  p.  24.  (Paris, 
Didot,  1861.) 

4.  Aji.  Georges  Brunel,  op.  cit.,  p.  5. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBIJOPHOBES  305 

s'en  servir,  de  ces  humbles  volumes,  faudrait-il  les 
lire.  Or,  Zola,  selon  ses  propres  paroles,  n'avait 
pas  le  temps  de  lire  :  il  écrivait  trop.  «  Quel  est 
donc,  disait-il  un  jour  à  Léon  de  la  Brière',  celui 
d'entre  nous  qui  s'amuse  à  lire,  j'entends  à  lire  des 
livres,  sans  y  être  contraint  par  un  travail  qu'il 
médite  et  prépare,  par  une  œuvre  qui  nécessite  des 
recherches  dans  ces  livres  mômes?  Il  n'y  a  que  les 
flâneurs,  que  les  paresseux  qui  ont  le  temps  de  lire^  ! 
—  Pourtant,  objectait  La  Brière,  nos  meilleures 
hx'tures,  celles  qui  nous  procurent  le  plus  de  plaisir, 
sont  précisément  celles  qu'on  fait  pour  elles-mêmes, 
pour  elles  seules....  —  Bah!  Bah!  Est-ce  que  les 
charcutiers  s'avisent  jamais  de  manger  du  boudin? 
Mais  non,  mon  ami  !  Ils  laissent  leur  marchandise 
aux  clients  !  »  conclut  Zola. 

Et  qui  ne  se  rappelle  la  superbe,  la  mémorable  et 
inoubliable  déclaration  de  Pierre  Loti  (1850-....), 
dans  son  discours  de  réception  à  l'Académie  fran- 
çaise :  «  Je  ne  lis  jamais....  Par  paresse  d'esprit,  par 
frayeur  inexpliquée  de  la  pensée  écrite,  par  je  ne 
sais  quelle  lassitude  avant  d'avoir  commencé,  je  ne 
LIS  PAS.  »  Emule  de  la  bonne  maréchale  Lefebvre,. 
je   ne  suis  point    du    tout   lisard;  je   sais    tout,  je 

1.  Cf.  mon  volume  le  Dîner  des  Gens  de  lettres,  Souvenirs 
littéraires,  pp.  185-18G.  (Paris,  Flammarion,  1903.) 

i.  "  La  lecture,  cette  paresse  déguisée....  ».  (Le  Père  Gra- 
TRY  :  cf.  supra,  1. 1,  p.  195,  n.  2.) 

I.E    LIVRE.    T.    II.  20 


306  LE  LIVRE. 

comprends  tout,  j'ai  de  moi-même  el  ah   ovo  l'om- 
niscience  infuse  '. 

Sainte-Beuve,  ce  si  délié  et  expert  observateur 
des  gens  de  lettres  et  des  choses  littéraires,  a  fort 
bien  reconnu  et  nettement  attesté,  et  expliqué  aussi, 
ce  phénomène  :  «  Les  grands  auteurs,  une  fois 
arrivés  à  la  gloire,  se  lisent  et  ne  lisent  guère  qu'eux- 
mêmes^  ».  Et,  ajoutons-le,  combien  d'écrivains  se 
croient  ici  «  grands  auteurs  »,  se  figurent  être  «^  arri- 
vés à  la  gloire  »  ;  combien,  en  dehors  de  Pierre  Loti, 
d'Emile  Zola,  de  Maupassant,  etc.,  a  ne  lisent  guère 
qu'eux-mêmes  »  ! 

Rappelons  d'ailleurs  cette  autre  remarque,  cet 
autre  principe,  aussi  formulé  par  Sainte-Beuve  ^  : 
«  Ce  sont  les  ignorants  comme  Pascal,  comme  Des- 
cartes, comme  Rousseau,  ces  hommes  qui  ont  peu 
lu,  mais  qui  pensent  et  qui  osent,  ce  sont  ceux-là 
qui  remuent  bien  ou  mal  et  qui  font  aller  le  monde  ». 
Nous  avons  vu*  que  Mélanchthon  bornait  toute  sa 
bibliothèque  à  quatre  auteurs  :  Platon,  Pline,  Plu 
tarque  et  Ptolémée.  Le  philosophe  matérialiste 
HoBBEs  (1588-1079),  lui,  «  ne  possédait  point  de  biblio- 

1.  A  quoi  sert-il  de  lire?  On  sait  tout  aujoiirdluii. 

(Chéron,  le  Tartuffe  de  mœurs,  comédie  (1789).  acte  III, 
se.  v.) 

'2.  Sainte-Beuve,  Chateaubriand  et  son  groupe  littéraire,  1. 1, 
p.  ti09. 

5.  Causeries  du  lundi,  t.  II,  pp.  185-186. 

4.  Supra,  t.  I,  p.  2.Ô1. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  307 

thèque.  Il  avait  très  peu  lu  dans  son  enfance,  et  sou- 
vent il  disait  à  ses  amis  :  «  Depuis  iàge  de  seize  ans 
€  je  n'ai  pas  ouvert  un  livre  ».  Il  a  dit  encore  :  «  Si 
«  j'avais  lu  autant  de  livres  que  tels  et  tels,  je  serais 
«  aussi  ignorant  qu'ils  le  sont'  ». 

«  Les  génies  ;  hommes  de  génie;  lisent  peu,  prati- 
quent beaucoup  et  se  font  d'eux-mêmes,  »  affirmait 
Diderot-.  Ce  qui  est  en  complet  désaccord  avec  l'as- 
sertion si  «  intrépide''  »,  si  téméraire  d'Emerson, 
que  nous  avons  vue  citée  par  Jules  Levallois  :  «  Les 
hommes  de  génie  doivent  être  de  grands  liseurs  ». 

Il  y  a  même  eu  des  gens  de  lettres  partisans  de  la 
destruction  des  livres. 

Dans  le  Mercure  du  15  février  17U4,  le  critique 
Laharpe  (17Ô9-1805),  ci-devant  membre  de  l'Aca- 
démie française,  et  pour  le  quart  d'heure  fougueux 
démagogue,  en  attendant  qu'il  devînt  aristocrate 
forcené,  se  contente  de  demander  qu'on  supprime 
les  armoiries  «  des  tyrans  »  sur  les  plats  des  volumes 
de  la  Bibliothèque  nationale,  qu'on  fasse  disparaître 

1.  Ferti.\llt,  /es  Amoureux  du  livre,  p.  558. 

2.  Ap.  Albert  Colligxon,  la  Religion  des  Lettres,  p.  .ÏS'J. 

ô.  -  Emerson,  avec  cette  intrépidité  d'assertion  qui  le 
caractérise....  ••  (Jules  Levallois  :  cf.  supra,  chap.  iv,  p.  lôo). 
D'autre  pari.  —  et  pour  tâcher  de  faire  entendre  tous  les 
sons,  —  H.  DE  Balzac  a  noté  que  -  les  grands  conteurs  : 
Ésope,  Lucien,  Boccace,  Babelais,  Cervantes,  Swift.  La  Fon- 
taine, Lesage,  Sterne,  Voltaire,  Walter  Scott,  les  Arabes 
inconnus  des  Mille  et  une  IS'uits.  sont  tous  des  hommes  de 
génie  autant  que  des  colosses  d'érudition  >■.  (Petites  Misères 
de  la  vie  conjugale,  p.  164;  Paris,  Librairie  nouvelle,  1862.) 


308  LE  LIVRE. 

«  les  enveloppes  royales  qui  déshonorent  ces  maté- 
riaux immortels  »,  dût  celte  opération  coûter  quatre 
millions.  «  Nous  n'en  sommes  pas  à  quatre  millions 
près,  quand  il  s'ag-it  d'une  opération  publique,  vrai- 
ment républicaine,  et  qui  intéresse  l'honneur  na- 
tional'. » 

La  Convention,  grâce  en  partie  à  Marie-Joseph 
Chénier,  repoussa  celte  barbare  et  stupide  propo- 
sition. 

Mais  un  autre  écrivain  du  même  temps,  ce  para- 
doxal et  ce  fou  de  Sébastien  Mercier  (1740-1814)*, 
—  qui  déclarait  que  le  cri  de  la  grenouille  est  des 
plus  agréables  à  entendre,  et  que  le  prétendu  chant 
du  rossignol  est  horripilant  ;  que  c'est  le  soleil  qui 
tourne  autour  de  la  terre;  etc."',  —  Mercier  n'avait 
pas  attendu  l'avènement  de  la  Révolution  pour  ré- 
clamer la  suppression  des  bibliothèques  publiques. 

«    Ce   monument   du   génie   et   de   la  sottise,  — 

1.  Ap.  Eugène  Despois,  le  Vandalisme  révolutionnaire, 
p.  221.  Voir  particulièrement,  dans  cet  ouvrage,  sur  le  sujet 
qui  nous  occupe,  les  chapitres  xv  et  xvi,  Rapports  de  Gré- 
goire sur  le  vandalisme  et  Bibliothèques. 

2.  «  Fou  furieux  »,  dit  le  bibliophile  Jacob  {F Intermédiaire 
des  chercheurs  et  curieux,  10  février  1877,  col.  75);  mais  qui 
ne  manque  pas  de  talent,  et  dont  les  écrits  sont  d'une  ori- 
ginalité parfois  pleine  d'intérêt. 

5.  Cf.  Larousse,  op.  cit.  ••  Ce  bizarre  Mercier...,  qui  s'in- 
titulait lui-même  ■■  le  premier  livrier  de  France  »,  est  un 
de  ces  excentriques  qualifiés  aui  frisent  le  génie  et  qui  le 
manquent....  Il  ne  pouvait  souffrir  un  livre  relié,  et,  dès  qu'il 
en  tenait  un.  il  lui  cassait  le  dos.  (Sainte-Beuve,  Nouveaux 
Lundis,  t.  X,  p.  84.) 


BIBLIOGLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  309 

disait-il  de  la  Bibliothèque  du  Roi,  en  1781,  —  prouve 
que  le  nombre  des  livres  ne  fait  pas  les  richesses  de 
TespHt  humain.  C'est  dans  une  centaine  de  volumes 
que  résident  son  opulence  et  sa  véritable  gloire.... 
Oui  saisira  un  flambeau  pour  anéantir  cet  absurde 
amas  de  vieilles  et  folles  conceptions  (c'est  toujours 
de  la  Bibliothèque  royale  qu'il  s'agit),  que  le  génie, 
méconnaissant  ses  propres  forces  et  se  confiant  en 
autrui,  va  consulter  encore  dans  ses  premières 
années,  et  qui  lui  font  perdre  un  temps  précieux!  » 
C'était  à  peu  près  ou  plutôt  absolument  le  même 
langage  que  tenait  au  bibliophile  Jacob,  à  qui  j'em- 
prunte ces  détails',  non  pas  un  révolutionnaire,  un 
énergumène  ou  un  halluciné,  mais  un  savant  de 
l'Institut,  un  ministre  de  Napoléon  111,  le  maréchal 
Vaillant  (1790-1872)  :  «  Je  vous  fais  de  la  peine, 
reprit  le  maréchal  en  voyant  mon  air  consterné,  — 
continue  le  bibliophile  Jacob;  —  je  ne  puis  pas  cepen- 
dant vous  cacher  ce  que  je  répète  sans  cesse  au 
conseil  des  ministres  :  Les  bibliothèques  publiques 
ne  servent  qu'à  nourrir  les  vers  et  les  souris,  en 
coûtant  beaucoup  d'argent  à  l'État,  et  en  occu- 
pant de  vastes  bâtiments  qu'on  pourrait  mieux  em- 
ployer....—  Oui,  répliquai-je  audacieusement,  si  on 
les  transformait  en  casernes?...  —  Pourquoi  pas? 
repartit  vivement   le  ministre,   qui  n'aimait   pas   la 

1.  ] S  Intermédiaire  des  chercheurs  el  curieux,  10  février  1877, 
col.  75-70. 


310  LE  LIVRE. 

contradiction.  Au  reste,  j'attends  qu'un  bon  incen- 
die nous  en  débarrasse,  un  jour  ou  l'autre.  » 

Ce  «  bon  incendie  »,  la  Commune  allait  se  charger 
de  l'allumer,  et  ce  n'est  pas  sa  faute  si  nous  n'avons 
pas  été  «  débarrassés  »  de  la  Bibliothèque  nationale 
et  des  autres,  comme  de  celle  du  Louvre. 

Mais  le  comble,  c'est  le  bibliothécaire  bibliophobe, 
le  bibliothécaire  biblioclaste,  le  bibliothécaire  qui 
n'aspire  qu'à  voir  flamber  tous  les  livres  dont  il  a 
la  garde,  et  qui  appelle  ce  beau  jour  de  tous  ses 
vœux.  Les  types  de  cette  race  n'abondent  pas,  et  l'on 
n'en  cite  jusqu'ici  qu'un  exemple  :  c'est  encore  le 
bibliophile  Jacob  qui  nous  le  fournit.  «  Il  y  a  vingt 
ans  et  plus,  écrivait-il  en  1877\  on  avait  fait  un  bi- 
bliothécaire dans  une  de  nos  grandes  bibliothèques 
publiques;  on  l'avait  fait  de  rien,  car  c'était  un 
poète  pour  tout  potage.  Poète  et  bibliothécaire, 
c'est  l'eau  et  le  feu.  Je  fis  compliment  au  nouveau 
bibliothécaire  :  «  Oh!  me  répondit  le  poète,  de  l'air 
«  le  plus  dégagé,  je  fais  des  vœux  tous  les  jours 
«  pour  que  la  Bibliothèque  brûle.  —  La  Bibliothè- 
«  que  où  vous  êtes  employé!  m'écriai-je  stupéfait. 
«  —  Sans  doute...  comme  la  bibliothèque  d'Alexan- 
«  drie.  A  quoi  bon  tant  de  livres  qu'on  ne  lit  pas  et 
a  qui  ne  méritent  pas  d'être  lus?  Il  y  a  cinquante  à 
«  soixante  ouvrages  à  conserver,  cela  suffit,  et  ces 

L  L'Intermédiaire  des  chercheurs  et  curieux.  10  février  1877, 
col.  75. 


BIBLIOCLASTES  ET  BIBLIOPHOBES.  311 

«  ouvrages-là  sont  dans  les  mams  de  tout  le  monde. 
«  Le  reste  n"est  bon  qu'à  être  dévoré  par  les  vers  ou 
«  mis  en  cendres.  —  Et  vous  êtes  bibliothécaire! 
«  repris-je  en  lui  tournant  le  dos.  » 

C'est  en  18o!2  ou  18')5,  à  la  Bibliothèque  de  l'Ar- 
senal, que  la  scène  s'est  passée.  Bien  entendu,  parmi 
ces  cinquante  ou  soixante  ouvrages  sauvés  du  dé- 
sastre, ceux  du  barde  en  question  devaient  se  trouver, 
ou  plutôt  il  ne  devait  plus  rester  sur  terre  que  ceux- 
là,  que  le  recueil  de  ses  chants  patriotiques  et  bibli- 
ques, fort  émouvants  d'ailleurs,  vibrants,  fulgurants 
et  superbes  '. 

1.  DiBDiN  raconte,  dans  son  Voiiarjc  hibliographiquc...  en 
France  (t.  IV,  p.  28),  que  "  Barrère  [le  conventionnel]  proposa 
à  Mercier  [de  Saint-Léger]  comme  une  pensée  lumineuse, 
d'extraire  un  abrégé  du  contenu  de  chaque  livre  de  la  Biblio- 
thèque nationale;  de  faire  imprimer  avec  magnificence  ces 
extraits  par  Didot,et  ensuite  </e  brûler  tou.-i  les  livres  d'où  Us 
auraient  clé  pris.  Cet  idiot  révolutionnaire  ne  pensa  seule- 
ment pas  qu'il  pourrait  exister  mille  exemplau'es  du  même 
ouvrage,  et  que  plusieurs  centaines  de  ces  exemplaires  pou- 
vaient se  trouver  hors  de  la  Bibliothèque.  •■  Mais,  comme 
le  l'ait  très  bien  observer  le  traducteur  et  annotateur  Cra- 
pelet,  toujours  si  exact  et  si  judicieux,  «  il  est  probable  que 
celte  anecdote  n'a  d'autre  source  que  l'imagination  de 
M.  Dibdin....  Barrère.  fougueux  révolutionnaire...,  a  toujours 
été  l'ami  des  lettres,  et  l'auteur  ne  pouvait  pas  plus  mal 
choisir  le  héros  de  son  anecdote.  ■• 


XIII 
DU     PRÊT     DES     LIVRES 


Occupons-nous  d'abord  du  prêt  des  livres  dans  les 
bibliothèques  publiques. 

Dans  celles  de  ces  bibliothèques  où  le  prêt  des 
livres  au  dehors  est  autorisé,  les  bibliothèques  uni- 
versitaires, par  exemple,  il  est  de  règle  de  ne  laisser 
sortir  aucun  des  ouvrages  qui  sont  fréquemment 
demandés  pour  être  consultés  sur  place,  et  dont  on 
ne  possède  que  peu  d'exemplaires,  aucun  ouvrage 
«  de  référence  »  surtout,  aucun  livre  rare,  précieux 
à  un  point  de  vue  quelconque,  au  point  de  vue  de  la 
reliure  notamment;  aucun  volume  non  plus  faisant 
partie,  comme  les  périodiques,  d'une  collection. 

«  Sont  exceptés  du  prêt  (au  dehors)  :  1°  les  livres 
demandés  fréquemment;  2"  les  périodiques;  o°  les 
dictionnaires;  4»  les  ouvrages  de  prix;  5°  les  gra- 
vures, cartes  et  plans;  6"  les  ouvrages  brochés*.  » 

1.  Instrvxtion  générale  relative  aux  bibliothèques  populaires, 
ap.  Ulysse  Robert,  Recueil  des  lois  concernant  les  bibliothc- 
qnes  publiques,  p.  151.  Voir  aussi  Gabriel  Richou,  Traité  de 
iadiniaislralion  des  bibliothèques  piubliques,  pp.  174-175. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  313 

«  Les  ouvrages  précieux,  qu'il  serait  impossible, 
ou  du  moins  très  difficile,  de  remplacer,  tels  que  les 
manuscrits,  les  incunables,  les  chartes,  ne  doivent 
pas  être  prêtés,  dit,  de  son  côté,  Graesel,  dans  son 
Manuel  de  Bibliothéconomie^  \  on  peut  en  dire  autant 
des  estampes,  des  dessins  originaux  et  des  cartes, 
pour  lesquels  une  détérioration,  même  légère,  consti- 
tuerait une  irréparable  perte.  Il  faut  exclure  égale- 
ment du  prêt  tous  les  livres  qui  sont  d'un  usage 
courant,  les  recueils  encyclopédiques,  par  exemple, 
les  lexiques,  glossaires,  manuels,  ouvrages  de  réfé- 
rence, les  répertoires  bibliographiques  dont  se  ser- 
vent les  employés  de  la  bibliothèque,  enfin  les  col- 
lections, les  revues  et  les  publications  académiques. 
Inutile  d'ajouter  que  les  livres  non  reliés,  et  ceux 
qui  ne  sont  pas  encore  catalogués,  ne  doivent  sortir 
sous  aucun  prétexte.  » 

Egger^  conseille,  en  outre,  et  avec  grande  raison, 
de  ne  prêter  au  public  «  que  des  livres  faciles  à 
transporter  »,  c'est-à-dire  d'un  format  maniable,  ne 
dépassant  pas  l'in-octavo. 

Il  va  sans  dire  que  tout  prêt  doit  être  inscrit  sur 
un  registre. 

Quant  à  la  durée  du  prêt,  «  qui  doit  toujours  être 
déterminée  »%  elle  varie  de  huit  ou  quinze  jours  à 

1.  Page  414. 

2.  Histoire  du  livre,  p.  221. 

r».   Léopolti  Dllisle,   [nstrarliuiis  clémejitnires  et   lecliniijiies 


314  LE  LIVRE. 

trois  mois.  «  Les  délais,  dit  M.  Léopold  Delisle',  ne 
devraient  pas  dépasser  trois  mois,  sauf,  dans  cer- 
tains cas,  la  faculté  laissée  à  l'emprunteur  de 
demander  la  prolongation  du  prêt.  Le  bibliothécaire 
ne  doit  jamais  laisser  un  livre  sorti  de  la  bibliothèque 
pendant  plus  d'un  an.  » 

Au  moyen  âge,  à  l'origine  de  nos  bibliothèques 
publiques,  il  était  fréquent  de  faire  déposer  un  gage 
pour  tout  livre  prêté.  Cette  condition  se  trouve  sti- 
pulée dans  le  règlement  de  la  bibliothèque  de  la 
Sorbonne,  De  libris  et  de  librariis,  mis  en  vigueur 
en  1521,  le  plus  ancien  règlement  sur  l'organisation 
d'une  bibliothèque.  Le  premier  article  établit  le  sys- 
tème du  cautionnement,  et  le  second  ordonne  l'élec- 
tion des  gardiens  ou  bibliothécaires  par  les  socii^. 

Ces  deux  articles  fondamentaux  se  retrouvent, 
comme  nous  allons  le  voir,  dans  le  règlement  de 
Richard  de  Bury,  et  en  forment  les  points  essentiels; 
aussi,  et  selon  la  remarque  du  bibliographe  Hippo- 
lyte  Cocheris",  est-il  impossible  de  ne  point  recon- 

puur  la  mise  et  le  maintien  eu  ordre  des  livres  d'une  biblio- 
thèque, \).  45. 

1.  Op.  cit.,  ibid. 

2.  Voir  le  texte  de  ces  articles  dans  l'introduction  do 
Hippolyte  Cocheris  au  Philobiblion  de  Richard  de  Buiy. 
p.  XLV.  «  La  question  du  prêt  des  livres,  qui  fait  encore  le 
désespoir  des  administrations  des  bibliothèques,  dit  H.  Co- 
cheris (p.  XLiv),  est  résolue  par  le  système  du  cautionne- 
ment. » 

J.    Op.    rit..   ]).    XLV. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  315 

naître  là  une  imitation.  La  haute  position  que 
Richard  de  Bury,  évêque  de  Durham  et  grand 
chancelier  d'Angleterre,  occupait  dans  le  monde 
politique  lui  avait  certainement  facilité  l'accès  de 
notre  Sorbonne  ;  il  n'avait  pas  manqué  d'en  visiter 
la  bibliothèque  et  de  s'informer  auprès  des  conser- 
vateurs de  l'organisation  qui  la  régissait,  et  le  cha- 
pitre où  il  traite  du  prêt  des  livres*  reflète  ces  ren- 
seignements et  celte  organisation. 

«  Il  a  toujours  été  difficile  de  renfermer  les  hommes 
dans  les  lois  de  l'honnêteté.  Bien  plus,  la  fourberie 
des  modernes  s'est  efforcée  de  dépasser  les  limites 
des  anciens  et  d'enfreindre,  dans  l'insolence  de  leur 
liberté,  les  règles  établies.  C'est  pourquoi,  suivant  le 
conseil  d'hommes  prudents,  nous  avons  déterminé 
un  certain  mode,  d'après  lequel  nous  voulons  régler 
l'usage  et  la  communication  de  nos  livres,  pour 
l'utilité  des  étudiants.  D'abord,  tous  nos  livres,  — 
dont  nous  avons  fait  un  catalogue  si)écial,  —  nous 
les  avons,  dans  un  but  de  charité,  concédés  et  donnés 
au  comité  des  écoliers  vivants  à  Oxford,  dans  notre 
hall,  en  perpétuelle  aumône  pour  notre  âme,  celles 
de  nos  parents,  et  aussi  pour  celles  du  très  illustre 
roi  d'Angleterre  Edouard,  troisième  du  nom  depuis 
la  conquête,  et  de  très  dévote  dame  la  reine  Philippa, 

\.  Philùbiblion,  chap.  xix,  Sage  Règlement  sur  la  nécessité 
de  communiquer  les  livres  aux  étrangers,  pp.  155-158;  trad. 
Hippolyte  Cocheris. 


316  LE  LIVRE. 

son  épouse,  afin  que  ces  livres  soient  prêtés  pour  un 
temps  aux  écoliers  et  aux  maîtres,  tant  réguliers  que 
séculiers,  de  l'Université  de  ladite  ville,  et  qu'ils 
servent  et  profitent  à  leurs  études,  suivant  le  mode 
qui  suit  immédiatement  et  qui  est  tel  : 

«   Cinq  écoliers  demeurant  dans  la  hall  susdite 
seront  choisis  par  le  maître  de  ladite  hall,  qui  leur 
confiera  la  garde  des  livres.  De  ces  cinq  personnes, 
trois  d'entre  elles,  et  pas  moins,  auront  le  droit  de 
prêter  le  livre  ou  les  livres  pour  la  lecture  ou  l'usage 
de  l'étude.  Nous  voulons  qu'on  ne  laisse  sortir  de 
l'enceinte  de  la  maison  aucun  livre  pour  le  copier 
ou  le  transcrire.  Donc,  quand  un  écolier  séculier  ou 
religieux,  lesquels  ont  une  part  égale  dans  notre 
faveur,  viendra  pour  emprunter  un  livre,  les  gardiens 
considéreront  avec  soin  s'ils  possèdent  ce  livre  en 
double,  et,  s'il  en  est  ainsi,  ils  pourront  le  prêter 
sous  caution,  caution  qui,  d'après  leur  estimation, 
devra  toujours  dépasser  la  valeur  du  livre.  Ils  devront 
immédiatement  dresser  un  écrit  qui   rappellera  le 
livre  prêté,  le  gage  fourni,  avec  les  noms  de  ceux 
qui  prêtent  et  de  celui  qui  a  reçu,  ainsi  que  la  date 
du  jour  et  de  l'année.  Si  les  gardiens  ne  trouvent 
pas  en  double  le  livre  demandé,  ils  ne  le  prêteront  à 
personne,  sauf  à  ceux  qui  font  partie  du  comité  de 
ladite  hall,  encore  sous  la  condition  expresse  de  ne 
point  le  laisser  sortir  de  l'enceinte  de  la  maison  ou 
de  la  hall.  Un  livre  quelconque  pourra  être  prêté 


DU  PRÊT  DES   LIVRES.  317 

par  lun  des  trois  gardiens  à  l'un  des  écoliers  de 
ladite  hall,  après  avoir  pris  dabord  note  de  son  nom 
et  du  jour  de  l'emprunt.  L'écolier  auquel  on  aura 
prêté  ce  livre  ne  pourra  point  le  communiquer  à  un 
autre,  à  moins  que  ce  ne  soit  du  consentement  des 
trois  gardiens  susnommés,  qui  auront  alors  le  soin 
d'elTacer  le  nom  du  premier  emprunteur,  d'indiquer 
celui  du  second,  et  la  date  de  ce  nouvel  emprunt. 

«  Lorsque  les  gardiens  entrent  en  charge,  ils  pro- 
mettent par  serment  dobserver  ce  règlement,  et 
ceux  qui  empruntent  le  livre  ou  les  livres  jurent 
également  cprils  ne  le  demandent  que  pour  le  lire 
et  l'étudier,  en  promettant  qu'ils  ne  le  transporteront 
pas,  et  quils  ne  permettront  pas  qu'on  le  transporte 
hors  d'Oxford  ou  de  ses  faubourgs.... 

«  S'il  arrivait  par  hasard  qu'un  livre  fût  perdu, 
soit  par  la  mort,  soit  par  un  vol,  par  la  fraude  ou 
l'incurie,  celui  qui  l'aura  égaré,  son  procureur  ou 
l'exécuteur  de  ses  dernières  volontés,  payera  le  prix 
du  livre  et  recevra  le  gage  en  échange.  Enfin,  s'il 
arrivait  que,  d'une  manière  ou  d'une  autre,  les  gar- 
diens fissent  quelque  bénéfice  [en  remplaçant  le 
livre  perdUj  ils  l'emploieront  à  la  réparation  et  à 
laugmentation  des  livres'. 

La  règle  prescrivant  que  «  le  gage  est  une  condi- 
tion sine  qua  non  du  prêt  »  était  appliquée  dans  les 

1.  Philobihlion.  chap.  xix.  Cf.  aussi  Ludovic  Lal.\nne.  Cu- 
riosités bibliographiques,  pp.  187-189. 


318  LE  LIVRK. 

bibliothèques  de  nombre  de  couvenls,  et  les  soins 
les  plus  rigoureux  étaient  souvent  prescrits  aux 
moines  pour  la  consej'vation  et  le  bon  ordre  de  leurs 
livres.  «  Un  religieux  devait  demander  pardon, 
comme  dune  faute  punissable,  d'avoir  laissé  tomber 
un  livre,  dit  H.  (Iérald';  il  devait  veiller  avec  soin 
à  ce  que  ceux  qu'il  empruntait  à  la  bibliothèque  du 
couvent  ne  fussent  exposés  ni  à  la  fumée  ni  à  la 
poussière;  la  moindre  tache  arrivée  par  sa  négli- 
gence était  un  sujet  d'un  grave  reproche.  Enfin  le 
prêt  des  livres,  même  lorsqu'ils  ne  devaient  point 
sortir  de  la  maison,  était  soumis  à  des  garanties 
bien  autrement  efficaces  que  dans  nos  bibliothèques 
publiques.  Le  sacristain  ou  le  bibliothécaire,  arma- 
rius,  dans  les  monastères  où  cette  charge  existait, 
devait  non  seulement  inscrire  l'emprunt,  mais  encore 
exiger  de  l'emprunteur  un  gage  qui  n'était  remis 
qu'au  moment  où  le  livre  était  restituée  » 

1.  Esaai  sur  les  livres  dans  Vantiqitilé,  p.  227. 

2.  Géraud  cite  ici,  entre  autres  références,  Félibien,  Uis- 
loire  de  Paris,  pièces  justificatives,  t.  III,  p.  177,  et  une  série 
d'articles    intitulés   Des  Bibliotliètjues  au   moyen    âge.   j)arus 
dans  les  Annales  de  philosophie  chrétienne  de  janvier  et    fé- 
vrier 1859.  Ces  précautions  et  ces  soins  n'étaient  malheureu- 
sement pas  pris  dans  tous  les  monastères.  Voir  ce  qui  est 
dit  dans  notre  tome   I,  page  81  :  ■•  La  règle  des  couvents, 
comme  toutes  les  lois  en  général,  indique  ce  qui  devait  se 
faire,  et  non  pas  ce  qui  se  faisait,  »  etc.  ;  plus  loin,  page  102 
la  visite  de  Boccace  à  l'abbaye  du  Mont-Cassin;  et,  dans  le 
présent  volume,  page   270,  le  désordre  qui  régnait  parfois 
dans  les  bibliothèques  conventuelles. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  319 

Les  rois  eux-mêmes  étaient  astreints  à  cette  clause, 
obligés  de  déposer  un  gag^e,  quand  ils  empruntaient 
un  volume  à  une  bibliothèque  conventuelle.  Louis  XL 
désirant  faire  copier  un  manuscrit  du  médecin  arabe 
Razi  ou  Rasis  (...-1>;2Ô).  «  le  plus  beau  el  le  plus  sin- 
gulier Ihresor  de  nostre  Faculté  »  de  médecine  de 
Paris,  n'en  obtint  communication  que  moyennant  le 
dépôt  dune  somme  de  «  douze  marcs  d'argent, 
vingt  livres  sterling,  et  l'obligation  d'un  bourgeois, 
—  un  nommé  Malingre,  —  pour  la  .somme  de  cent 
écus  d'or'  ». 

Certains  livres  même,  dans  les  bibliothèques  pu- 
bliques, notamment  à  Leyde,  à  la  Laurenlienne,  à 
la  cathédrale  dHereford,  etc.,  étaient  alors  attachés 
par  des  chaînettes  de  fer  à  leurs  rayons  ou  à  leurs 
pupitres,  de  façon  à  ne  pouvoir  être  consultés  que 
sur  place  :  c'étaient  les  mtenali,  les  |«  enchaînés  ». 


Les  livres  des  bibliothèques  publiques,  ceux  sur- 
tout des  cabinets  de  lecture-,  otîrent,  pour  la  santé, 


1.  Peignot,  Manuel  bibliographique,  p.  ùO.  n.  1  ;  et  Ludovic 
L.\L.\NNE,  op.  cit.,  pp.  135-lôG. 

2.  Disons,  en  passanL  que  c'est  en  1742  qu'a  été  établi  à 
Paris,  par  les  soins  du  libraire  François-Augustin  Quillau. 
le  premier  cabinet  de  lecture,  ■•  le  premier  cabinet  littéraire 
où  se  réunissent  les  lecteurs  ».  (Ambroise  Firmin-Didot, 
Essai  .<iur  la  typographie,  col.  844.) 


320  LE  LIVRE. 

des  dangers  qui  ont  été  mis  récemment  en  évidence. 
Les  docteurs  du  Cazal  et  Calrin,  entre  autres,  ont 
nettement  démontré  que  les  livres  sont  de  véritables 
véhicules  des  germes  des  maladies  contagieuses,  de 
la  diphtérie,  de  la  tuberculose,  de  la  fièvre  typhoïde 
principalement*. 

La  Revue  scientifique  du  4  février  1899*,  dans  un 
article  sur  «  les  Papiers  dangereux  et  leur  désinfec- 
tion »,  signale  les  faits  suivants  : 

«  Le  Bulletin  mensuel  de  l'Œuvre  des  enfants 
tuberculeux  nous  apprend  que  la  Caisse  d'épargne 
de  Bruxelles  vient  d'installer  un  service  pour  la 
désinfection  des  livrets  et  autres  papiers  qui  affluent 
dans  l'établissement.  Tous  les  documents  sont  expo- 
sés maintenant  pendant  quelques  heures  aux  vapeurs 
de  l'aldéhyde  formique....  Mais  il  est  un  danger  de 
contaminalion  beaucoup  plus  grand  encore,  et  dont 
le  public  ne  semble  pas  s'émouvoir  :  c'est  celui  que 
présentent  les  livres  des  bibliothèques  publiques  ou 
des  cabinets  de  lecture.  Tel  roman  populaire,  tel 
bouquin  à  succès  passe  par  mille  ou  quinze  cents 
paires  de  mains  avant  d'être  absolument  trop  cras- 
seux ou  trop  fripé  pour  être  hors  d'usage.  Dans  ce 
nombre  de  lecteurs,  il  y  a  des  convalescents,  des 
malades,  des  tuberculeux.  Or,  le  papier  est  un  excel- 

1.  Cf.  le*  journaux  de  février  189G,  entre  autres,  l'Événe- 
ment du  19  et  VÈrlair  du  25  février. 

2.  Paees  155-154. 


DU  PRET  DES  LIVRES.  321 

lent  véhicule  à  microbes,  et  un  livre,  passant  de 
main  en  main,  peut  apporter  dans  une  famille  un 
choix  très  complet  de  maladies  transmissibles,  de- 
puis la  rougeole,  la  scarlatine  et  la  variole,  jusqu'au 
choléra  asiatique  et  la  peste,  en  passant  par  le  typhus, 
le  croup  et  la  diphtérie,  la  coqueluche,  la  gale,  le 
charbon,  les  septicémies,  les  afTections  puerpérales 
et  la  tuberculose  pulmonaire.  Il  y  a  là  des  mesures 
à  prendre  d'urgence,  et  nous  nous  étonnons  que  les 
services  compétents  n'y  aient  pas  encore  songé, 
d'autant  plus  que  le  remède  est  d'application  facile, 
comme  le  prouve  l'expérience  de  la  Caisse  d'épargne 
de  Bruxelles.  » 

Ailleurs',  la  même  revue,  en  constatant  encore 
une  fois  que  «  le  danger  du  transport  des  maladies 
contagieuses  par  les  livres  est  universellement 
admis  »,  cite  l'exemple  de  vingt  employés  de  l'Oflice 
sanitaire  du  Michigan,  successivement  atteints  de 
tuberculose,  après  avoir  compulsé  des  registres  qui 
avaient  séjourné  quelque  temps  dans  des  salles  occu- 
pées par  des  phtisiques.  Ces  registres  furent  exa- 
minés, et  on  les  trouva  imprégnés  de  bacilles  tuber- 
culeux. 

Un  autre  exemple  est  communiqué  par  un  médecin 
allemand,  M.  Max  Bensinger,  de  Mannheim*.  Il  s'agit 

1.  Numéro  du  18  janvier  1902,  p.  89.  Cf.  aussi  le  Mémo- 
rial de  la  librairie  franraiiie  du  26  mars  1905,  pp.  176-177. 

2.  Cf.  Mémorial  de  la  librairie  française,  ibid. 

l.E    LIVRE.    T.    (f.  21 


322  T.E  LIVRF:. 

d'une  jeune  mère,  récemment  accouchée,  et  de  son 
enfant.  Pendant  dix  jours,  tout  alla  pour  le  mieux  : 
mère  et  bébé  se  portaient  à  merveille.  Au  bout  de 
ce  temps,  un  changement  subit  se  produit  :  l'enfant 
tombe  malade,  et  meurt,  quarante-huit  heures  plus 
tard,  avec  de  l'otite  et  des  abcès  cutanés.  La  mère, 
do  son  côté,  voyait  se  former  chez  elle  un  abcès.  On 
le  traita  sans  relard  chirurgicalement  et  aussi  par 
injection  de  sérum  antistreptococcique  ;  mais  ce  fut 
en  vain  :  différentes  articulations  se  prirent,  et  la 
mort  survint  brusquement.  «  C'était  un  cas  de  sep- 
ticémie incontestable.  Mais  comment  l'infection 
s'était-elle  produite?  Ne  voyant  rien,  dans  la  ma- 
nière dont  la  défunte  avait  été  soignée,  qui  pût 
expliquer  la  contamination  à  laquelle  elle  avait  suc- 
combé quelques  jours  après  son  enfant,  M.  Bensin- 
ger  chercha  ailleurs,  et  voici  ce  qu'il  trouva.  Un 
livre,  provenant  d'un  cabinet  de  lecture,  était  caché 
dans  le  lit.  Ce  livre,  une  amie  l'avait  apporté  à  la 
malade,  qui  avait  pris  l'habitude  de  le  lire  pendant 
qu'elle  allaitait  son  enfant. C'était  un  de  ces  vieux 
livres  comme  on  en  trouve  dans  tous  les  cabinets 
de  lecture  de  rang  inférieur  :  taché,  crasseux,  grais- 
seux, ayant  beaucoup  circulé,  ayant  été  beaucoup 
lu  et  ayant  beaucoup  ramassé  de  malpropretés. 

«  M.  Bensinger  examina  ce  livre  avec  soin  ;  il  en 
gratta  la  couverture  et  quelques  pages,  et  examina 
les  débris  qu'il  avait  ainsi  recueillis.  Il  y  trouva  des 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  323 

microbes  en  abondance,  et  particulièrement  un 
grand  nombre  de  streptocoques.  Il  put  donc  être 
presque  assuré  que  sa  malade  avait  été  infectée  par 
les  microbes  que  renfermait  ce  livre,  qui  était 
un  agent  de  contamination  des  plus  dangereux.  » 

Les  livres  classiques,  que  se  repassent  les  écoliers, 
sont,  non  moins  que  les  volumes  de  cabinets  de  lec- 
ture et  de  bibliothèques  publiques,  dignes  de  sus- 
picion et  d'appréhension.  En  Hongrie,  il  y  a  quelques 
années,  le  Syndicat  des  libraires,  uniquement  mù, 
j'aime  à  le  croire,  par  l'intérêt  général  et  le  souci  de 
la  santé  publique,  a  demandé  à  la  Société  nationale 
d'hygiène  d'émettre  un  vœu  en  faveur  de  l'interdic- 
tion de  la  vente  des  livres  de  classe  ayant  déjà 
servi,  et  un  savant,  M.  Krausz,  chargé  de  répondre 
à  cette  question,  entreprit,  à  cet  effet,  une  série  de 
recherches'.  Voici  quelques  résultats  de  ces  expé- 
riences, qui  sont  des  plus  instructives  et  des  plus 
probantes  : 

«  M.  Krausz  inocule  dans  le  péritoine  des  cobayes 
des  feuilles  de  papier  coupées  dans  des  livres  ou  des 
bouillons  inoculés  avec  les  fragments  de  papier. 
Tandis  que  l'inoculation  ne  produit  aucun  accident 
quand  il  s'agit  de  livres  neufs,  la  péritonite  survient 
toutes  les  fois  que  les  feuilles  sont  empruntées  à  des 

4.  Zeitschrift  fiir  Hygiène  und  Infectionskrankheiten,  1901, 
XXXVII,  dans  la  Revue  scientifique  du  18  janvier  l!)02, 
p.  80 


324  LE  LIVRE. 

livres  d'école   usés  ou   à   des    livres   provenant    de 
cabinets  de  lecture.... 

«  L'auteur  a  imprégné  des  feuilles  de  papier  avec 
les  cultures  de  divers  agents  pathogènes.  Il  a  trouvé 
que  le  vibrion  cholérique  a  perdu  sa  vitalité  en 
moins  de  48  heures,  le  bacille  diphtérique  en 
28  jours,  le  staphylocoque  en  51.  Le  bacille  typhique 
ne  survit  partiellement  que  40  ou  TiO  jours:  excep- 
tionnellement, il  a  résisté  95  jours.  Avec  le  bacille 
tuberculeux,  le  résultat  reste  douteux  après 
105  jours....  » 

C'est  donc  la  tuberculose  qui  présente  le  plus  de 
risques  et  de  menaces. 

M.  Krausz  formule  ainsi  ses  conclusions  :  «...  On 
imposera  la  désinfection  des  livres  provenant  d'élèves 
qui  auront  été  atteints  de  maladies  contagieu.ses. 
L'établissement  de  désinfection  indiquera  d'une 
faço^n  apparente  sur  la  couverture  que  l'opération  a 
été  exécutée.  Il  est  désirable  que  l'établissement  de 
désinfection  se  prête  à  la  désinfection  gratuite,  de 
façon  que  les  marchands  de  livres  d'occasion  puis- 
sent facilement  faire  désinfecter  les  ouvrages  en 
vente.  Les  pères  de  famille  prendraient  vite  l'habi- 
tude de  ne  plus  acheter  que  des  ouvrages  désin- 
fectés. On  ne  .saurait,  sans  graves  inconvénients, 
interdire,  comme  le  demandent  les  libraires  hon- 
grois, la  vente  des  ouvrages  d'occasion.  Dans  cer- 
taines classes  de  Budapest,  18,5  pour  100  des  élèves 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  325 

avaient  des  livres  neufs,  47,4  des  livres  ayant  déjà 
servi,  et  51,1  à  la  fois  des  livres  neufs  et  d'oc- 
casion. 

«  Il  y  a  lieu  d'imposer  la  désinfection  des  livres 
des  cabinets  de  lecture,  qui  changent  très  fréquem- 
ment de  lecteurs  et  doivent  être  souvent  entre  les 
mains  de  malades  ou  de  convalescents....  » 

Nous  reviendrons  plus  loin,  en  traitant  de  l'usage 
et  de  l'entretien  des  livres,  sur  ces  dangers  de  con- 
tagion et  sur  les  procédés  employés  pour  y  parer. 


Nous  arrivons  au  prêt  des  livres  entre  particuliers, 
à  cette  question,  tant  de  fois  discutée  et  contro- 
versée :  «  Doit-on  prêter  ses  livres?  » 

Un  principe,  un  axiome  plutôt,  à  rappeler  tout 
d'abord,  c'est  qu'on  ne  lit  bien,  on  ne  savoure  con- 
venablement et  complètement  un  livre  que  s'il  vous 
appartient,  qu'à  condition  d'en  être  l'unique  et  absolu 
propriétaire  ' . 

I.  ■<  On  ne  travaille  bien  «lu'avec  ses  livres  à  soi.  Un  pau- 
vre homme  dépensait  en  livres  le  prix  de  son  dîner  :  "  Mais, 
«  lui  dit  quelqu'un,  si  vous  lisiez  ces  livres  à  la  Bibliotliè- 
«  que?  —  Je  ne  peux  lire,  répondit-il,  que  les  livres  que  j'ai 
«  achetés.  »  ...  «  On  est  dégoûté  d'un  livre  banal,  comme 
d'une  femme  banale.  On  ne  lit  bien  que  dans  ses  livres  à 
soi.  On  contracte  mariage  avec  eux....  Étudier  dans  les 
bibliothèques  publiques,  c'est  vivre  à  l'auberge;  on  a  alïaire 
aux  livres  de  tout  le  monde,  livres  plus  ou  moins  souillés, 


326  LE  LIVRE. 

J'ajouterai  même  volontiers  que,  pour  le  bien 
goûter  et  le  bien  savourer,  ce  livre,  il  n'est  pas  mau- 
vais de  l'avoir  acheté  de  ses  deniers  et  payé  de  sa 
poche. 

Le  bon  et  regretté  Léon  de  la  Brière  ( -1899), 

historien  de  Mme  de  Sévigné  et  commentateur  de 
]\Iontaigne,  a  même  prétendu  quelque  part'  que  les 
Français  «  ne  lisent  jamais  les  livres  qu'on  leur 
donne  »,  et  «  lisent  rarement  ceux  qu'ils  achètent  ». 
Il  y  a  sans  doute  là  un  peu  d'exagération,  mais 
l'idée,  le  principe  que  nous  venons  d'émettre,  se 
retrouve  dans  cette  boutade. 

maculés:  on  n'en  peut  user  qu'à  son  tour,  après  ou  avant 
tel  ou  tel  lecteur;  ils  passent  par  toutes  les  mains;  ils  ne 
s'attachent  pas  à  vous,  on  ne  s'attache  pas  à  eux;  on  vit 
avec  eux  d'aventure,  au  jour  le  jour,  dans  un  commerce 
banal  et  sans  intimité.  Mais.  <juand  on  retrouve  ses  livres  à 
soi.  ceux  qu'on  connaît  depuis  sa  jeunesse  et  depuis  son 
enfance,  ceux  qu'on  a  conquis  au  collège  par  son  travail, 
ceux  qu'on  a  amassés  peu  à  peu  par  livraisons  avec  lo 
fi-uit  de  ses  épargnes,  avec  ses  scmniiies  d'écolier,  quel  vrai 
plaisir!  quelle  joie  vive!  comme  on  les  fête!  comme  on  les 
reconnaît!  On  les  a  feuilletés  cent  fois;  on  a  fait  ici  une 
corne,  là  une  manpie  de  crayon,  là  un  cri  d'admiration  syni- 
j)athique.  là  une  réfutation  véhémente  ;  partout  on  a  laissé 
quelque  chose  de  soi.  de  son  cœur  ou  de  son  esprit;  un 
papier,  un  brin  d'herbe,  un  parfum  d'autrefois!  On  retrouve 
parmi  les  feuillets  mille  souvenirs  endormis,  qui  tout  à  coup 
se  réveillent.  »  Etc.  (Emile  Deschanel,  A  bâlona  rompus. 
Ouand  on  range  sa  bibliothèque,  pp.  102-134;  Pans,  Hachette, 
isGS.) 

1.  Dans  son  récit  la  Nouvelle  Echalane.  qui  fait  partie  du 
volume  intitulé  Bayalelles,  par  le  Comité  de  la  Société  des 
gens  de  lettres,  p.  50*2.  (Paris,  Dentu,  1802.) 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  327 

Que  les  livres  dont  vous  vous  servez  soient  à  vous. 
Évidemment  il  ne  faudrait  pas  pousser  cette  règle 
trop  loin,  jusqu  à  refuser,  par  exemple,  comme  Lar- 
CHER  (1726-1812),  le  traducteur  d'Hérodote,  deconsul- 
ter  un  volume  des  plus  rares,  parce  que  ce  volume  ne 
vous  appartient  pas';  je  parle  ici,  non  des  ouvrages 

1.  ■•  Quelqu'un  demandait  au  docteur  Luther  son  psautier, 
qui  était  vieux  et  déchiré,  lui  promettant  de  lui  en  rendre 
un  nouveau;  le  docteur  s'y  refusa,  parce  qu'il  était  habitué 
à  son  exemplaire.  Il  ajouta   :  «  La  mémoire   locale  est  fort 

•  utile....  »  "  Bon  nombre  de  savants  obligés  de  faire  un  fré- 
quent usage  de  livres,  partagent  la  façon  de  voir,  la  manie, 
si  l'on  veut,  de  Luther:  ils  s'accoutument  si  fortement  aux 
exemplaires  des  ouvrages  dont  ils  se  servent  d'habitude, 
qu'ils  ne  travailleraient  [>as  aussi  bien  avec  d'autres  entiè- 
rement identiques,  mais  qu'ils  n  ont  pas  l'habitude  de  feuil- 
leter. On  cite  en  ce  genre  l'obstination  du  traducteur  d'Hé- 
rodote, Larcher,  qui  ne  voulut  jamais  se  servir  que  de 
volumes  lui  appartenant.  Son  collègue  Langlès  ayant  reçu 
de  Londres,  à  une  époque  où  les  communications  étaient 
très  difficiles,  le  travail  du  célèbre  Rennel  sur  la  géogra- 
phie de  l'historien  grec,  s'empressa  de  le  porter  au  vieux 
savant,  le  mit  à  sa  disposition.  Il  fut  bien  surpris  dentendrc 
Larcher   le   remercier  sèchement  et  lui  dire  :    •■    .Jai  pour 

•  principe  de  ne  jamais  travailler  avec  des  livjes  qui  ne  sont 
«  lias  à  moi.  •  (Lca  Pn/y»;*-  de  lnhte  de  Martin  Lullter,  De  l'Écrir 
ture  Sainte,  p.  'iHô,  traduction  et  notes  de  Gustave  Brunet: 
Paris,  Garnier  frères.  1844.)  ••  A  propos  de  M.  Larcher.  je  ne 
puis  m'empécher  de  raconter  ici  une  anecdote  qui  est 
encore  un  de  mes  souvenirs  de  jeunesse.  J'ai  connu  M.  Lar- 
cher dans  les  derniers  temps  de  sa  vie.  Je  crois  le  voir 
encore  avec  son  costume  antique-,  son  air  sévère  et  le  siècle 
presque  entier  qui  pesait  sur  sa  tète.  Q\ï\\  me  paraissait 
vieux!  On  était  sûr  de  le  rencontrer  tous  les  jours,  à  la 
même  heure,  assis  au  pied  du  même  arbre,  dans  le  jardin 
du  Luxembourg,  en  compagnie  de  sa  bonne,  presque  aussi 
vieille  que  lui.    Ancien  universitaire.   M.  Laicher,  par  une 


328  LE  LIVRE. 

de  référence  accidentelle  et  momentanée,  mais  de 
ceux  qu'on  lit  entièrement  et  qui  méritent  d'être  relus. 

Et  ces  livres  donc,  vos  livres,  les  preterez-vous ? 

Voyons  les  arguments  et  les  exemples  présentés 
par  les  «  prêteurs  »  et  les  «  non  prêteurs  »,  et 
écoutons,  dès  le  début,  le  maître  bibliophile  Gustave 
MouRAviT,  qui  met  en  avant,  pour  soutenir  sa 
cause,  —  le  prêt,  —  les  considérations  les  plus  éle- 
vées et  les  plus  éloquentes,  les  plus  nobles  motifs  : 

«  11  ne  suffit  pas  à  la  bibliophilie  de  nous  défendre 
contre  les  productions  inutiles  ou  malsaines,  écrit-iP, 
de  maintenir  dans  toute  leur  pureté  les  traditions 
de  la  littérature  et  du  goût,  de  provoquer,  de  hâter 
même  les  progrès  de  la  science  et  des  lettres;  c'est 
à  elle  qu'il  appartient  de  vulgariser,  de  répandre  le 
culte  des  choses  de  l'esprit  en  se  faisant  communi- 
cative,  en  ouvrant  généreusement  ses  trésors  à  ceux 
qui  n'en  sont  pas  ou  qui  en  sont  moins  favorisés. 

«  Un  des  plus  grands  hommes  du  dernier  siècle  a 

simplicité  que  j'aime,  avait  conservé  l'habitude  de  se  donner 
congé  tous  les  jeudis;  et,  ce  jour  de  congé,  il  le  passait  dans 
les  magasins  de  MM.  de  Bure,  à  causer  avec  eux  des  nou- 
velles de  la  république  des  lettres,  ou  à  fureter,  tant  que 
ses  forces  le  lui  permirent,  dans  leurs  rayons  chargés  de 
vieux  livres.  Les  jours  de  jeûne  et  de  pénitence,  M.  Lar- 
cher,  devenu  très  bon  catholique,  avait  inventé  un  moyen 
de  se  mortifier  qui  ne  pouvait  être  bon  que  pour  lui  seul. 
Ces  jours-là,  il  ne  lisait  pas=  de  grec,  et  se  réduisait  au  vil 
latin.  »  (S.  DE  Sacy,  Variétés  Utléraires,  t.  I,  pp.  244-245;  Paris, 
Pcrrin,  1884.) 

1.  Le  Litre  et  lu  l'elitc  BihJiulhèijue  d'ninalsar,  p[).  ''2^^'^  et  s. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  329 

écrit  :  «  L'amour  des  livres  n'est  estimable  que  dans 
a  deux  cas  :  lorsqu'on  sait  les  estimer  ce  qu'ils 
«  valent  et  qu'on  les  lit  pour  profiter  de  ce  qu'ils 
«  peuvent  renfermer:  lorsqu'on  les  possède  pour  les 
«  communiquera  » 

«...  Dans  tous  les  cas,  conclut  M.  Mouravit,  c'est 
un  véritable  devoir  pour  le  bibliophile  d'ouvrir  géné- 
reusement sa  bibliothèque,  qui  doit  lui  être  surtout 
chère  par  ce  motif  que  «  sa  propre  satisfaction  s'y 
«  trouve  avec  celle  de  beaucoup  d'autres  :  bonum, 
«  qiio  coinmimius  eo  melius-  ». 

Et  plus  loin%  M.  Mouravit  cite  divers  exemples 
empruntés  à  l'antiquité  :  «  Lucullus  en  fit  (de  ses 
livres)  un  usage  plus  honorable  encore  que  leur 
acquisition,  en  ouvrant  sa  bibliothèque  au  public  ; 
on  s'y  rendait  comme  dans  un  sanctuaire  des 
Muses^  ».  Et,  au  temps  d'Auguste,  alors    que   les 

\.  D'Alembert,  Encyclopédie,  t.  II,  p.  22;  ap.  Mouravit, 
op.  cit.,  p.  255. 

2.  «  La  Mothe-Le  Vayer,  qui  ne  nomme  pas  l'auteur  de  ce 
mot,  cite  un  peu  inexactement  :  Bonnm  quo  communnix  est,  co 
esldioiniiis,  avait  dit  Possevin....  Sur  quoi  Le  Vayer  ajoute  : 
«  Et  véritablement  si  nous  louons  la  chanté  de  quelques 
«  [bonnes]  personnes  qui  font  provision  et  distribuent...  des 
••  remèdes  à  beaucoup  d'infirmités  corporelles,  quelle  estime 
"  ne  devons-nous  point  faire  de  ceux  qui  ont  de  si  belles 
«  boutiques  et  si  bien  garnies  de  sûrs  et  véritables  remèdes 
<■  contre  toutes  les  maladies  de  l'esprit?  •  (Œuvres,  1662, 
t.  II,  p.  454;  [ou  1684,  t.  X.  p.  107];  a]).  Mouravit.  op.  rit., 
pp.  256-257,  note.) 

"..  Pages  268-26U. 

4.  pLi:TAROut;,  Vie  de  Lucullus  :  cf.  supra,  t.  I,  ji.  U.  n.  2. 


330  LE  LIVRE. 

grandes  bibliothèques,  pour  être  rendues  plus  acces- 
sibles, furent  placées  sous  les  portiques  des  temples, 
les  particuliers,  «  les  bibliomanes  mêmes,  dit  Petit- 
Radel',  se  crurent  obligés,  pour  éviter  la  censure  qui 
s'attachait  à  la  jouissance  personnelle  et  exclusive 
des  livres,  d'imiter  la  munificence  des  grands,  en 
faisant  disposer  leurs  collections  dans  l,es  vesti- 
bules de  leurs  maisons,  et  quelquefois  dans  leurs 
thermes.  » 

Parmi  les  «  prêteurs  ».  nous  nommerons  encore 
le  célèbre  amateur  Jean  (loannes)  Grolier  (1479- 
1565).  dont  on  connaît  la  devise  ou  Yex-libris  :  d'un 
côté  de  ses  livres,  sur  l'un  des  plats,  il  faisait  gra- 
ver :  lo.  Grolierii  et  amicorum,  et  sur  l'autre  :  Portio 
mea,  Domine,  sit  in  terra  vivenlium*. 

Un  autre  bibliophile  de  la  même  époque,  Thomas 
Maïoli,  Maioli  ou  Majoli  (xvi'^  siècle),  inscrivait  de 
même  sur  ses  livres  :  Tho.  Maïoli  et  amicorum  ; 
mais,  remarque  M.  Henri  Bouchot^,  il  corrigeait 
parfois  «  d  une  devise  sceptique  l'élan  de  son  ami- 
tié :  Inyrati^  servire  7iep/ias\  ce   qui  pourrait  bien 

1.  Recherches  sur  les  bibliothèques  anciennes  et  modernes, 
p.   14. 

2.  Cf.  Ludovic  Lalanne,  op.  cil.,  p.  28C.  Voir  une  bonne 
étude  sur  Grolier,  a/».  Edouard  Focrmer,  VArt  de  la  reliure 
en  France,  chap.  xiii,  pp.  78-109. 

5.  Le  Livre.  l'Illustration,  la  Reliure,  p.  264;  et  Gustave 
Brunet,  Fantaisies  bibliographiques,  p.  295. 

4.  Gustave  Brunet,  op.  cit.,  ibid.,  donne  :  Ingratis  servare 
7iepha.<. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  331 

être  le   cri  d'un   jjropriétaire  de  livres  trompé  par 
les  emprunteurs  ». 

Rabelais  écrivait  sur  le  titre  de  ses  livres,  comme 
on  le  voit  encore  à  notre  Bibliothèque  nationale  : 
«  Francisci  Rahelsesi,  medici,  -/.-A  xàjv  aÛTou  cpOvûv  '  ». 
D'autres  savants  ou  amateurs,  Bathis  (....-....),  de 
Bruxelles,  Marc  Laurin  (I550-lo81),  de  Bruges,  ont, 
le  premier  en  grec,  le  second  en  latin,  employé  la 
même  sentence,  et  proclamé  que  leurs  livres  étaient 
à  eux  et  à  leurs  amis^ 

Le  savant  François  Marucelli  (1625-1713),  qui  fit 
construire  à  Florence,  sa  ville  natale,  une  biblio- 
thèque publique  encore  existante,  et  qui  dota  Rome 
d'un  établissement  du  même  genre,  avait  pour  pro- 
gramme :  Piiblicx  etmaximœ  paiiperiim  utilitati''. 

Un  illustre  collectionneur  et  érudit  du  même 
temps,  Michel  Bégon  (1658-1710),  n'hésitait  pas  non 
plus  à  mettre  ses  livres  à  la  disposition  d'autrui,  et, 
comme  son  bibliothécaire  lui  remontrait  un  jour 
([u'avec  ce  système  il  s'exposait  à  voir  disparaître 
plus  d'un  de  ses  trésors,  il  lui  répliqua  fort  digne- 
ment :  «  J'aime  encore  mieux  perdre  mes  livres  que 
d'avoir  l'air  de  me  défier  d'un  honnête  homme ^  ». 

1.  JS Intermédiaire  des  elierr heurs  et  curieux,  10  juillet  1879. 
roi.  402;  el  Rabelais,  Oeuvres,  édit.  annotée  pai-  Burgaud 
des  Marets  et  Rathery,  t.  II,  p.  Il,  n.  2.  (Paris,  Didot,  1880.) 

2.  Cf.  Gustave  Brlxet.  op.  rit.,  pp.  271  et  296. 
5.  Fertiault,  les   Amoureux  du  livre,  p.  553. 

4.  Cf.  Peignot,  Dictionnaire  raisonné   de  bibliologie,    t.  II, 


332  LE  LIVRE. 

«  Entre  amis  tout  est  commun  »  :  telle  était  la 
devise  du  bibliophile  Charles-Jérôme  du  Fay  (1062- 
1725)1. 

Le  médecin  Camille  Falconet  (1671-1762)  était, 
comme  nous  l'avons  vu*,  possesseur  d'une  belle 
bibliothèque,  composée  d'environ  45000  volumes, 
qui  «  était  autant  à  ses  amis  qu'à  lui;  et  plusieurs 
fois  il  lui  est  arrivé  de  racheter  d'autres  exemplaires 
de  livres  qu'il  avait  prêtés,  jugeant  que,  puisqu'on 
ne  les  lui  rendait  pas,  on  les  avait  perdus,  ou  qu'on 
en  avait  encore  besoin^  ». 

Le  conteur  et  philosophe  Thomas-Simon    Gueu- 

p.  361.  C'est  en  l'honneur  de  Michel  Bégon  et  en  souvenir 
du  bon  accueil  quavait  reçu  de  lui  le  botaniste  Plumier  que 
celui-ci  donna  le  nom  de  bégonia  à  un  genre  de  plantes 
d'Amérique. 

1.  Fertiault,  op.  cil.,  p.  55j.  Du  Fay  ou  Dufay  (Charles- 
Jérôme  de  Cisternay)  «  était  lieutenant  aux  gardes,  lors- 
que, au  siège  de  Bruxelles,  en  169.'j,  il  eut,  à  la  tète  de  sa 
compagnie,  la  cuisse  gauche  emportée  d'un  boulet.  Il  n'en 
quitta  pourtant  pas  le  service,  et  il  eut  le  grade  de  capi- 
taine en  1705:  mais  il  fut  enfin  obligé  d'y  renoncer,  par  les 
infirmités  qui  lui  survinrent,  et  l'impossibilité  où  il  était  de 
monter  à  cheval.  <•  Heureusement,  dit  Fonteneilc,  i!  aimait 
•  les  lettres,  et  elles  furent  sa  lessource.  »  Il  se  forma  une 
très  belle  bibliothèque  :  économe  sur  tous  les  autres  objets 
de  sa  dépense,  il  ne  ménageait  rien  pour  se  procurer  les 
livres  qui  lui  manquaient  ou  dont  il  avait  envie.  Difficile 
dans  le  choix  de  ses  amis,  il  mettait  tous  ses  soins  à  con- 
server ceux  qu'il  s'était  faits  en  petit  nombre,  et  leur  prê- 
tait ses  livres  même  les  plus  précieux,  disant  qu'entre  amis 
tout  doit  être  commun.  »  (Michaud,  op.  cit.) 

2.  Supra,  chap.  xii,  p.  270,  n.  3. 
5.  Michaud,  op.  cit. 


DU  PRET  DES  LIVRES.  333 

LETTE   (1685-1766)    avait  également    pour  devise    : 
Thomas  G.  et  amicomm' . 

Le  bibliophile  Jordan  (1700-1745),  de  Berlin,  ami 
de  Frédéric  le  Grand,  mettait  aussi  en  tête  ^de  ses 
livres  l'inscription  :  Jordani  et  amicomm^. 

De  même,  J.  Gomez  de  la  Corti.na  (....-....), 
dont  plusieurs  volumes  se  trouvent  à  la  bibliothè- 
que universitaire  de  Douai,  faisait  graver  sur  le  plat 
de  ses  livres,  au-dessus  de  ses  armoiries  :  ,/.  Gomez 
de  la  Cortina  et  amicorum,  et  au-dessous  :  Fallitur 
hora  legendo^. 

Et  Jacques  Denyau  ( -....))  bibliophile  ange- 
vin :  Sum  Jacobi  Denyau  et  amicomm,  non  om- 
nium''. 

De  nos  jours,  le  sénateur  Victor  Schœlcher  (1804- 
1894)  avait  adopté  cet  ex-libris,  bien  autrement  libé- 
ral que  celui  de  Grolier  :  t  Pour  tous  et  pour  moi  ^  ». 
En  vrai  et  magnanime  philanthrope,  il  commençait  la 
charité  par  autrui,  par  tout  le  monde,  et  se  servait 
le  dernier. 

Un  collectionneur  du  xvnr'  siècle.  Randon  de 
BoissET,   désirant   concilier  sa  jalouse  passion   de 

1.  Fertiallt,  op.  cit.,  p.  553. 

2.  Sainte-Beuve,  Causeries  du  lundi,  t.  VII,  p.  480. 

5.  Jules  CoLSiN,  De  l'organisation...  des  bihliolhèques.  p.  100, 
n.  1. 

4.  L Intermédiaire  des  chercheurs  et  curieux,  10  juillet  1879. 
col.  390. 

a.  L'Intermédiaire  des  chercheurs  et  curieux,  10  juillet  18'!», 
col.  401. 


334  l'E  LIVRE. 

bibliophile  et  ses  sentiments  dobligeance,  s'avisa 

de  se  créer  deux  bibliothèques  :  l'une,  pour  lui  seul, 

composée  d'éditions  princeps  et  d'exemplaires  rares; 

l'autre,  de  volumes  ordinaires  ou  de  doubles,  qu'il 

prêtait  volontiers'. 

Au  lieu  de  deux  bibliothèques,  le  richissime  biblio 

mane  anglais  Richard  Heber  (1775-185'))  conseille 
den  avoir  trois,  composées  des  mêmes  livres  :  l'une 
pour  la  parade  et  la  montre,  l'autre  pour  son  usage 
personnel,  la  troisième  pour  les  emprunteurs,  «  pour 
prêter  à  ses  amis,  à  ses  risques  et  périls*  ».  Mais 
tout  le  monde  ne  possède  pas,  comme  Richard 
Heber--,  l'emplacement  suffisant  ni  la  fortune  néces- 
saire pour  s'offrir  le  luxe  de  trois,  voire  de  deux 
bibliothèques,  renfermant  les  mêmes  ouvrages  en 
éditions  différentes  et  diversement  habillés. 

Constantin  \,  dans  son  petit  manuel  de  fîjô/io^/téco- 

1.  Cf.   Gustave  Brunet.  Dictionnaire   de  biUiologie  catho 

tique  ,  col.  517. 

2.  Octave  Uzanxe,  Du  prêt  des  livres,  Miseellanées  biblio- 
graphiques, t.  I,  p.  37. 

5.  Sur  Richard  Heber,  voir  supra,  chap.  xi,  p.  250. 

4.  .  Constantin,  pseudonyme  de  Léopold-Auguste-Con- 
stantinHESSE,  bibliographe  français,  né  à  Erfurlh  (Prusse)  en 
1779,  mort  à  Paris  en  1844.  »  (Lorenz,  Catalogue  général  de 
la  librairie  française,  t.  I,  p.  579.)  Parmi  les  «  prêteurs  », 
M.  Fertiault  (les  Amoureux  du  hure,  pp.  552-553)  mentionne 
encore  les  noms  suivants,  dont  plusieurs  ont  été  déjà  cités 
par  nous  dans  les  pages  qui  précèdent  :  «  Lucullus  (109-57 
av.  J.-C):  Pline  le  Jeune  (62-115);  saint  Isidore  de  Peluse 
(570-4.50);  les  de  Thou  :  Jacques- Auguste  (1555-1617),  et  son 
fils  François-Auguste  (1607-1642):  Antoine  Possevin  (Posse 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  335 

nomie\  est  davis,  lui,  qu'il  ne  faut  blâmer  ni  ceux 
qui  ne  prêtent  pas  leurs  livres,  ni  ceux  qui  les  prê- 
tent, et  n'accuser  ni  les  uns  d'insouciance,  ni  les 
autres  d'égoïsme. 

Les  «  non  prétours  »,  au  nombre  desquels  figure 
l'évêque  d'Avranches  HuetS  ne  sont  pas  moins  con- 
vaincus et  formels  que  les  «  prêteurs  ».  L'un  d'eux, 
M.  Jules  Le  Petit  (1845-....),  va  même  jusqu'à 
contester  la  bonne  foi  de  ses  adversaires,  à  décla- 
rer qu'il  ne  croit  pas  «  que  Jean  Grolier  et  ses  imi- 
tateurs aient  été  sincères.  Peut-être  cependant, 
ajoute-t-il,  les  amis  de  ces  hommes  généreux 
étaient-ils  appelés  à  limmense  satisfaction  dadmi- 
rer  de  temps  à  autre,  à  travers  des  vitrines,  les 
splendides  [reliures  qu'ils  faisaient  exécuter.  Dans 
ce  cas,  je  comprends  la  portée  de  leurs  devises,  qui 
étaient,  à  vrai  dire,  tant  soit  peu  hypocrites.  Je  le 
maintiens,  les  vrais  amateurs  ne  prêtent  pas  leurs 
livres,  même  à  des  amis\  » 

Voilà  qui  est  net. 

vino,  jésuite  italien,  1534-1611);  Etienne  Baluze  (1650-1718)-  le 
poète  et  historien  italien  Crescimbeni  fl665-1728);  d'Ale'm 
bert  (1717-1785):   Francis    Douce,  antiquaire   anglais    (1757' 
1834);  Nicolas  de  Nicolis  (?);  Gabriau  de  Riparfonds  r^)-  M^ 
thieu  GuéroulK?).'  ^'''    ^' 

\.  Page  71. 

2.  Cf.  Fertiault,  Drames  et  Canrans  du  lirre,  p.  264 

3.  Jules  Le  Petit,  VArt  d' aimer  les  livres,  p.  5' 


336  LE  LIVRE.  ; 

Plus    explicilo    encore    est    M.    Ocfave    Uzanne 
(1851-....),   qui   a   on   ne  peut  mieux  dépeint  les 
angoisses  et  les  transes,  1'  «  état  dame  »  d'un  biblio-     i 
phile  qui  a  prêté  un  de  ses  chers  livres*.  i 

«  Les  livres  ont  toujours  été  la  passion  dos  hon-  I 
nêtes  gens,  disait  le  poète  polyglotte  Vadiua  Ménage  :  i 
si  nous  paraphrasons  cette  pensée  devenue  célèbre,  ! 
noii'i  diron«  que  les  livres  ont  toujours  été  le  goût 
favori,  la  passion  raisonnée  des  hommes  paisibles,  .1 
rangés,  d'un  esprit  correct  et  systématique.  Un  i 
bibliophile  aime  ses  volumes  d'un  amour  particu-  ï 
lier,  d'un  amour  quelque  peu  vaniteux,  de  ce  même  .i 
amour  de  propriétaire  que  Gavarni  a  immortalisé 
dans  cette  légende  de  bourgeois  possesseur  :  Afon 
mur;  un  bibliophile  dit  :  Mes  livres  axec  la  même  into- 
nation satisfaite  et  glorieuse;  il  res.sent  pour  eux  une 
tendresse  mêlée  de  crainte,  de  pudeur,  defTaremenl 
bizarre,  qui  se  comprend  et  s'analyse  facilement. 

«  Si,  dans  les  mains  du  gros  propriétaire,  le  plâtre 
se  fait  or,  les  livres  deviennent  joyaux  dans  celles 

i.  Octave  Uzanne,  Du  prêt  des  livres,  op.  cit.,  t.  I,  pp..>5-40. 
Cf.  aussi  Bayle  (ap.  Sainte-Beuve,  Portraits  littéraires,  t.  I, 
p.  'M),  qui,  à  Coppet,  en  1672,  cesl-it-dire  à  l'âge  de  vingt- 
cinq  ans,  et  dans  tout  le  feu  de  la  galanterie,  ayant  prêté  à 
une  demoiselle  le  roman  de  Zayde,  et  ne  pouvant  plus  le 
ravoir,  s'impatientait,  s'énervait,  s'exaspérait  :  •  Fâché  de 
voir  lire  si  lentement  un  livre,  je  lui  ai  dit  cent  fois  le  t^tr- 
dirjrada,  domipjorta,  et  ce  qui  s'ensuit,  avec  quoi  on  se 
moque  de  la  tortue.  Certes,  voilà  bien  des  gens  propres  à 
dévorer  les  bibliothèques  !  - 


j 


DU  PRÊT  DES  UVRES.  337 

du  bibliophile;  il  vil  au  milieu  d'eux  dans  une  quié- 
tude sans  égale,  dans  le  bonheur  intime  du  droit  de 
possession,  dans  des  ravissements  béatifiques  et 
infinis,  il  passe  de  longues  heures  à  les  contempler, 
à  les  aligner,  à  les  soigner,  essuyer,  épousseter  avec 
une  joie  enfantine:  il  les  connaît  page  par  page,  ligne 
par  ligne;  il  les  apprécie  par  des  affinités  variées  de 
sensations  douces  et  charmantes:  il  pense  enfin, 
avec  Montaigne,  que  ces  bons  et  sûrs  amis,  que  ses 
livres,  sont  encore  la  meilleure  munition  qu'il  puisse, 
trouver  à  cet  humain  voyage. 

«  L'emprunteur,   bibliophage  et    insouciant,   ne 
calcule  rien  de  tout  cela  :  il  tombe  au  milieu  de  ces 
doctes  jouissances  comme  un  renard  dans  un  pou- 
lailler; il  est  possédé  tout  à  coup  d'une  fringale  de 
lecture;  il  arrive  et  laisse  gravir  impudemment  ses 
convoitises  sur  les  rayons  où  juchent  les  volumes 
que  son  esprit  voudrait  dévorer:  il  implore  avec  des 
paroles  caressantes,  il  jure  ses  grands  dieux  que 
l'emprunt  qu'il  fait  est  un  emprunt  forcé,  il  affirme 
que  le  livre  demandé  sera  couvert  soigneusement, 
enveloppé,  serré  sous  clef,  loin  des  regards  indis- 
crets et  des  mains  malheureuses;  il  invoque  l'amitié 
la  plus  confraternelle,  la  sympathie  la  moins  dégui- 
sée, et  promet  de  rendre  le  livre  dans  la  huitaine. 
—  C'est,  hélas!  la  cigale  qui  quémande  à  la  fourmi. 
Et  la  cigale  est  oublieuse! 

«  La  fourmi  ne  doit  pas  se  laisser  séduire,  elle 
Lt  uvKc.  —  I.  II.  ii 


338  LE   LIVRE. 

doit  être  calme  et  inflexible,  et  répondre  sans  cesse 
et  toujours  par  le  plus  formel  refus. 

«  Le  bibliophile  qui  prête  un  livre  se  fait  injure  à 
lui-même:  il  travaille  à  ses  peines,  à  ses  insomnies, 
au  châtiment  de  sa  générosité.... 

«  Le  bibliophile  qui  prête  un  volume  s'en  repcnt 
toujours;  ce  sont  d'abord  des  craintes  vagues,  un 
sentiment  curieux  d'inquiétude,  qui  l'obsèdent,  un 
agacement  inconscient  qui  le  tracasse  ;  il  sent  qu'il 
lui  manque  quelque  chose,  et  la  place  béante  laissée 
par  l'absent  sur  les  rayons  de  sa  bibliothèque  le  fait 
frémir  furtivement. 

«  11  n'y  a  rien  que  Ton  rende  moins  fidèlement  que 
«  les  livres,  dit  sentencieusement  un  moraliste 
«  ancien;  l'on  s'en  met  en  possession  par  la  même 
«  raison  que  l'on  dérobe  volontiers  la  science  des 
«  hommes,  desquels  on  ne  voudrait  pas  dérober 
«  l'argent.  »  Un  livre  prêté  est,  en  effet,  à  moitié 
perdu;  l'emprunteur  le  plus  honnête  s'accoutume  à 
sa  vue,  il  en  remet  de  jour  en  jour  la  restitution,  et 
arrive,  sans  qu'il  y  songe,  à  se  faire  tacitement  une 
morale  à  la  Bilboquet  :  «  Ce  livre  pourrait  être  à 
«  moi...  il  devrait  être  à  moi...  il  est  à  moi  ».  Au  sur- 
plus, on  ne  se  gêne  guère  avec  les  livres  des  autres, 
on  en  use  sans  façon;  ce  sont  les  mains  humides, 
les  cendres  du  cigare,  la  poudre  de  l'écfitoire,  que 
sais-je!  Tout  contribue  à  maculer  les  pages  virgi- 
nales. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  339 

«  Il  est  rare  que  le  bouquin  vagabond  ne  revienne 
pas  légèrement  détérioré,  comme  un  écolier  qui 
aurait  fait  des  fredaines;  ce  ne  sont  quelque- 
fois que  taches  insignifiantes,  que  feuillets  froissés; 
mais  aussi,  plus  souvent,  le  pauvre  volume  porte  des 
stigmates  indélébiles;  sa  reliure  est  meurtrie,  ses 
pages  sont  déchirées,  et  ses  gardes  n'ont  su  le 
défendre  des  plus  vilaines  atteintes.... 

«  Souvenons-nous  de  cette  anecdote  gasconne  de 
deux  amis  couchés  dans  la  même  chambre  : 

«  Pierre,  dors-tu?  dit  Tun  à  son  camarade. 

—  Pourquoi?  répond  ce  dernier. 

—  C'est  que,  si  tu  ne  dormais  pas,  je  temprunle 
rais  un  louis. 

—  Alors...  je  dors.  » 

«  Adoncques,  dormons  toujours;  soyons  sourds 
à  la  voix  attendrie  et  suppliante  des  emprunteurs; 
gardons  nos  livres  en  avares,  en  égoïstes,  si  l'on  veut, 
quelque  pénible  que  le  refus  nous  soil.  Gardons 
précieusement  nos  livres,  ne  les  prêtons  pas;  c'est 
le  plus  sûr  moyen  de  conserver  la  tranquillité  inté- 
rieure, la  paix  de  conscience,  le  bonheur  sans  nuage, 
l'ivresse  paradisiaque  de  nos  voluptés  bouqui- 
nières.    » 

Elle  remonte  loin,  du  reste,  cette  méfiance  et  cette 
aversion  qu'inspire  tout  emprunteur  ou  quéman- 
deur de  livres.  Martial  (43-104)  nous  en  fournit  la 
pleuve,  entre  autres,  dans  une  de  ses  épigrammes  : 


340  LE  LIVRE. 

«  Vous  ne  manquez  jamais,  Lupercus,  à  chaque 
rencontre,  de  me  dire  :  «  Voulez-vous  que  je  vous 
«  envoie  mon  esclave,  et  voulez-vous  lui  confier  votre 
«  petit  volume  d'Épigrammes,  que  je  vous  renverrai 
«  dès  que  je  laurai  lu?  »  Il  est  inutile,  Lupercus,  que 
vous  donniez  cette  peine  à  votre  esclave.  La  route 
est  longue  de  chez  vous  au  Poirier;  déplus  je  loge  au 
troisième  étage,  et  les  étages  sont  très  hauts.  Ce 
que  vous  demandez,  vous  n'avez  pas  à  le  chercher 
si  loin.  Vous  êtes  un  habitué  de  FArgilète'  :  or,  près 
du  forum  de  César  se  trouve  une  boutique,  dont  la 
devanture  est  toute  couverte  de  titres  d'ouvrages, 
de  sorte  qu'on  y  lit  d'un  coup  d'œil  les  noms  de  tous 
les  poètes.  Là,  vous  me  demanderez,  en  vous  adres- 
sant à  Atrectus;  c'est  le  nom  du  marchand.  Du  pre- 
mier ou  du  second  casier  il  tirera  un  Martial  bien 
poli  et  orné  de  pourpre,  qu'il  vous  vendra  cinq  de- 
niers. —  «  C'est  trop  cher,  »  dites-vous.  —  Vous 
avez  raison,  Lupercus-.  » 

Nous  avons  vu  Bayle  (1647-1706)  tout  à  l'heure'' 
maugréer  contre   certaine    emprunteuse   qui   lisait 

i.  L  Argilèle,  coimne  nous  l'avons  dit  (t.  I,  pp.  24-tif>).  était 
le  quartier  de  Rome  habité  de  préférencepar  les  libraires. 

2.  Occurris  quotics,  Luperce,  nobis. 

Vis  miltani  pueriim,  subinde  dicis, 
Cui  tradas  Epigrammaton  libellum. 
Etc. 

(Martial,  Êpigrammes,  livre   I.  118.  trad.  Nisard,  p.  3.î9.  — 
Cf.  aussi  livre  IV,  72,  p.  401. 
ô.  Page  5Ô0,  note  1. 


DU   PRKT   DES   LIVRES.  341 

«  comme  une  tortue  »,  et  gardait  indéfiniment  son 
exemplaire  de  Zayde. 

Joseph  ScALiGER  (1540-1609)  répondait  tout  net  à 
ceux  qui  faisaient  mine  de  lui  emprunter  un  volume  : 
Itc  ad  vendentes  !  «  Allez  en  acheter  '  !  » 

Le  peintre  Daniel  du  Moustier  (1575-1646?),  pre- 
nant les  devants,  avait  décoré  «  le  bas  de  ses  livres  », 
la  plinthe  de  sa  bibliothèque,  de  cette  fulminante 
inscription,  vrai  cri  du  cœur  :  a  Que  le  diable  em- 
porte les  emprunteurs  de  livres-!  » 


Et  comme  on  comprend  bien  ce  sentiment  de  ter- 

1.  Jules  Jaxin,  r Amour  des  livres,  pp.  50-60. 

2.  Tallemaxt  des  Réaux,  Historicités,  Du  Moustier,  t.  III, 
p.  159.  (Paris,  Techener,  1862;  6  vol.  in-18.)  Au  nombre  des 
«  non-prêteurs  »,  citons  encore,  d'après  M.  P^ertiault  {les 
Amoîireux  du  livre,  p.  555)  :  le  médecin  italien  Demclrio 
Canevari  (1559-1625):  Guillaume  Colletet  (1508-1659)  et  Guil- 
bert  de  Pixérécourt  (1 775-1 84i),  dont  nous  parlerons  tout  à 
l'beure;  le  critique  et  pbilosophe  Naigeon  (1758-1810);  le 
marquis  de  Morante  (1808-1868),  magistrat,  sénateur  et  biblio- 
phile espagnol;  Cigongne  (?)  [s'agirait-il  de  Charles  Sigonio 
dit  aussi  Sigonius  (vers  1520-1584),  archéologue  italien,  un 
des  créateurs  de  la  science  de  la  diplomatique?];  Gita- 
nins  (...  —  ...);  et  J. -Thomas  Aubry,  curé  de  l'église  Saint- 
Louis-en-l'Ile  (... — ...).  —  «  Un  jour  que  Gaspard  Schopp 
[Scioppius,  célèbre  philologue  et  grammairien  allemand  : 
1576-1640]  priait  Gifanius  de  lui  prêter  un  manuscrit  de 
Symmaque,  Gifanius  lui  lit  celte  réponse  :  ■•  Me  demander  de 
]»rêter  mon  «  Symmaque.  monsieur!  mais  c'est  comme  si  l'on 
■>  me  demandait  de  prêter  ma  femme!-  Perinde  est  alcjue 
uxnrem  meam  utendam  postulare!  «  (Emile  Deschanel,  .4 
bâtons  rompus,  Quand  on  range  sa  bibliothèque,  p.  152.) 


342  LE  LIVRE. 

reiir,  celte  colère  et  cette  exaspération  que  provo- 
quent les  emprunteurs  de  livres  parmi  les  biblio- 
philes ou  les  simples  travailleurs!  «  Un  livre  prêté 
est  à  moitié  perdu  »,  nous  disait,  il  y  a  un  instant, 
M.  Octave  Uzanne  ;  on  en  use  sans  façon  avec  les 
livres  d'autrui.  «  Un  volume  une  fois  sorti  de  Tinté- 
rieur  d'une  bibliothèque,  nous  dit  à  son  tour  le  bi- 
bliographe Constantin',  est  exposé  à  toutes  les 
chances,  sinon  de  perte,  du  moins  de  dégradation  et 
d'avarie  de  la  part  des  maladroits,  des  négligents 
et  des  malpropres;  il  ne  rentre  ordinairement  qu'à 
la  volonté  de  l'emprunteur,  qui  le  garde  pendant 
des  années  et  souvent  môme  tout  à  fait,  parce  que 
le  principe  que  garder  un  livre  n'est  pas  un  vol  est 
malheureusement  adopté  par  beaucoup  de  per- 
sonnes. » 

Comme  exemple  de  l'inqualifiable  incurie  des  em- 
prunteurs délivres,  on  rapporte  l'aventure  survenue 
à  André  Chénier,  aventure  bien  propre  à  décourager 
les  bibliophiles  prêteurs  de  leurs  trésors. 

André  Chénier,  qui  avait  une  prédilection  spé- 
ciale pour  Malherbe,  dont  il  a  d'ailleurs  commenté 
les  vers,  possédait  une  bonne  édition  de  ce  poète,  un 
petit  in-8  publié  par  Barbou  en  1776,  avec  la  notice 
et  les  notes  de  Meunier  de  Querlon.  Un  jour  un 
visiteur  emprunta  ce  volume  à  Chénier,  qui  ne  sut 
pas  le  défendre,  n'osa  pas  refuser,  et  le  livre  ne  lui 

1.  Bibliotliéconomie ,  p.  68. 


DU  PRET  DES   LIVRES.  3/i3 

revint  que  tout  taché  d"encre  et  dans  le  plus 
pitoyable  état.  Sur  une  des  pages,  la  page  61,  en 
regard  de  la  plus  grosse  tache,  Chénier  écrivit  alors 
(1781)  ces  lignes  : 

«  J'ai  prêté,  il  y  a  quelques  mois,  ce  livre  à  un 
homme  qui  l'avait  vu  sur  ma  table,  et  me  l'avait 
demandé  instament  (m-\.  Il  vient  de  me  le  rendre  en 
me  faisant  mille  excuses.  Je  suis  certain  qu'il  ne  la 
pas  lu.  Le  seul  usage  qu'il  en  ait  fait  a  été  d'y  ren- 
verser son  écriloire,  peut-être  pour  me  montrer  que, 
lui  aussi,  il  sait  commenter  et  couvrir  les  marges 
d'encre.  Que  le  bon  Dieu  lui  pardone  (sic)  et  lui 
ôte  à  jamais  l'envie  de  me  demander  des  livres  '  !  » 

C'est  le  cas  de  rappeler  le  «  mirlitonesque  »^  dis 
lique,  dont  Charles  Nodier.  Guilbert  de  Pixérécourl, 
d'autres  encore,  se  disputent  la  paternité^  : 

Tel  est  le  triste  .sort  de  tout  livre  prêté, 
Souvent  il  est  perdu,  loujoiu">  il  est  sràté; 

et  le  fameux  sixain  de  Guillaume  CoUetet,  que,  par 
une  singulière  erreur,  provenant  sans  doute  et  uni- 
quement de  l'assonance,  on  attribue  fréquemment  à 
Condorcet^  : 

1.  Llntermédiaire  des  chercheurs  et  curieux,    10   août   ISO.Î, 
col.  Vil. 
'2.  L'épilhète  est  de  M.  Octave  Uzanne,  op.  cit.,  t.  I,  p.  56. 

3.  Cf.  Octave  Uzaxne,  op.  cit.,  ibid.;  Jules  Richard,  l'Art 
de  former  une  hibliothèque,  p.  41;  l'Intermédiaire  des  cher- 
cheurs el  curieux,  10  juillet  1870,  col.  401;  etc. 

4.  Voir,  entre  autres,  pour  cette  attribution  à  Condorcet  . 


344  LE   LIVRE. 

Chères  délices  de  mon  âme, 
Gardez-vous  bien  de  me  quiller. 
Quoiqu'on  vienne  vous  emprunter! 
Cliacun  de  vous  m'est  une  femme, 
Qui  peut  se  laisser  voir  sans  blâme 
Et  ne  se  doit  jamais  prêter. 

Ce  qui  n'empêcha  pas  Colletet,  lorsqu'il  reçut  de 
Richelieu  «  la  somme  énorme  de  six  cents  livres  » 
pour  six  vers  seulement,  consacrés  à  la  description 
de  la  pièce  (feau  des  Tuileries,  de  remercier  le 
généreux  cardinal  par  ce  distique,  plus  dig-ne  d'un 
trafiquant  que  d'un  bibliophile  : 

Armand,  qui,  pour  six  vers,  m'as  donné  six  cents  livres. 
Que  ne  puis-je,  à  ce  prix,  te  vendre  tous  mes  livres'  ! 

Les  livres  prêtés  —  pour  revenir  à  eux  —  «  les 
livres  prêtés  ne  sont  jamais  rendus....  Parfaitement! 

Jules  Janin,  l'Amour  des  livres,  pp.  60-61  ;  Edouard  Rou- 
VEYRE,  Connaissances  nécessaires  à  un  bihliopfiile,  3=  édit., 
t.  I,  p.  92;  Yve-Plessis,  Petit  Essai  de  biblio-thérapeutique, 
p.  20;  etc.  Sur  la  paternité  de  Colletet,  voir  V Intermédiaire 
des  chercheurs  et  curieux,  10  et  25  février  1878,  col.  65  et  122. 
A  part  une  épître  A  un  jeune  Polonais  exilé  en  Sibérie,  Con- 
dorcet,  qui  s'est  surtout  occupé  de  science  et  de  politique, 
n'a  jamais  écrit  de  vers. 

1.  Cf.  Théophile  Gautier,  les  Grotesques,  p.  216.  (Paris, 
Lévy,  1859.)  <■  Certainement  jamais  vers,  même  alexandrins, 
c'est-à-dire  les  plus  longs  qui  soient,  n'ont  été  payés  aussi 
cher  à  aucun  poète  du  monde,  >•  ajoute  ici  Théophile  Gau- 
tier. —  A  propos  de  Guillaume  Colletet  et  de  sa  biblio- 
thèque, Charles  Asselineau  a  écrit  une  très  intéressante 
page  {ap.  Eugène  Crépet,  les  Poêles  français,  t.  II,  p.  496), 
que  je  me  reprocherais  d'omettre  :  <■  ...Chevreau  s'est  trompé 
lorsqu'il  a  dit  que  Colletet  ne  laissa  à  son  fils  que  son  nom 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.'  345 

Ainsi  tous  les  livres  que  vous  voyez  là,  sur  ces  rayons, 
ce  sont  des  livres  qu'on  m'a  prêtés  et  que  j'ai  gar- 

pour  héritage.  Ce  nom  serait  déjà  quelque  chose;  mais 
C.olletet  put  transmettre  à  son  héritier  un  legs  plus  positif 
l't  plus  palpable,  sa  bibliothèque,  — bibliothèque  considérable 
et  célèbre,  même  en  son  temps,  au  témoignage  du  Père  Jacob, 
(le  ChAlons,  l'auteur  du  Traité  dex  plus  belles  bibliuthèques  du 
monde,  et  qu'il  sut  conserver  cinquante  [quarante?]  ans,  mal- 
gré son  peu  de  fortune,  pour  la  léguer  à  ce  fils.  La  pauvreté 
et  les  instances  de  la  veuve  forcèrent,  dans  le  courant  de 
l'année,  François  0>llelet  à  se  défaire  de  son  héritage,  et  les 
regrets  qu'il  lui  a  consacrés  seront  une  conclusion  touchante 
pour  cette  notice.  •■  Vente,  dit-il,  qui  tire  presque  des  larmes 
«  de  mes  yeux  et  des  soupirs  de  ma  bouche,  toutes  les 
«  fois  que  j'y  pense,  et  qui  rappelle  en  ma  mémoire  la  fai- 
*  blesse  d'un  homme  intéressé,  qui,  pouvant  me  conserver 
"  ce  seul  petit  héritage  que  m'avoit  laissé  mon  père,  a  mieux 
-  aymé  le  donner  en  proye  à  la  justice  que  de  m'en  laisser 
"  la  jouissance;  advantage  certe  qui  lui  donne  bien  peu  de 
■  gloire,  aussi  bien  qu'à  ceux  qui,  pouvant  inspirer  à  la 
"  vefve  de  nobles  et  généreux  sentiments  en  ma  faveur, 
"  n'ont  pas  été  fidèles  conseillers  ny  juges  équitables  dans 
■•  ma  cause.  C'est  un  ressentiment  qui  me  tient  trop  au  cœur 
«  pour  l'étouffer;  et  l'indignation  que  j'eus,  dès  ce  tems-là. 
«  d'une  action  si  contraire  au  sang  et  à  la  nature  m'inspira 
«  une  ode  de  cent  vers,  qui  seront  quelque  jour  imprimez, 
«  et  dont  voici  le  commencement  : 

Chères  délices  de  mon  père, 
Livres  doctes  et  précieux, 
yui  de  ses  écrits  curieux 
Fûtes  l'entretien  ordinaire; 
Vous  qu'en  quarante  ou  cinquante  ans, 
Malgré  les  misères  du  temps, 
Il  acquit  avec  tant  de  peine. 
Eh  quoi!  je  ne  vous  verrai  plus! 
Puisqu'il  faut  que  cette  semaine 
A  l'encan  vous  soyez  vendus,  » 
Etc. 

'-  Quoique  cent  fois  supérieurs  à  YOde  à  Namur   ces  vers 


346  LE  LIVRE. 

dés,  »  répondait  un  jour,  d'après  une  légende,  sans 
doute  plus  amusante  qu'authentique,  certain  biblio- 
phile à  un  téméraire  visiteur  qui  faisait  mine  de  lui 
emprunter  un  volume'. 

C'est  probablement  le  même  ingénieux  collection- 
neur qui  répliquait  à  un  de  ses  amis,  en  train  de  le 
prier  de  lui  prêter  un  volume  :  «  A  vous?  Jamais  de 
la  vie!  Vous  m'en  avez  prêté  un  jadis,  et  vous  ne  me 
lavez  jamais  réclamé!  » 

Mais  que  de  fois  c'est  en  vain  qu'on  réclame,  — 
quand  on  ose  réclamer!  l'emprunteur  fait  la  sourde 
oreille:  ou  bien  il  promet  de  restituer  très  prochai- 
nement, de  rapporter  sans  retard,  sans  faute.... 
«  Vous  /'aurez  demain....  Ce  soir  même  il  sera  chez 
vous....  »  Et  ni  ce  soir  ni  demain,  pas  plus  que 
sœur  Anne,  vous  ne  voyez  rien  venir. 

"  dit  Charles  Nodier,  —  continue  Asselineau,  —  sont  assez 

"  mauvais;  mais  il  y  a,  dans  tout  ce  passage,  une  fleur  de 

«  sentiment  qui  fait  penser,  une  mesure   d'expression  qui 

-  fait  réfléchir,  et  qui  satisfait  mieux  mon  cœur  et  mon 
«  esprit  qu'un  vain  luxe  de  paroles.  L'homme  qui  n'accuse 
"  son  spoliateur  que  de  faiblesse,  qui  ne  voit  dans  sa  marâtre 

-  que  la  veuve  de  son  père,  (pii  ne  trouve  dans  les  con- 
«  selliers  de  cette  femme  que  des  juges  peuéqidtables.  valait 
•<  bien  mieux  à  aimer  que  ce  triste  Boileau.  Il  n'aurait  jamais 
■•  stigmatisé  d'un  opprobre  éternel  le  malheur  d'avoir  besoin 
«  de  pain  et  d'en  demander  aux  valets,  extrémité  cruelle  sans 
<■  doute,  mais  préférable  à  la  honte  d'attendre  de  l'or  de  leurs 
•  maîtres.  •■ 

1.  '-  La  Sagesse  des  nations  dit  vrai  :  "  Les  francs  prêtés 
"  sf)nt  quelquefois^  rendus.  —  les  livres,  jamais!  »  (Albéric 
Second, /c  Tiroir  anx  soiiven'rs,  p.  17":  Paris,  Dentu,  1886.) 


DU  PRKT  DES   LIVRES.  347 

On  conte,  à  ce  propos,  que  l'acerbe  et  agressif 
lexicologue  François  Génin  (1803-1856)*  avait  eu 
occasion,  alors  qu'il  était  professeur  à  la  Faculté  de 
Strasbourg,  de  prêter  les  deux  premiers  Aolumes 
d'un  superbe  exemplaire  de  Tom  Jones,  à  l'un  de  ses 
collègues  qui  voulait  apprendre  l'anglais.  Rentré  à 
Paris,  attaché  à  la  rédaction  du  National,  fiénin 
avait  vainement  écrit  vingt  fois  pour  réclamer  ces 
volumes  :  pas  de  réponse.  A  bout  de  patience,  il  fit 
un  paquet  des  deux  tomes  qui  lui  restaient  et  les 
i  envoya  par  la  diligence  à  son  trop  silencieux 
emprunteur.  «  Comme  cela,  du  moins,  lui  écrivait-il 
en  même  temps,  un  de  nous  deux  aura  l'ouvrage 
complet.  Ce  sera  vous,  puisque  vous  ne  voulez  pas 
que  ce  soit  moi;  ce  qui  cependant  m'aurait  paru 
plus  naturel-.  » 

Une  des  pertes  d'ouvrage  les  plus  regrettables, 
causées  par  un  emprunteur  de  livres,  c'est  celle  du 
traité  De  Gloria  de  Cicéron,  que  Pétrarque  prêta  à 

1.  «  Génin  est  un  tape-dur;  il  a  toujours  liesoin  de  taper 
sur  quelqu'un.  >•  Etc.  (Sainte-Beuve,  Causeries  du  lundi, 
l.  XI,  p.  464.)  «  Génin,  l'écrivain  anti-jésuitique  et  anti- 
ecclésiastique  le  plus  passionné.  >•  (Id.,  op.  cit.,  t.  I,  p.  590.) 
Particularité  curieuse,  cet  adversaire  acharné  de  la  religion 
et  des  prêtres  avait,  outre  la  passion  des  lettres,  celle  du 
plain-chant,  et  «  il  a  composé  une  messe  en  musique  qui  a 
été  exécutée  deux  fois,  le  jour  de  Noël,  dans  l'église  Saint- 
Leu,  à  Paris  ».  (B.  Hauréau,  art.  sur  Génin,  ap.  D""  IIoefer, 
Nouvelle  Biographie  générale.) 

2.  P.-J.  Martin,  V Esprit  de  tout  le  monde,  pp.  1I7-11S. 
(Paris,  Magnin,  1850.) 


348  LE  LIVRE. 

son  vieux  maître  de  grammaire  Convenevolc  (ou 
Gonvennole)  da  Prato,  et  que  celui-ci,  pour  se  pro- 
curer quelques  ressources,  mit  en  gage,  mais  sans 
jamais  oser  dire  entre  quelles  mains.  Malgré  nombre 
de  réclamations  et  quantité  de  recherches,  le  pré-  1| 
cieux  manuscrit  demeura  introuvable,  et  fut  perdu 
pour  Pétrarque  comme  pour  nous'. 

Parmi  les  emprunteurs  peu  enclins  à  restituer,  on 
cite  le  moraliste  Nicole  (1625-1695)  :  «  Il  ne  rendait 
pas  très  exactement  les  livres  qu'il  empruntait, 
écrit  de  lui  Sainte-Beuve-.  M.  de  Pontchâteau,  qui 
tenait  fort  à  ses  livres^,  paraît  s'en  plaindre  en  un 
endroit  de  ses  lettres  :  «  N'en  dites  rien  néanmoins, 
«  il  faut  savoir  perdre.  Mais  il  faut  avouer  ma  fai- 
«  blesse,  je  hais  plus  de  perdre  un  livre  qui  ne  vau- 
«  drail  que  dix  sols,  que  dix  pistoles.  Cela  est  d'un 
«  petit  esprit  :  aussi  suis-je  tel.  » 

Goethe  n'aimait  pas  non  plus,  prétend-on,  rendre 
les  ouvrages  ou  estampes  qu'on  lui  prêtait,  et  c'est 
ainsi  qu'il  a  su,  jusqu'à  ses  derniers  jours,  enrichir 
ses   collections.  «  Emprunter  et  oublier  longtemps 

L  Cf.  Ludovic  Lalanne,  op.  cit.,  p.  227;  et  Fehtiault 
Drames  et  Cancans  du  livre,  pp.  141-150. 

2.  Port-Royal,  t.  IV,  p.  414,  n.  1. 

3.  C'est  ce  M.  de  Pontchâteau  qui  •<  s'éveillait  quel- 
quefois avec  ce  mot  de  V [mitation  à  la  bouche  :  In  omni- 
bus requiem  qusesivi,  et  nusquam  inveni  nisi  in  angulo  cnm 
libro  :  «  J'ai  cherché  partout  le  repos,  et  je  ne  l'ai  nulle  part 
trouvé  que  dans  un  petit  coin  avec  un  petit  livre.  ■>  (Saixte- 
Beuve,  op.  cit.,  t.  V,  p.  257.) 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  349 

de  rendre,  c'est  là  le  vrai  signe  du  collectionneur 
passionné,  »  conclut  sans  barguigner  le  traducteur 
des  Conversations  recueillies  par  Eckermann'. 

On  avait  prêté    au    philosophe    et    académicien 
Victor  Cousin  (i79'2-1867),  alors  qu'il  était  ministre 
de   l'Instruction  publique,  un    beau    manuscrit   de 
Malebranche.  En  vain  le  lui  avait-on  redemandé  à 
plusieurs  reprises,  nous  conte   Emile   Deschanel', 
Cousin  «  fit  longtemps  la    sourde   oreille  ;   si  bien 
qu'à  la  fin  on  mit  en  campagne  un  homme  presque 
aussi  considérable  que  le  ministre  lui-môme  auquel 
il  était  chargé  de  réclamer  formellement  le  manu- 
scrit précieux  ».  Alors  Cousin  refusa  de  le  rendre. 
«  Mais  enfin,  dit  l'intermédiaire,  ce  manuscrit  est 
«  à  M...,  qui  vous  l'a  prêté;  il  le  réclame,  il  en  a  le 
«  droit.   —   Mon  cher  N...,  répondit  majestueuse- 
«  ment  le  grand  éclectique,  il  a  son  droit,  mais  f  ai 
«  7na  passion \  »  Oncques  ne  rendit  le  manuscrit.  » 
Un  autre  célèbre  minisire  de  l'Instruction  publique 
et  membre  de  l'Académie  française,  le  critique  et 
historien  Villemain(I  790-1 870),  se  montrait,  lui  aussi, 
paraît-il,  extrêmement   dur   à    la  desserre.    «   Il  ne 
rendait  jamais  les  livres   empruntés,  assure   Jules 
Richard^,  et  il  fallait  la  complicité  de  son  secrétaire 


1.  Tome  I,  page  85,  note  l;  liad.  Emile  Délerot. 

2.  A  bâtons  j^ompus.    Quand   on    range   sa    bibliothèque, 
p.  132. 

3.  Op.  cil.,  p.  41. 


350  LE  LIVRE. 

pour  que  le  prêteur  pût  aller  reprendre  furtivement 
son  bien.  » 

Un  autre  immortel  encore,  Louis  de  Loméme 
(181o-1878),  était,  au  dire  du  même  bibliographe', 
atteint  de  cette  même  fréquente  faiblesse. 


Tous  ces  larcins,  toutes  ces  négligences  et  dété- 
riorations expliquent  et  justifient  la  méfiance  des 
bibliophiles.  Les  précautions  employées  par  ceux-ci 
à  l'égard  de  leurs  confrères  ou  des  simples  profanes 
dépassent  souvent  toute  idée. 

Un  célèbre  collectionneur  hollandais,  le  baron 
Westreenen  van  TiELLANDT  (1785-1848),  dont  la 
riche  et  curieuse  bibliothèque  se  voit  encore,  réunie 
à  celle  du  comte  Meerman,  le  long  d'un  des  canaux 
de  la  Haye,  ne  laissa,  pendant  quarante  ans,  —  les 
quarante  ans  qu'il  mit  à  rassembler  ses  livres.  — 
personne,  pas  même  son  plus  intime  ami,  entrer  dans 
son  «  muséum  ».  «  Un  jour  enfin,  raconte  M.  Fir- 
min  Maillard-,  il  annonça  à  deux  amis  qu'il  allait 
pouvoir  les  admettre  à  contempler  ses  merveilles, 
ses  trésors,  etc.  ;  mais  il  fallait  pour  cela  qu'ils  se 
soumissent  complaisamment  aux  conditions  sui- 
vantes :  la  voiture  du  baron  irait  les  prendre,  parce 

1.  Op.  cit.,  p.  41. 

2.  Les  Passionnés  du  livre,  pp.  127-1*J8. 


DU   PRET  DES  LIVRES.  351 

que  l'atmosphère  pouvait  être  ce  jour-là  chargée 
d'humidité;  avant  d'entrer  dans  son  cabinet,  ils  chan- 
geront de  costume,  mettront  chacun  une  robe  de 
chambre  (il  en  a  deux  toutes  neuves  pour  cet  usage), 
un  bonnet  et  des  pantoufles,  leurs  vêtements  et  leurs 
chaussures  ordinaires  pouvant  introduire  delà  pous- 
sière, —  la  chose  la  plus  pernicieuse  pour  les  livres. 
Ce  sont,  du  reste,  des  précautions  auxquelles  il  se 
soumet  lui-même.  Les  deux  amis  acceptèrent;  mais 
ce  fut  inutile'  :  il  traîna  la  chose  en  longueur,  et 
finalement  mourut,  laissant  cependant  sa  fameuse 
bibliothèque  à  l'État  ;  mais,  ajoute  M.  Firmin  Mail- 
lard, avec  des  stipulations  qui  n'avaient  d'autre  but 
que  d'écarter  autant  que  possible  de  ses  diables  de 
livres  les  malheureux  lecteurs  ^  » 

1.  Edmond  Texier,  dans  son  volume  les  Choses  du  temps 
présent  (pp.  147-148)  fait  un  rôcil  qui  diiTère  sensiblement 
de  celui  de  M.  Firmin  Maillard.  11  se  borne  à  dire,  sans  le 
nommer,  que  le  baron  Westreenen  contraignait  ses  amis 
les  plus  intimes,  lorsqu'ils  manifestaient  le  désir  de  visiter 
ses  richesses,  «  à  l'humiliante  condition  de  revêtir  par-des- 
sus leur  habit  une  grande  robe  sans  manches  et  sans  ouver- 
tures pour  laisser  passer  les  bras  ».  Touchante  confiance  ! 

2.  La  Bibliolhcque  ou  Muséum  Meermanno-Weslreeninnum, 
([ui  occupe  à  la  Haye  un  local  distinct  de  la  BibIiothè(iue 
royale,  sur  les  confins  de  la  ville,  au  bord  du  canal  dit 
Prinzessegracht,  n'est  ouverte  au  public  que  les  premier 
et  troisiènfe  jeudis  du  mois.  —  A  propos  du  baron  Wes- 
treenen, rappelons  qu'il  s'est  spécialement  occupé  de  l'iiis- 
loire  de  l'imprimerie  dans  les  Pays-Bas,  et  s'est  tout  particu- 
lièrement attaché  à  prouver  que  la  première  idée  de  l'emploi 
des  caractères  mobiles  est  due  aux  Hollandais,  —  à  Lau- 
rent Coster,   de  Harlem,  —  idée  qui  sest  ensuite   perfec- 


352  LE  LIVRE. 

Le  comte  de  Labédoyère  (xix®  siècle),  dont  nous 
parle  encore  M.  Firmin  Maillard',  était  de  même  un 
bibliomane  et  bibliotaphe  implacable.  «  Il  avait 
inventé  Tart  de  coifTer  les  livres,  c'est-à-dire  de  les 
emprisonner  dans  un  carton,  qui  ne  laissait  de  visible 
que  le  dos  ;  il  ne  les  prêtait  jamais  et  ne  les  commu- 
niquait même  pas,  ce  dont  nous  ne  pouvons  le 
blâmer » 


Si  nos  livres  n'étaient  que  des  objets  de  luxe, 
s'ils  ne  devaient  servir  que  pour  l'ornement  et  la 
montre,  volontiers,  si  beaux,  si  merveilleux  qu'ils 
fussent,  nous  suivrions  les  généreuses  recomman- 
dations de  M.  Mouravit,  et  conclurions  avec  lui  que 
le  devoir  de  tout  bibliophile  est  d'ouvrir  libérale- 
ment à  tous  sa  bibliothèque,  de  doubler  et  tripler 

tionnée  à  Strasbourg  et  à  Mayence.  Cette  thèse,  dont  l'erreur 
est  pleinement  démontrée  aujourd'hui,  —  puisque  «  Lau- 
rent Coster,  né  en  1370,  avait  soixante-dix  ans  en  1440, 
époque  la  plus  éloignée  qu'on  puisse  attribuer  à  la  décou- 
verte de  l'imprimerie,  et  que  cette  année  même  est  celle  où 
il  est  mort  »  (Ambroise  Firmin-Didot,  Essai  sur  In  typoyru- 
pliie,  col.  590).  —  a  été  également  soutenue  par  un  autre 
bibliographe  hollandais,  le  baron  Gérard  Meerman  (1722- 
1771),  père  du  comte  Jean  Meer.max  (1753-1815).  C'est  ce 
dernier  qui  a  laissé  à  la  ville  de  la  Haye  la  riche  biblio- 
thèque de  son  père,  bibliothèque  qu'il  avait  lui-même  beau- 
coup augmentée,  et  qui  a  été  réunie  à  celle  du  baron 
Westreenen. 

1.  0/1.  cil.,  p.  5.  Sur  le  comte  de  Labédoyère,  cf.  supra, 
p.  220,  n.  2. 


DU  PRÊT  DES  LIVRES.  353 

ainsi  son  bonheur  par  le  bonheur  dautrui.  Tout  en 
déplorant  ces  négligences  et  ces  dégradations,  en 
nous  indignant  contre  ces  soustractions,  ces  escro- 
queries, plus  ou  moins  dissimulées  ou  efîrontées, 
nous  passerions  sur  elles  condamnation. 

Mais,  pour  nous,  et  selon  notre  méthode  et  nos  prin- 
cipes, nos  livres  sont  à  la  fois  des  confidents  et  des 
instruments  de  travail  :  ils  peuvent  porter  trace,  dans 
leurs  marges  ou  sur  leurs  gardes,  de  nos  réflexions. 
de  nos  recherches,  de  nos  comparaisons  ou  hésita- 
tions, et  ces  confidences  n'appartiennent  qu'à  eux 
seuls  et  à  nous  seuls. 

En  outre,  vous  en  avez  sans  cesse  besoin,  de 
vos  livres,  vous  liseur,  travailleur  et  fureteur.  —  et 
de  tous,  sans  distinction  ni  prévision  possibles.  Tel 
mol  entendu,  telle  bribe  de  causerie,  tel  aiticlr  dr 
journal,  tel  passage  de  roman,  une  rencontre,  une 
allusion,  un  événement  ou  incident  quelconque 
vous  amène  et  vous  oblige,  presque  à  tout  instant, 
à  consultertel  ou  tel  de  vos  volumes;  et,  remarquez- 
le  bien,  c'est  toujours  le  livre  absent  qui  vous  fera 
défaut,  toujours,  comme  par  un  fait  exprès,  celui-là 
que  vous  voudriez  feuilleter.  Ayez-les  donc  toujours 
tous  sous  la  main,  en  état  de  répondre  immédiate- 
ment à  votre  appel.  —  et.  pour  cela,  hélas!  n'en 
prêtez  pas. 


INDEX    ALPlHABÉTIQUE 


Abauzit  :  7. 

Abd-Allatif,  médecin  ara- 
be :  266. 

Abeilles  (les),  comparées  à 
certains  lecteurs:  63  et  s. 

About  (Edmond)  :  178. 

Abraham  :  94. 

AccuRSE  :   148. 

Addison  :  117. 

Aimé  Martin  :  118. 

AïssÉ  (Mlle)  :  277. 

Albany  (comtesse  d')  :  75. 

AldeManuce  :  82,  145,257. 

Alembert(d')  :  154,  199,  2"9, 
280,  529,  555. 

Alexandre  le  Grand  :  220. 

Alexandre     Polyhistor    : 
265. 

Alfieri  :  57,  84. 

Alkan  aîné  :  255,  296,  298. 

Almeloveen  (Jans.)  :  145. 

Ambroise  (saint)  :  95. 

Ajupère     (André-Marie) 
175,  176. 

Ampère    (Jean-Jacques) 
176. 

Amrou-ben-Alas,       lieute- 
nant d'Omar  :  266,  2(i7. 

Amyot  (Jacques)  :  64,  95. 


Anacréon  :  122. 

Ancillon  (David)  :  72,  85, 
146. 

Anne  de  Bretagne  :  296. 

Annotations  manuscrites 
sur  les  livres  :  79  et  s. 

Appien  :  55. 

Argent  (l'j,  sa  toute-puis- 
sance, «  le  nerf  et  le  dieu 
de  la  littérature  d'aujour- 
d'hui »  (Sainte-Beuve)  : 
207  et  s. 

Argental  (comte  d')  :  56. 

Argilète  (1'),  quartier  de 
Rome  habité  par  les  li- 
braires :  540. 

Arioste  (l')  :  107,  121. 

Aristippe  de  Cvrène  :  9Î. 
94. 

Aristophane-  :  122. 

Aristote  :  70. 

AnsouiLLE  (milord  l')  :  209. 

Artois  (comte  d')  :  501. 

AssELiNEAu  (Charles)  ;  544, 
546. 

.\trectus  :  540.] 

Aubert  (abbé)  :  157. 

AuBiGNÉ  (Agrippa  d'i  :  61. 

Aubry  (J. -Thomas)  :  541. 


1.    Les  cliillVes   i;ras    (éyvjjUennes)  indiquent   des  pages 
contenant  des  renseignements  détaillés. 


356 


INDEX  ALPHABÉTIOUE. 


AUC4USTE,  empereur  :   108, 

529. 
Augustin  (saint)  :  19, 56, 285. 
AuMALE  (duc  d')  :  221. 
AusoNE  :  97,  155. 
Auteurs  anciens:  161  et  s., 

180  ;  —  modernes  :  ICI  et  s. 

Voir  Gens  de  lettres. 
AvENEL  (Georges)  :  107. 

Bacon  (François),  chance- 
lier :95,  115. 

BAGFORD(John)  :277. 

Baillet  :  1 1<). 

Baillière  (Henri)  :  252, 257. 

Bailly  (Sylvain)  :  212. 

Baluze  (Etienne)  :  85,  555. 

Balzac  (Guez  de)  :  62. 

Balzac  (Honoré  de)  :  21, 
107,  112,  185,  200,  201, 
210,  222,  507. 

Baranzane  ou  Baranzanus: 
115. 

Barbey  d'Aurevilly  :  210. 

Bardoux  (Agénor)  :  57,  109. 

Barl.teus  :  245. 

Barracand  (Léon)  :  9. 

Barrère,  conventionnel  : 
511. 

Barrientos  (Lope  de)  :  272. 

Barthélémy  (abbé)  :  125. 

Basile  (saint)   :  225. 

Bathis  :  551. 

Bayle:72,155,142,  146, 195. 
222,  556,  540. 

BÉGiN  (E.-A.)  :  288,  2S9. 

Bégon  (Michel)  :  551,  552. 

Bensinger  (Max)  :  521,522. 

Bkntkowski  (Félix),  histo- 
rien :  240. 


Beraldi  (Henri)  :  147. 

Bergier  :  116. 

Bernard  (Mlle)  :  116. 

Bernard  (saint)  :  144. 

Bernardin  de  Saint-Pier- 
re :  voir  Saint-Pierre 
(Bernardin  de). 

Béroalde  de  Verville  : 
184. 

BÉROSE,  historien  :  265. 

Berouin  :  44. 

Berthoud  (Henry)  :  252. 

Bertin  (Armand)  :  228. 

Bkssarion  (cardinal)  :  95. 

Beyle  (Henrij  :  voir  Sten- 
dhal. 

Bible  (la)  :  lOS,  110,  112,120. 

Biblioclastes  :  263  et  s. 

Bibliokleptes  :  218. 

Bibliolàtres  :  216  et  s. 

Bibliomanes  :  216  et  s.,  et 
fjassim. 

Bibliophile  Jacob  :  voir 
Lacroix  (Paul). 

Bibliophile  (un)  [Etienne 
Mulsantj,  auteur  d'un 
ouvrage  sur  les  Ennemis 
lies  livres  :  297. 

Bibliophiles  :  216  et  s.,  et 
jxt^^sim  ;  «  le  véritable  bi- 
bliophile est  celui  qui  a 
déjà  lu  tous  les  livres 
qu'il  possède...  «(Tenant 
(io  Latour)  :  256. 

Bibliophilie,  le  bonheur  de 
la  —  :  150-151. 

Bibliophobes  ;  263  et  s.; 
«  nos  grands  seigneurs 
de  la  politique,  de  la 
banque,  etc.,  sont  gêné- 


INDEX   ALPHABÉTIQUE. 


357 


ralement  bibliophobes  » 
(Charles  Nodier)  :  501. 

Bibliotaphes  :  218. 

Bibliothèque,  —  de  Daniel 
Huet:  27-29; —  de  Jacques 
de  Thou  :  28  ;  —  nombre 
de  volumes  que  possè- 
dent les  bibliothèques 
des  principales  villes  du 
inonde:  90  et  s.  ;  —  Biblio- 
thèque   Nationale    :   90; 

—  de  l'Arsenal  :  91,  511  ; 

—  Mazarine,  Sainte-Ge- 
neviève, etc.  :  91  ;  —  de 
la  Sorbonne  :  91,514;  — 
Palatine  (d'Heidelberg)  : 

91,  274;  British  Muséum 
(à  Londres)  :  92;  biblio- 
thèque d"()xford  (Bod- 
lèienne)  :  92,  2(ii,  515  et 
s.;  —  Ossolinski  (à  Lem- 
berg)  :  92  ;  —  Angélique, 
Barberini ,  Casanatense 
ou  de  la  Minerve,  Alexan- 
drine  ou  de  la  Sapienza, 
Vaticane,  etc.  (à  Rome)  : 
92;  —  Marjlkibecdiiana    : 

92,  259;  —  Mediceo-Laa- 
reaziana,  Marucellidna, 
Riccanliana  (à  Florence)  : 
92-95;  —  la  Brcm,  Am- 
brosienne  (à  Milan)  :  95; 

—  Bovhonica  (à  Naplesi  : 
95  ;  —  la  Marciana  (à  Ve- 
nise) :  95;  —  du  Congrès 
(à  Washington)  :  94;  — 
bibliothèque  merveil- 
leuse du  monastère  de 
la  Sainte-Croix  (Ethio- 
pie)   :  94:    —  plans    de 


bibliothèques  :  115  et  s.; 
—  bibliothèques  popu- 
laires :  125  et  s.;  —  bi- 
bliothèques de  Napo- 
léon 1""  :  125;  —  vendre 
sa  bibliothèque,  «  un 
des  grands  malheurs  de 
la  vie  ï  :  224  ;  —  bil)liothè- 
que  nationale  polonaise 
(à  Varsovie)  :  240  et  s.  ;  — 
bibliothèques  fictives  ou 
iactices  :  200  et  s.  ;  — 
bibliothèque  d'Alexan- 
di'ie  :  205  et  s.  ;  —  des 
califes  d'Egypte  (au 
Caire)  :  269; —  de  Tripoli 
de  Syrie  :  209  ;  —  Mecr- 
iiianno-Weslreenumum  (à 
la  Haye)  :  551,  552  (Voir 
Ijassint). 

BiON  :  122. 

Blades  (William)  :  278, 
282  et  s. 

Blancard  :  244.  245. 

BoccACE  :  270,  507,  518. 

BocHART  (Samuel)  :  85. 

BoDLEY  (Thomas)  :  92. 

BoEHME  (Jacob)  :  11. 

BoiLEAU  :  04,  121,  125,  155, 
256,  502,  546. 

BoisnsLE  (A.  de)  :  79. 

BoissERÉE  :  196. 

Boissonade  :  67,  84. 

Bollioud-Mermet  :  102, 
105. 

BoNALD  (vicomte  de)  :  104. 

BONAVENTURE  DES  PÉRIERS  : 

voir  Des  Périers  (Bona- 
venture). 
BoNiFACE  (saint)  :  145. 


358 


INDEX  ALPHABÉTIQUK. 


BoNNEViE  (abbé  de)  ;  502. 

Bordas-Demoulin  ;  246-247. 

BoRROMÉE  (cardinal)  :  05. 

BossAXGE  (  Martin  ), libraire: 
275. 

BossLET  :  11.  21,  54,  107, 
121.  125. 

Bouchot  (Henri)  :  550. 

BouFFLERS  (chevalier  de)  ; 
95. 

BouLARD  (Antoine-Marie- 
Henri),  bibliophile  :  251 
et  s. 

BouLARD  (Michel),  tapis- 
sier :  251. 

BouLARD  (Mme)  :  256,  257. 

BouLARD  (Sylvestre),  impri- 
meur, libraire  et  biblio- 
graphe :  79,  85,  117,  251. 

Bouquin,  définition  et  éty- 
mologie  de  ce  mot  :  151; 
amour  des  —  :  151  et  s. 

BOURDALOUE    :    121. 

BouRGET  (Paul)  :  112. 
Briel'S  (Antoine)  :  94. 
Brisson  (Adolphe)  :  299. 
British  Muséum  :  92. 
Brizeux  :  180. 
Brougham  (lord)  :  99. 
Brun-ck.  (Bichard)  :  225. 
Brunel    (Georges)    :    503, 

304. 
Brunet  (Gustave):  81.  85, 

85,   281.     527,     550,    551, 

554. 
Brunet  i  Jacques-Charles)  : 

84,  85,229.  501. 
Brunetière    (Ferdinand)  : 

104. 
Bruno  (Giordanoi  :  5. 


Bryan,    bibliophile   :    226? 

227. 
BuDÉ  (Guillaume)  :  222. 
BuFFON  :  55,  120,  280. 
Bulwer-Lytton  :  171  et  s. 
BuNYAN  :  40,  126. 
Bure  (J.-J.  de)  :  149,  328. 
BuRGAUD  DES  Marets  :  551. 
BuRTON  :  40. 
BuRY  (Bichard  de)  :  171,291, 

292,  314  et  s. 
Byron  (lord)  :  21,  100,  lifi. 

Cabinets  de  lecture   :   519 

et  s. 
Cabs  (Maurice)  :  295. 
Calendrier  des  livres  (le)  : 

177  et  s. 
Calendrini  (Mme)  :  277. 
Camerata  (prince)  :  226. 
Campbell  (lord)  :  79. 
Canevari  (Demetrio)  :  541. 
Cantù  :  115. 
Cardan  (Jérôme)  :  104. 
Carlyle  (Thomas)  :  128-133, 

205. 
Caro  (Edme)  :  12. 
Casanate  (cardinal)  :  92. 
Castille  (Hippolyte)  :  207. 
Catenati,  livres  enchaînés  : 

519. 
Catherine    de    Médicis    : 

296. 
Catrin  (docteur)  :  520. 
Catulle  :  122. 
Cazal  (docteur)  :  520. 
Celse  :  52. 

Cervantes  :46,  47,  107.100, 
111,117,125,  166,188,507. 
CÉSAR  :  76.  124,  220,  266. 


IXDKX  ALPHABÉTIQUE. 


359 


Chalabre     (marquis     de), 

bibliophile  :  227-228. 
CiiAMi  ORT  :  "204. 
Champfleury  :  190. 
Channing  :  ISl. 
("harboiNné  (Mme)  :  oS. 

C.HARLEMAGNE   :   .")(i. 
ClIAHLES-OuiNT   :   2ÏM). 

Charles  X  :  r»OI. 
Charron,  philosophe  :  lUi. 
Cmarton    (Edouard)    :    (ii. 

128. 
Chasles  (Philarèto)  :  176. 
Chateaubriand   :    46,    181, 

199,  215,302-303,304,500. 
Chateaubriand  (Mme  de)  : 

502. 
CirÉNiER  (André)  :  fii,  180, 

342  et  s. 
Chénier  (Marie-Joseph)     : 

508. 
Chenu  (J.-F.),  bibliophile  : 

245. 
Chéron,     auteur     drama- 
tique :  500. 
Chesneau  (Ernest)  :  25. 
Chevilher  (André)    :    148, 

149. 
Chevreau  :  544. 
Chi-Hoang-Ti,    empereur 

chinois  :  205. 
Christine, reine  de  Suède: 

82. 
Chrysostome  (saint  jean)  : 

225. 
CicÉRON  :  5,  55,  76,  100,  106, 

120,  121,  125,154,284,547. 
Cigongne  :  541. 
Claretie  (Jules)  :  177,  187, 

2-26. 


Clément  VII,  pape  :  95. 
CocHERis    (H.)    :    171,    292, 

514  et  s. 
Colbert  :  28. 
Collignon  (Albert)  :  2,  3,  5, 

41».  .M.  66,  67,  69,  76.  120, 

136    et  s.,    161,    105,    109, 

188,  205.  20i,  215,  507. 
Colleti:t  (François)  :  545. 
CoLLETET  (Guillaume)  :  541, 

343  et  s. 
CoLNET  DU  Ravel  :  225. 
Colomb  (Christophe)  :   175. 
Colomb  (R.)  :  41. 
Columelle  :  115. 
commelinus  :  115-110. 
commenius  :  115. 
Comte  (Auguste)  :  114,  125. 
CoNDORCET  :  545,  544. 
Constantin     (Léopold-Au- 

guste-Constantin  Hesse)  : 

554,  542. 

CONVENEVOLE    OU     CONVEN- 

NOLE  DA  Prato  :  548. 
Corbière  (comte  de)  :  252. 
CORNARO    :   108. 

Corneille    (Pierre)   :    109, 

122,  154,  223. 
Correction  typographique, 

«  la  plus  belle  parure  des 

livres  »  :  145  et  s. 
CoRviN  (Mathias)  :  270. 
Cosme  de  Méuicis  :  93,  254. 
Coster  (Laurent)  :  351,  552. 
CoTTiN  (Mme)  :  45. 
Courier  (Paul-Louis)  :   84, 

140,  178,  180,  186,  215. 
CouRsou  :  56. 
Cousin  (Victor)  :  185,  355, 

349. 


360 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


Cramoisy  :  19'J. 
Crapelet  (Charles)  :  2'24. 
Crapelet  (G. -A.)  :  145,  146, 

211,  218,  224,  284,  511. 
Crébillon,  le  tragique  :  122, 

125. 
Crémone  (Laurent  de)  :  94. 
Crépet  (Eugène)  :  544. 
Créoui  (marquise  de)  :  IGG. 
Crescimbeni  :  555. 
Crispinus  :  115. 
Cromwell  :  264. 
CuJAS  :  78. 
CuPEB  :  116. 

Dacier  :  56. 
Dacier  (Mme)  :  108. 
Dagiesseau,    chancelier    : 

70,  71,  126. 
Dante:  46,  72,  106,100,  117, 

124,  127,  154. 
Darche  (Jean)  :  66, 156,  158, 

186,  102,  251. 
Darwin  :  115. 
Daudet  (Alphonse)  :  112. 
Daunou  :  88,  89. 
Debure  :  voir  Bure  (de). 
Délerot  (Emile)  :  11,   175, 

187,  201,  549. 
Deleuze  :  117. 
Delille  :  62,  125. 
Delisle    (Léopold)  :   515, 

514. 

Delon  (Charles)  :  51. 

Démosthène  :  121. 

Denis  (Ferdinand)  :  277. 

Denyau  (Jacques),  biblio- 
phile :  555. 

Derome  ou  De  Rome,  re- 
lieur,     surnommé     par 


Dibdin     «     grand     ton- 
deur »  :  283  et  s. 
Deroussent  :  281. 
Descartes  :  1.55,  182,   188, 

204, 256, 506. 
Descaves  (Lucien)  :  278. 
Deschanel  (Emile)    :    526, 

541,  549. 
Descuret  (docteur)  :  256  , 

257. 
Des  Essarts  (Emmanuel)  : 

164. 
Desessarts(N.-L.-M.)  :  118. 
Des  Houlières  (Mme)  :  125. 
Desmoulins  (Camille)  :  212. 
Desormaux  (Mlle)  :  248. 
I)EsPÉRiERs(Bonaventure)  : 

184. 
Despois  (Eugène):  152,  508. 
Desportes  :  179. 
Develay  (Victor)  :  96. 
Devilly,  libraire  :  288. 
Devilly  (Mme)  :  288. 
Dibdin  :  218,  285,  284,  311. 
Dickens  :  185. 
Diderot  :   95,  94,  125,  126, 

178, 179,  192,  280,  507. 
DiDOT  (les)  :  501,  511. 
DiDOT  (Âmbroise-Firmin)  : 

voir   FiRMiN-DiDOT   (Am- 

broise). 
Diogène  :  260. 
Diogène  Laërce  :  94. 
Disraeli  :  256. 
DoLET  (Etienne)  :  5. 
DoMPMARTiN    (abbé    DE)    : 

281. 
Donné  (Mme)  :  194. 
DoRAT  :  260. 
DosNE  (Mlle)  :  296. 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


361 


Douce  (Francis)  :  555. 
DouDAN  (X.)  :  54,57,  59,  77, 

159,  liO.  165,  176,188.  189, 

195,  :204. 
DouMic  (René)  :  164. 
Du  Bartas  :  55. 
DuHiEFi Eugène)  :  197.  212. 

215,  214. 
Du  Cerceau  :  116. 
Ducis  :  179.  204. 
DucROS  (Louis)  :  46. 
Du   Deffand    (marquise)   : 

65. 
Du  Fay  ou  Dufay  (Charles 

Jérôme   de    Cisternayi    : 

552. 
DuLAURE  :  84. 
Du  Luc  (comtel  :  64. 
Du.MAKSAis  :  64,  65. 
Du  MousTiER (Daniel)  :  541. 
Dupont  (Paulj  :    228,    250, 

252. 
Du  Seuil  ou  Duseuil,   re- 
lieur :  281. 
Duvergier  de  Hauranne  : 

285. 

LbertIF.-A.)  :  251. 

eckermann  :  11,  175.  187. 
201.  549. 

Edouard  IlL  roi  d'Angle- 
terre :  515. 

Edouard  VI,  roi  d'Angle- 
terre :  275. 

Egger  (Emile)  :  515. 

EiLLAUx  (Mme)  :  248. 

Emerson  :  155,  181,  507. 

Enoch  :  94. 

Enrioue  d'Aragon  (don), 
marquis  de  Villena.  poète 


et  érudit  espagnol  :  271 

et  s. 
Épictète  :  181. 
Epicure  :  5. 
Épinay  (Mme  d')  :  15. 
Ermini  (Michel)  :  255. 
Ernouf  (baron)  :  296  et  s. 
EscHiNE  :  121. 
Eschyle  :  111,  112,  168. 
ÉSOPE  :  122,  211,  507. 
EsTiENNE  (Robert!  :  145. 
EsTRÉES  (maréchal  d')  :  2i9. 
Etienne,     de     l'Académie 

française  :  225. 
Eudel  (Paul)  :  295. 
Euripide  :  502. 
eutrapel  :  184. 

Faguet  (Emile)  :  Hli. 

Falconet  (Camille),  méde- 
cin :  279,  280,  552. 

Falconet  (Etienne),  sculp- 
teur :  279.  280. 

Falloux  (comte  de)  :  74, 
142. 

Femmes  (les)  et  les  livres  : 
290  et  s. 

FÉNELON  :   11,  59.  44,  120. 

Ferdinand  IV,  roi  de 
Naples  :  95,  262. 

Fernel  :  67. 

Fertiault  (F.)  :  22,  58,  61, 
64,-8.95,96,105,  104,  127, 
145,  149, 151, 157  ets.,  162, 
169, 176,  222,  225,  224,  226, 
228,229,251,256,249,251, 
260,279,505,507,551,555, 
554,  555,  541,  548. 

Feuillet  de  Conches  :  284. 

Fielding  :  125. 


362 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


FiNAHbi  (le  Père  Angelo)  : 

!2ô4. 
FiRMiN-DiDOT  (Ambroise)  : 

SS.  U5,  U6,  149.  225,  224. 

519,  552. 
Flahaut  (Mme)  :  45. 
Flammarion  (Camille)  :  150, 

151. 
Flaubert  (Gustave)  :  112. 
Fléchier  :  121. 
Fleiry  (abbé)  :  265. 
Florian  :  41.  122. 
Foi:  (Daniel  de)  :  21.  100. 

125. 
FoNTANEs  :  82,  167. 
Fontenelle  :  141,  552. 
Format,  grand  format,  son 

incommodité  :  182. 
FoRMEY  :  105,  116-117. 
Fououier  (Henry)  :  113. 
FouRNEL  (Victor)  :  278,  27H. 
FoiR.MER  (Edouard)   :   89. 

261.  2()8,  550. 
Franklin  (Benjamin)  ;  59, 

40,  109,  125,  217. 
Frédéric-Guillal.me  :  7. 
Frédéric  II  le  Grand  :  76, 

555. 
Freund  :  115. 
Fromentin  :  112. 

Gabriau   de   Riparfonds   : 

555. 
Galiani  (abbé)  :  15,  67,  179. 

260. 
Galilée  :  19. 
Galitzin      ou      Galitzine 

(prince  Augustin)  :  169. 
Gassendi    ou  Gassendus  : 

115. 


Gaullielr  :  247-248. 

Gaultier  (Léonard)  :  281. 

Gausseron  (B.-H.)  :  294. 

Gautier  (Théophile)  :  59. 
60,  196,  544. 

(j.WARNi  :  556. 

GÉNiN  (François)  :  547. 

<rENLis  (Mme  de)  :  45. 

Gens  de  lettres,  ignorance 
de  certains  auteurs  dau- 
jourdhui  :  502  :  «  lire, 
c'est  perdre  son  temps  : 
larcin  fait  à  la  postérité  » 
(Chateaubriand)  :  504  et 
s.  ;  «  les  grands  auteurs 
ne  lisent  guère  qu'eux- 
mêmes  »  (Sainte-Beuve)  : 
306.  (Voir  passtm.) 

Geoffrin  :  141. 

Geoffrin  (Minej  :  141,  142. 

GÉRAUD  (H.)  :  144,  518. 

Gess.ner  :  45. 

GiFANius  :  541. 

GiR.\LDUs  :  115. 

GiRARDiN  (Emile  de)  :  278. 
279. 

Gikardin  (Mme  de)  :  201. 
299. 

Gluc  de  Saint-Port  :  85. 

Goethe  :  5,  11,  67,  109,  155, 
155,154,173,180,181,187, 
201,  548. 

Gomez  de  la  Cortina  (J.), 
bibliophile  :  555. 

GopiLE  ou  Goupil,  méde- 
cin :  225. 

GoujET  (abbé)  :  224. 

Goupil  ou  Gopile,  méde- 
cin :  225. 

Graesel  :  71,  251,  515. 


INDEX   ALPHABÉTIQUE. 


363 


Granvelle  (Cardinal  de)  : 
290. 

Grapina,  bibliophile  :  250. 

Gratry  (le  Père)  :  lôC,  202. 
et  s.,  505. 

Gray  :  60,  192. 

Grégoire,  évêqiie  et  con- 
ventionnel :  151. 

Grégoire  le  Grand,  pape, 
ou  Grégoire  (saint  i  :  207. 

Grégoire  XIll,  pape  :  9i. 

Grégoire  XVI.  pape  :  27i. 

Gresset  :  12."),  12(3. 

Grétry  :  2(i0. 

Grignan  (Pauline  de)  :  189, 
190. 

Grim-M  :  57,  178,  280. 

Grolier  (Jeanj  :  550,  555, 
555. 

Grotius  :  126. 

Guéneau  de  Montbéliard  : 
55. 

Gl'érard  (Edmond),  pseu- 
donyme de  Victor  Foui- 
nel  :  278,  279. 

GuÉROULT  (Mathieu)  :  555. 

Gueulette  (Thomas-Si- 
mon) :  552-555. 

GuEz  de  Balzac  :  voir  Bal- 
zac (Glez  de). 

Guicciardi  :  126. 

Guillemot  (Gabriel)  :  211. 

Gui  Patin  :  67.  97,  98,  126. 

GuiTON  (domj  :  145. 

GuizoT  :  290. 

Gurson  (comtesse  de)  :  65. 

Guyot-Daubès  :  279. 

Hanotaux  (Gabriel)  :  197. 
Harduin  (H.j  :  18. 


bibliophile  : 
impri- 

biblio- 


227. 
180, 


Harius  (Jean) 
2-49. 

Harsy     (Olivier), 
raeur  :   U9. 

Hauréau  (B.)  :  547. 

Hauteroche  :  116. 

Hhber  (sir  Richard I. 
phile  :  250  251.  554. 

Heine  (Henri)  :  46,  112. 

Helvétius  :  225. 

Hé.mardinquer  :  199,  261. 

Henri  111  :  276. 

Henri  IV  :  57,  501. 

Heredia  (M.  de)  :  220, 

Hérodote   :   125,  175, 
527. 

Herrade  de  Landsberg  ou 
Landsperg  :  297. 

Hesdin  (Simon  de)  :  292. 

Heyman  :  256.  257. 

HiERON  :  10. 

HippocRATE  :  67. 

HoBBES  :  306. 

HoEFER  {Nouvelle  Biogra- 
phie générale,  publiée 
sous  la  direction  du  doc- 
teur) :  255,  240,   280,  547. 

Homère  :  5,  76,  106  108, 
109,110,112,117.  121.  164. 
168,  174,  184. 

Horace  :  21,  65,  67.  106, 
121,  122,  164,  174. 

HouDETOT  (Mme  d")  :  178. 

Huet  (Daniel),  évêque  :  25, 
26-31,  85.  84,  555. 

Huet  (François)  :  246. 

HLGO(Victor):107.  110.  111, 
114,  127,  196,  303. 

HuLTHEM  (Van),  biblio- 
phile  :   84.   242-243. 


364 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


HUMBOLDT  :  115. 

Hume  (David)  :  155,  500. 
Huss  (Jean)  :  5. 
Hypatie  :  5. 

Index  à  la  fin  des  volumes, 
leur  «  absolue  néces- 
sité »  :  77  et  s. 

IsABEAU  DE  Bavière  :  296. 

Isidore  de  Péluse  (sainl)  : 


Jacob  (bibliophile—)  :  voir 

Lacroix  (Paul). 
Jacob  (le  Père)  :  545. 
Jacouemond  (Victor)  :  179. 
Jal^  280. 

Jamet  le  Jeune  :  281. 
Jamin  (dom  Nicolas)  :  102. 
Janin  (Jules):  221,  224,  220, 

541,  544. 
Jean  Chrysostome  (saint)  : 

223. 
Jean  II,  roi  de  Castille  : 

272. 
Jenner  :  215. 
JÉRÔME    (saint)    :    90,    144, 

500. 
JoANNE,    guides   —    :    274. 
JoANNE  (Paul)  :  90,  91. 
Job  :  94. 

JoHANNEAu  (Éloi)  :  84. 
Johnson  :  129, 150,  505. 
JoLY  (le  Père   Joseph-Ro- 
main) :  95. 
JoLY  (M.  de),  traducteur  : 

95. 
Jordan,   bibliophile  :    555. 
Joubert  (Joseph)  :  57,  84, 

137,  166  et  s.,  182,  281. 


JouFFROY  (Théodore):  12-15. 

Journaux  (les)  :  195  et  s.;  — 
«  un  dessert  de  l'esprit  »  : 
195;  — concurrence  faite 
au  livre  par  le  journal  : 
197  et  s.;  —  le  bien  et  le 
mal  qu'on  a  dit  des  jour- 
naux: 198  et  s. 

Julien,  empereur  :  225. 

JuNius  (François)  :  95. 

JUSTIMEN  :  200. 

JivÉ.NAL  :  07,  122. 

Kant  :  112. 

Keble  :  126. 

Kepler  :  6. 

KiRCHER    (le     Père    Alha- 

nase)  :  94. 
Klopstock  :  117. 
KocK  (Paul  DE)  :  184. 
Krausz  :  525,  524. 

Labédoyère    (comte   de)  : 

220,  552. 
La  Bédoyère  :  56. 
Lahitte  (Charles)  :  11. 
La  Boëtie  :  227. 
Laboulaye  (Edouard)  :  40, 

150,  152,  153,  255. 
La  Brière  (Léon  de)  :  505, 

520. 
La  Bruyère  :  98,   120,  199, 

261. 
Lacordaire  (le  Père)  :  153, 

205. 
Lacroix  (Paul)  (bibliophile 

Jacob)  :  89,  152,  154-155, 

250,   268,    285  et  s.,  294, 

308  et  s. 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


365 


Lacirne  de  Sainte-Palaye: 

280. 
Lafayette  (Mme  de)  :  189, 

190. 
Lafon  (Mary)  :  aS'i,  258. 
Lafontaine  (Auguste)  :45. 
La  Fontaine  (Jean  de)  :  45, 

64,  82,  107,  109,   122,  126. 
180,  185,211,  507. 

Laiiarpe  ou  La  Harpe:  121, 

251,507. 
Lainez  :  1 16. 
Lalandk  :  84. 
Lalanne    (Ludovic)    :    82, 

256,  258, 265, 265, 266, 268, 

269,  270,273,274,517,519, 

550,  548. 
La  Madelène    (Henri  df.)  : 

247. 
Lamartine  :   21,    H  et  s.. 

110,111,125,165,278,303- 

304. 
Lambert  (Mme  de)  :  182. 
Lamennais  :  85,  207. 
La  Monnoye  :  83. 
La  Mothe-Le  Vayer  :  104, 

105,  114-115,  120.154,529. 
La    Motte    ou    Lamotte- 

Houdard  :  156,  157. 
Landrtot     (archevêque)    : 

65,  138  et  s. 
Landsberg  ou  Landsperg 

(Herrade  de)  :  297. 
Langlès  :  327. 
Lanson  (Gustave)  :  164. 
Larcher,   traducteur  :  327 

et  s. 
Larchey  (Lorédan)  :  151. 
La   Rochefoucauld    :   120, 
.    182. 


Larousse  (Pierre)  (Grand 
Dictionnaire  universel  du 
xix"  aiècle  par)  :  13,  84, 
95,  115,  209,225,  240,246, 
267,  272,  297,  508. 

La  Sablière  (Mme  de)  : 
64. 

Latour  (Antoine  de)  :  47. 

Laude  (Jule.s)  :  71. 

Laurin  (Marc)  :  331. 

Lai'wkrs.  bibliophile  :  241- 
242. 

Lehelf  (abbé)  :  285,286. 

Lk  Bon  (docteur  Gustave)  : 
266. 

Lebrun  (Charles-Françoisj, 
traducteur  du  Tasse  : 
42. 

Lebrun-Pindare  :  84. 

Lecture,  premières  lectu- 
res :  21  et  s.;  —  diverses 
façons  de  lire  :  52  et  s.  ; 
—  lecture  à  haute  voix  : 
52  et  s.  ;  —  lecture  des 
romans  :  57;  —  des  re- 
cueils de  pensées  :  57  et 
s.;  —  lire  vite  ou  lente- 
ment? 58  et  s.;  —  l'art 
de  parcourir  :  58  et  s.  ;  — 
yeux  fatigués  par  la  lec- 
ture :  58;  —  savoir  lire 
est  une  science  :  67  et 
s.  ;  —  lire  en  prenant  des 
notes  :  68  et  s.  :  —  abus 
de  la  lecture  :  97  et  s.  ;  — 
relectures  :  135  et  s. 
(\' Oiv  passi  m.) 

Lecoy  de  la  Marche  :  144. 

Lffebvre  (la  maréchale)  : 
501,  505. 


366 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


Lefebvre,  notaire  :  255- 
254, 

Lefèvre,  traducteur  :  94. 

Le  Gallois  :  94,  115.  120. 

Legouvé  (Ernest)  :  52. 

Le  Grand  :  116. 

Leibnitz  ou  mieux  Leibniz  : 
155. 

Le  Maistre  de  Sacy  :  265. 

Lemaitre  (Jules)  :  110  et  s., 
114,  164. 

Lemoinne  (John)  :  247. 

LÉON  l'Isaurien  ou  l'Ico- 
noclaste :  268. 

Le  Petit  (Jules)  :  170,  555. 

Lesage  ou  Le  Sage  :  60, 
125,  188,  192,  507. 

Le  Sueur  (Eustache)  :  265. 

Le  Tasse  :  voir  Tasse  (le). 

Letronne  :  84,  208. 

Lettres  (religion  des)  :  1  et 
s.,  215.  Voir  Gens  de 
lettres. 

Leu  (Ttiomas  de)  :  281. 

Levallois  (Jules)  :  57.  136. 
140.  141,  165.  177  et  s.. 
196,  507. 

Libanius  :  225. 

Libri  :  115. 

Licouet  (Théodore)  :  218. 

Ligne  (prince  de)  :  58.  195. 

Linguet  (S.-N.-H.)  :  2(J0. 

Littré  :  5,  52,  115,  148. 

Livres,  annotations  manu- 
scrites sur  les  —  :  79 et  s.  ; 
—  dénombrement  des 
livres  publiés  depuis  lin- 
vention  de  l'imprimerie  : 
80  et  s.  :  —  nombre  de 
livres  publiés  chaque  an- 


née dans  les  principaux 
pays  :  90;  —  faut-il  en 
posséder  beaucoup  ou 
peu?  97  et  s.;  —  choix 
des  livres  :  106  et  s.;  — 
livres  de  référence  :  155 
et  s..  512;  —  livres  de 
luxe  et  bouquins  :  144  et 
s.  ;  —  conditions  typo- 
graphiques d'un  beau 
livre:  148-149: —  les  livres 
sont  des  amis  :  150,  154, 
157  et  s.,  et  passim;  — 
livres  anciens  et  livres 
nouveaux  :  161  et  s.  :  — 
calendrier  des  livres  : 
177  et  s.  ;  t  ceci  (le  livre) 
tuera  cela  (l'Église)  »  : 
196,  197;  —  «  la  passion 
des  honnêtes  gens»  :  198 
et  556;  —  bibliomanes  et 
bibliolâtres  :  216  et  s.  ; 
vente  de  livres  :  224  et  s., 
271;  —  biblioclasles  et 
bibliophobes  :  263  et  s.  ; 

—  mutilation  des  livres  : 
276  et  s.  ;  —  les  femmes 
et  les  livres  :  290  et  s.  ; 

—  prêt  des  livres  :  312  et 
s.  :  —  livres  enchaînés, 
catenati  :  519.  (Voir  pas- 
sim.) 

Locke  :  5,  59,  501. 
LoMÉNiE  (Louis  DE)  :  550. 
LoNGiN  :  502. 

LoPE  DE  Barrientos  :  272. 
LoRENZ  lOtto)  :  297,  554. 
Loti  (Pierre)  :  112;  t  Je  ne 

lis  jamais  »  :  505.  506. 
Louis  IX  (saint  Louis)  :5(i. 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


367 


Louis  XI  :  519. 
Louis  XII  :  211. 
Louis  XIII  :  211. 
Louis  XIV  :  194. 
LouisY  (P.)  :  297. 
LuBBOCK   (John)  :  99,    126, 

192. 
LucAiN  :  221. 
Lucien  de   Sa.mos.vte  :  90, 

190,  507. 
Lucrèce,  poète  :  5,  05,  82, 

ISO. 
LucuLLUS  :  529,  55i. 
LupEHCus  :  540. 
Luther  ;  327. 

Mabillon  :  250,  270. 
Mably  :  120,  124. 
Machiavel  :  72,   114. 
Magliabecchi  :   59,  01,   92, 

233  et  s.,  241. 
Maillard    (Firmin)    :    220, 

229,    250,    245,    244,   240, 

247,  295.  550,  551,552. 
Maioli  (Thomas)  :  550. 
Maistre  (Joseph   de)  :   70, 

73  et  s. 
Maistre  (Xavier  de)  :  55. 
Maittaire  :  80. 
Malebranche  :  500.  549. 
Malesherbes  :  199. 
Malherbe  :  122,  542. 
Malingre  :  519. 
Manuce   (Aide)    :    82,    145. 

257. 
Manuce  (Paul)  :  82. 
Marc-Aurèle  :  95,  112.181. 

205. 
Marculphe  :  108. 
Maret  (Henry)  :  177  et  s. 


Marie-Caroline,   reine   de 

Naples  :  262. 
Marivaux  :  112. 
Marmier  (Xavier)  :  175. 
Mars  (Mlle)  :  228. 
Marsigli  :  116. 
Marsile  (Théodore)  :  95. 
Martial  :  122,  559,  540. 
Martin  (Aimé)  :  voir  Aimé 

Martin. 
Martin  (Henri)  :  78. 
Martin  iP.-J.)  :  19,  347. 
Martinius  :   115. 
Martonne  (Alfred  de)  :  22. 
Marucelli  labbé  François!  : 

76.  95.  331. 
M.\ssiLLON  :  50,  120.   121. 
Masson  (Frédéric)  :  248. 
Mathildei princesse)  :,178. 
Matthieu  (Pierre)  :  505. 
Maupassant  (Guy  de)  :  112. 

210,  304,  .500, 
Maury  (abbé)  :  56,  211. 
MAXiMiLiEN.duc  de  Bavière: 

274. 
Maynard  :  179. 
Maynial  (Édouardj  :  50 i. 
Médicis  (cardinal  de)  :  255. 
MÉiticis  (Cosme  de)    :    95, 

254. 
Médicis  (Jules  de)  :  95. 
Meerman  (baron  Gérard)  : 

552. 
Meerman    ( comte    Jean)     : 

550.  .552. 
Meilhac  :  112. 
Meister  (Léonard)  :  127. 
Mélanchthon  :  506. 
Mén.vge    (Gilles  I   :    6i.  198, 

550. 


368 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


MÉRAY  (Antony)  :  U7. 

Mercier  de  Saint-Léger 
(abbé)  :  84,  311. 

Mercier  (Sébastien)  :  308. 

Merlet  (Gustave)  :  213. 

Merlin  :  228. 

Meunier  de  Ouerlon:342. 

MiCHAUD  (Biographie  uni- 
verselle ancienne  et  mo- 
derne, publiée  sous  la 
direction  de)  :  Cl,  76, 
22.J.  226,  2.33. 236,  239,  240, 
241,  254,  272,  297,  332. 

MiciiELKT  :  37,  65,  78.  111, 

113,  124,  196. 
Millevoye  :  50. 

MiLTON   :  46,  117,  121.  l.'>4. 

169. 
Mirabeau  :  8  et  s.,  73.  Si. 

212. 
Mirabeau   (marquis   de)   : 

5i. 
Molière    :    107,    110,    111, 

114,  122,127,  184. 
Mommsen  (Théodore)  :  232. 
MoNSiGNY  :  260. 
Montaigne  :  37,  57,  62,  63, 

69,  82,  97.  107.  IH,  114, 
117,  120,  161.  182,  191, 
195-196.  301,  326,  337. 

Montalembert  :  196. 

MoNTÉMONT  (Albert),  tra- 
ducteur •  255. 

MoNTESOUiEU  :  117,  124,126, 
161,  162. 

Montfaucon.  érudit  :  256. 

Montpensier  (Mlle  de)  : 
54. 

Morante  (marquis  de),  bi- 
bliophile :  251,  541. 


MoREL  LE  JEUNE  (Frédéric), 
imprimeur  :  223  et  s. 

MoRELLET  (abbé)  :  84,   301. 

MoscHus  :  122. 

MoTTELEY.  bibliophile  : 
230  et  s. 

MoucHY  (duchesse  de)  : 
296. 

Mouravit  (Gustave)  :  53, 
54,84,85,97.  104,105,125. 
146,  151,  152,  221,  225, 
227,252,241,242,243,248, 
250.261,  262,296.328  et  s.. 
352. 

MuLSANT  (Etienne)  :  297. 

MuRGER  (Henry)  :  21. 

MuRRAY.  imprimeur  :  146. 

Musset  (Alfred  de)  :  21,80, 


Nabonassar  :  263. 

Nadal  :  116. 

Naigeon  :  84,  341. 

Napoléon  I"  :  53,  54,  76,  84, 
125.  191,  192,  248-249. 

Xaudé  (Gabriel)  :  70.  151, 
167. 

Néron  :  18. 

Nicole,  moraliste  jansé- 
niste :  100,   186,  190,  3i8. 

NicoLis  (Nicolas  de)  :  335. 

Nieuwentyt  :  116. 

NisARD  (Charles)  :  23,  84, 97, 
153,  221,  340. 

Noailles  (comtesse  de)  : 
296. 

Nodier  (Charles)  :  83.  84, 
85.  89,  142,  184,  216,  227, 
252,  298,  301,  345,  346. 

NoÉ  :  94. 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


369 


Noël  (Eugène)  :  182. 

Normand  (Jacques)  :  150. 
160. 

Notes,  lire  en  prenant  des 
—  :68ets.;  —  manuscrites 
sur  les  livres  :  79  et  s. 

NuNEz  DE  LA  Yega  :  275. 

OLiVET(abbé  d')  :  25,  50.  82. 
Omar  :  205,  200,  207. 
Orderic  Vital  :  20S. 
Origicne  :  204. 
OssiAN  :  46,  55. 
osy.mandias  :  170. 
Ovide  :  67,  122,  284. 

Panzer  :  80, 

Paris  (frères),  financiers  : 
260. 

Paris  (Gaston)  :  18. 

Parseval  -  Grandmaison  : 
62. 

P.\SCAL  :  50,  107,  100.  111, 
120,  506, 

Pasouier  (Etienne)  :  05. 

Passerat  :  170. 

Pasteur  :  20. 

Patrice  :  115. 

Patru  :  224. 

Paul  (saint)  :  18,  145.  265. 
275. 

Paulmy  d'Argenson  (mar- 
quis de)  :  85. 

Peignot  (Gabriel)  :  75,  70, 
82,86,89,97,  105,  114,117, 
118  et  s.,  125,  501,  519, 
551. 

Pellechet  (Mlle  Marie)  : 
296. 

Pellico  (Silvio)  :  47. 


Perse,  poète  :  122. 

Petit-Radel  :  89,  550. 

Petit-Renau  :  voir  Renau 
d"Éliçagaray. 

Pétraroue  :  40,  95,  96,228, 
257,  347  et  s. 

Petzholdt  :  71. 

Phèdre,  fabuliste  :  122. 

Philippa,  reine  d'Angle- 
terre :  515. 

Philomusus  :  97. 

PiEDAGXEL  (Alexandre)  : 
1.50,   158. 

Pierre  (saint)  :  18. 

PiXDARE  :   122. 

PiNGRENON  (Mme  Renée)  : 

147. 
PiRON  :  141. 

PiSCATORY  :  105. 

Pitrat  aîné,   imprimeur  : 

297, 
PixÉRÉcouRT  (Guilbert  de)  : 

541,  545. 

PiZARRE  :  175. 

Planche  (Gustave)  :  505. 

Platon  :  82.  500. 

Pline    l'Ancien    :    67,    09, 

120,  506. 

Pline   le   Jeune  :  69,   86, 

121.  125,  161,  554. 
Ploutocratie  (la),  «  la  source 

de  tous  nos  maux  »  (Er- 
nest Renan)  :  207  et  s. 

Pluche  :  116. 

Plumier,  botaniste  :  552. 

Plutaroue  :  10,  52.  36,  37, 
40,  60^  02,  04,  70,  82,  95, 
109.120,  124,289,501,500, 
529. 

PoGGE  (le)  :  270. 

■24 


370 


INDEX  ALPHABÉTIQUE. 


PoMPADOUR  (marquise  de)  : 

296. 
PoNTCHÂTEAu    (Sébastien - 

Joseph   DE),    janséniste  : 

548. 
PoNTis  (Louis  DEj  :  54. 
Pope  :  55,  261. 
PoREL  :  294. 

POSSEVIN     ou     POSSEVINO 

(Antoine)  :  529,  554.   555. 
PoTT  (Auguste-Frédérici  : 

78. 
Préfaces,  leur  importance  : 

59  et  s. 
Presse,  liberté  de  la  —  :  211 

et  s.  —  Voir  Journaux. 
Prêt  des  livres  :  312  et  s. 
Prévost  (abbé)  :  45. 
Prévost-Paradol  :  5. 
Properce  :  122. 
Proudhon  (P.-J.)  :  15-,  200. 

207,  210. 
Prudhomme  (Sully)  :  112. 
Ptolémée  :  506. 

ouatremère  (e.)  :  269. 

Quentin  -  Bauchart  (Er- 
nest) :  296. 

Quérard  :  76,  248,  255. 

QuiLLAU  (François-Augus- 
tin), libraire  :  519. 

QuiLLiET,  «  le  roi  des  équar- 
risseurs  de  livres  »  :  287 
et  s. 

QUINTE-CURCE  :  124. 

QuiNTiLiEN  :  121,  270. 

Rabelais:  107,111,117,124, 

166, 184,  507,  551, 
Racan  :  179. 


Racine  (Jean)  :  10,  85,  99, 

109,111,122,126,194,502. 
Racine  (Louis)  :  99. 
Radcliffe  (Anne)  :  60. 
Raflin  (Numa)  :  251  et  s, 
Raguse  (duchesse  de)  :  296. 
Randon  DE  BoissET  :  555. 
Raphaël  :  277. 
Rasis   ou    Razi,    médecin 

arabe  :  519. 
Rathery  :  551. 
Raynal  (Paul  de)  :  84. 
Reclus  (Elisée)  :  115,  275. 
Référence,  ouvrages  de—  : 

155  et  s. 
Regnard  :  122,  166,185. 
Régnier  (Mathurin)  :  179. 
Relieurs,  leur  tendance  à 

trop  rogner  les  livres   : 

282  et  s. 
Religion  des  lettres  (la)  :  1 

et  s.,  215. 
Renan  (Ernest)  :  15  et  s., 

111,115,186,  187,  207  et  s. 
Renard,   auteur  de   voya- 
ges :  56. 
Renau     d'Éliçagaray    dit 

Petit-Renau  :  500. 
Rennel  :  527. 
Repnin  (prince)  :  241. 
Retz  (cardinal  de)  :  124. 
RiccARDi  :  95. 
Richard   (Jules)  :  85,  102, 

195,  545,  549. 
Richardson  :  45,  125,  188, 

192., 
Richelieu  :  285,  544. 
RiCHOU  (Gabriel)  :  512. 
RiGAULT  (Hippolyte)  :  152. 
RiOLAN  :  67. 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


371 


Rive  (abbé)  :  84. 

Robert  (Ulysse)  :  512. 

RoBERTSON  :  117,  277. 

Robespierre  :  211. 

RoccA  (Angelo)  :  92. 

Roland  (Mme)  :  32  et  s.. 
70. 

RoLLiN  :  99,  140. 

Romans  (les),  en  commen- 
cer la  lecture  par  la  fin 
(Doudan)  :  57  ;  —  186  et  s. 

Rothschild  :  209. 

RoucHER  (Jean-Antoine)  ; 
39. 

Rousseau  (Jean-Baptiste)  : 
64,  123. 

Rousseau  (Jean-Jacques)  : 
31-32.  107,  124,  12»!,  135, 
1G().  181,188,207.300,50(1. 

RouvEYRE  (Edouard)  :  285, 
286,  288,  544. 

RouviLLE  (marquis  de)  :  284. 

Rover,  bibliophile  :  252. 

Royer-Collard  :  140,  141, 
178,  215. 

Saba  (reine  de)  :  94. 
Sabatier  de  Castres:  101. 
Sacy  (Silvestre  de)   :    149, 

295,  528. 
Saint-Évrejiond  :   98,  182. 
Saint-Julien  (Mme    de)    ; 

84. 
Saint-Pierre     (Bernardin 

de)  :  44,  50,  62,  180. 
Saint-Réal  :  124. 
Saint-Saëns  (Camille)   :  5 

et  s. 
Saint-Simon  (duc  de)  :  79, 

124,  249. 


Sainte-Beuve  :  1,  2,  5,  7, 
11,  15,  29,  57,  55,  55,  60, 
02,  67,  70,  75,  82,  112, 
121,  135,  157,  158,  141  et 
s.,  161,  162,  105,  164,160, 
107,  168,  170,  177,  186, 
192,195,199,207,500,502, 
505,  506, 508, 555,556,  347, 
548. 

Salluste  :  124. 

Salosion  :  94. 

Samson,  Hébreu  :  204. 

Sand  (George)  :  11,  49, 
180,  185,  299. 

Sarlo  (F.  DE)  :  126, 

Sarrasin  :  190. 

Sauval  :  201,  505. 

ScALiGER  (Joseph-Juste)  : 
82,  95,  104,  224,  541. 

ScAPULA  :  115. 

SCARRON   :  53. 

ScÉvoLEDE  Sainte-Marthe: 

225. 
Scheffter  (Edouard)  :  171. 
ScHOELCHER  (Victoi")  ."  555. 

SCHOPENHAUER   :   112. 

ScHOPP  (Gaspard)  :  541. 

SciOPPius  :  541. 

Scott    (Walter)    :   21,    57, 

60,  185,  192,  255,  507. 
Scribe  (Eugène)  :  262. 
ScuDÉRY  (Mlle  de)  :  189. 
Second  (Àlbéric)  :  546. 
Sedaine  :  260. 
Sénac  de  Meilhan  :  106. 
Senancour  :  181. 
SÉNÈQUE  le  Philosophe  ; 

42,  62,  64,  07,  70,  80,120. 
SÉNÈouE  LE  Tragique  :  122. 
SKRÉ^Ferdinand)':  89,208. 


372 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


SÉviGNÉ(Mme  de)  .125.  179, 
189. 193,  526. 

Seymolr  (lord  Henry)  : 
209. 

Shakespeare  : -46.  107,  109, 
111.  117.  124,  154,  166. 
174,  180,  303. 

SiEYÈs  :  212. 

SiGONioou  SiGOMus  (Char- 
les) :  541. 

Simon  (Jules)  :  303. 

SiMOMDE    :   10. 
SiMONNET  (J.)  :  70. 

SiRMOxD  (Jacques)  :  51. 

Smiles  :  126. 

SocRATE  :  5,  91-92,  212. 

Solitude  (la),  son  influence 
sur  les  travaux  intellec- 
tuels .  son  éloge  :  203 
et  s. 

Sophocle  :  109,  122,  194, 
502. 

SoR  (Charlotte  de)  :  248. 

SoREL  (Charles)  :  118,  119, 
191. 

SocLiÉ  (Jean-Baptiste-Au- 
gustin), bibliothécaire  : 
243  244. 

Spe.ncer  (lord)  :  284. 

Spinoza  :  111,  182. 

Staaff  :  504. 

Staël  (Mme  de)  :  45. 

Stapfer  (Paulj  :  61,  284. 

Stendhal  :  40,  55. 

Sterne  :  507. 

Stock,  bibliomane  :  271. 

Stoupe,  imprimeur  :  224. 

Stromates  :  281. 

Sully  Prudho.mme  :  voir 
Prcdhomme  (Sully). 


Surville    (Clotilde    dk)    : 

122,  125. 
SwETCHiNE  (Mme  de)  :  74- 

75,  142. 
Swift  :  507. 
Sym.maoue  :  541. 

Tables  des  matières,  leur 

importance  :  59  et  s. 
Tacite  :  67,   109,  111,  124, 

284. 
Taine  (  Hippolyte)  :  112, 124. 
Talbot  (Eugène)  :  96. 
Tallemant    des    Réaux    : 

25,  541. 
Tanneguy     de    Wogan     : 

voir  Wogan   (Tanneguy 

de). 
Tasse    (le)  :    57,     59,     42, 

45,46,  82,  107,  121,122. 
Telesius  :  115. 
Tenant    de    Latour  :   85, 

225,  256.  259. 
TÉRENCE  :  122. 
Terrasson  :  116. 
Texier  (Edmond)  :  67,  218 

et  s..  221.  50  i,  551. 
Théocrite  :  122. 
Théodore, bibliomane,  son 

épitaphe  :  217. 
Théophile,  évéque  :  266. 
Tméophkaste  :   120,  292. 
Thérapeutique     bibliogra- 
phique :  170  et  s. 
Thiaudière     (Edmond)     : 

200. 
Thierry  (Augustin)  :  124. 
Thiers  :  200. 
Thomas  d'Aouin    (saint)  : 

156. 


INDEX  ALPHABETIQUE. 


573 


Thompson  ou  Thomson, 
auteur  des  Saisons  :  125. 

Thou  (Jacques-Auguste,  et 
son  fils  François -Au- 
guste DE)  :  28  et  s..  82, 
285,  554. 

Thucydide  :  125. 

Ti BULLE  :  122. 

TiLLY  (comte  de)  274. 

TiMONi  (Alexandre)  :  244 
et  s. 

TiTE-LivE  :  124.  267,  284. 

Tournes  'Jean  de)  :  248. 

ToussENELi  Alphonse)  :  lOti. 

TRACY(Mme  de)  :  67. 

Troubat  (Jules)  :   82.  177. 

TuRGOT  :  188.  259  et  s. 

TuRNÈBE  (.Vdrien)  :  225. 

Ulbach  (Louis)  :  55. 
Urfé  (Honoré  d')  :  189. 
UzANNE  (Octave)  :  198,  286, 
292,  295.  554,  336.  542,  545. 

Vaillant  (maréchal)  :  309. 
Valère  Maxime  :  292. 
VALLKRY-RADOT(Rpné)  :  298. 
Vallès  (Jules)  :  21. 
Vanderberg  :  271. 
Van  Hulthem,  bibliophile  : 

8i,  242-243. 
Varron  (Marcus)  :  115.  16S. 
Vauvenargues  :  57,  54,  99, 

145,  192,  195. 
Végèce  :   115. 
Vente  de  livres  :  224  et  s.. 

271. 
Verlaine  (Paul)  :  76. 
Vermorel(A.)  :212. 
Véron  (docteurj  :  2(10.  252. 


Verrue  (comtesse  de)  :  296. 

Vertot  :  124. 

Verulam    ou    Verulamius 

(le     chancelier    François 

Bacon)  :  115. 
Vettori  (Francesco)  :  72. 
Veuillot  (Louis)  :  210. 
\'tARDOT  (Louis)  :  47. 
Vico  :  208. 

Vigneul-Marville  :  264. 
Vigny  (Alfred  de)  :  141. 

\'lLLEMAIN    :    549. 
ViLLEMESSANT  (H.   DE)  :  209. 

ViLLENA  (marquis  de),  poète 
et  érudit  espagnol  :  271 
et  s. 

ViNCENTE  (doni)  :  274. 

ViOLLET-LE-DuC  :   196. 

Virgile  :  72.    82,    106,    107 

et  s..    111.   114,   117,  121, 

122,  174,  180,228. 
Vital  (Orderic)  :  268. 
ViTET  :  196. 

Voiture  (Vincent)  :  190. 
Voltaire  :  5.  7  et  s..  58,  44, 

56.  65,  67,85.  84,  100,  101. 

107, 109,  110,  111,  114,  117. 

121. 122,  125,  124, 155,154, 

155,164,  179,  188,  199,251, 

504,  507. 

Weiss  (J.-J.)  :  55. 
Werdet  (Edmond)  :  275. 

WeSTREENEN      VAN        TlEL- 

landt  (baron)  :  350  et  s. 

White  :  126. 

WiBORADE  (sainte),  pa- 
tronne des  bibliophiles  : 
296  et  s. 

Wieland  :  117. 


374 


WiTTiGHAM,    imprimeur    : 

219. 
WoGAN  (Tanneguy  de)  :  77, 

78.  202,  205,  208,  210. 

XÉNOPHON  :120,  125,  180. 
XiMÉNÈs  (cardinal)  :  2(U. 

Yeux  fatigués  par  la  lecture  : 
comment  les  reposer? 58. 


INDEX  ALPHABETIQUE. 

Yve-Plessis  :  344. 


Zaluski    (Joseph-André)  . 
240  et  s. 

ZiMMERMANN  :175. 

Zola  (Emile):  76,  112.  304- 
305,  50(5. 

ZOROASTRE  :  5. 

ZuMARRAGA     (Jean     de)  : 

275, 


.Mit86.  —  PARIS,  IMPRIMERIE  GÉNÉRALE  LAHURE 

9,     RIE     DE     FLEUP.US,     9 


La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 
Echéance 


The  Ubr 

University  o 

Date  Du 


a39003  0032072^+7  b 


CE  Z     0670 
•C55L  1905  V002 
COO    CIM,  ALBERT 
ACC*  1^29460 


o  LIVRE»